Ces tentenaires qui disent « Merde » ! (Suite et fin)

[Suite de la première partieLe silence de la vie monastique m’aidera à faire le deuil d’une Église qui retourne à des fondamentaux qui m’affligent. Les rumeurs se confirment peu à peu sur les Légionnaires du Christ, sur les scandales de pédophilie, sur les enjeux politiques et financiers colossaux.   
[Suite de la première partieLe silence de la vie monastique m’aidera à faire le deuil d’une Église qui retourne à des fondamentaux qui m’affligent. Les rumeurs se confirment peu à peu sur les Légionnaires du Christ, sur les scandales de pédophilie, sur les enjeux politiques et financiers colossaux.   

De plus en plus révolté, je fais savoir à mon professeur de théologie morale qu’il n’est qu’un perroquet répétant bêtement ce que d’autres ont pensé avec intelligence. Le Magistère forclos tout débat. On nous apprend à critiquer Kant et Hegel sans les avoir lus. Avec d’autres novices, nous « cambriolons » la réserve de la bibliothèque durant la nuit. Dans ma cellule, ma cape roulée en boule au pas de la porte pour ne pas laisser filtrer la lumière, je lis à la bougie Bruno Bettelheim, Giordano Bruno, les Evangiles Apocryphes, St Silouane de l’Athos, Félicité de la Mennais, Teillard de Chardin.  Les Frères et Sœurs rentrant de missions, amis par lettres; ils ne parlent que de morts, d’injustices, de misères, de famines, de génocides. Mais ils parlent aussi du dynamisme et des espoirs de continents entiers qui ont nos âges. Ailleurs, le monde va avoir 20 ans et se bat. Un frère canadien me fait lire des traductions pirates de Judith Butler, les livres d’Alice Miller.

 

Mes cours  deviennent un purgatoire où la moindre réflexion me fait passer pour un dangereux renégat moderniste ou un idiot complet à ré(re)former. Etre tombé amoureux d’un garçon est presque anecdotique dans cette ambiance électrique. Ce que j’avais pris pour une amitié fusionnelle se révèle clairement comme mon premier amour. J’apprivoise ce sentiment sans jugement, sans culpabilité. Notre engagement à la chasteté est clair, volontaire, sincère. Reste seulement à aménager une situation que ni lui ni moi n’aurions pu prévoir. Nos études nous préoccupent presque plus. L’an 2000 approche, ma prise d’habits et mes vœux aussi. Il va falloir choisir, prendre des décisions et en assumer les conséquences. Alors que le monde entier fête le passage au second millénaire, je passe la nuit en prière avec mes frères dans la chapelle et  mon meilleur ami est au Venezuela, en pleine forêt amazonienne avec les tribus amérindiennes les plus pauvres. L’Église de mes idéaux d’enfant est définitivement morte. A-t-elle jamais existé ailleurs que dans la générosité et l’amour de quelques croyants ? Nous nous sommes trompés, le monde ne changera pas, l’Église non plus. Je suis profondément fatigué de croire. Me revient en mémoire ma rencontre avec Mère Thérésa: « Choisis toujours le plus difficile ».

 

 

Je pars à Rome pour le jubilé des religieux où les échos de mes amis à la Curie [1], à la Grégorienne [2] et à St Louis des Français [3] finissent de me décider. A mon retour, je quitte définitivement la vie religieuse et pars faire le point en Belgique.

 

 

L’homosexualité: ni un problème, ni une priorité

 

Bruxelles est devenu la plaque tournante de toute une nébuleuse amicale, intellectuelle et artistique. Les loyers y sont faibles et la proximité des institutions européennes nous a fait découvrir cette ville incroyable qui hésite entre capitale et village, entre centre névralgique et périphérie reposante. Après quelques semaines, un garçon sonne à ma porte. C’est Franz. Notre amour se donne un an. J’ai 20 ans, je suis métis, je suis en amour avec un grand blond, aryen pure souche à l’accent germanique prononcé. Nous venons du même milieu, nous sommes aussi largués l’un que l’autre dans un monde dont nous n’avions pas imaginé qu’il faudrait un jour subir les règles. Dans notre univers, l’homophobie n’existe pas, c’est un manque de courtoisie et d’éducation notoire. J’ai appris à mépriser le racisme, l’homophobie me provoque un réflexe identique. Je n’ai jamais entendu la moindre injure, le moindre sous-entendu homophobe à la maison. Mes parents n’avaient rien pour, mais la vie privée était la vie privée. La cousine de ma mère venait avec son amie et leur fils aux réunions de famille. Mon cousin Louis avait choqué bien plus par ses tenues moulantes que par sa sexualité. Franz se refuse même à considérer une problématique homosexuelle. Il juge futile et déplacé d’y consacrer ne serait ce qu’une conversation. Pour lui, l’Amour fonde et justifie la légitimité de notre relation.

 

 

Nous sommes nés avec la dépénalisation

 

Nos débats portent sur les questions environnementales, les urgences humanitaires, les limites et les alternatives au capitalisme libéral. Le reste lui semble vain. Il ne croit plus aux chances de vaincre la bêtise. Nos amis (hétérosexuels) sont bien plus engagés sur la question. Ce sont eux qui me traînent dans le milieu, me font rencontrer mes premiers amis gays. Je ne me sens rien de commun avec les homosexuels médiatiques ou militants. Pour nous, la sexualité est tenue à la même discrétion quelle que soit sa nature et hors mariage, sexe = capote de façon quasi Pavlovienne. En dehors de la célébration religieuse, nous avons été élevés dans l’idée que le mariage n’était qu’un contrat patrimonial organisé avec un notaire. Je ne comprends pas les revendications gays, elles me paraissent complètement décalées, presque indécentes vis-à-vis de la misère et des problèmes majeurs auxquels j’ai été confronté dans la vie religieuse.

 

Je me souviens de la manif contre la Pacs, je me tiens à distance raisonnable de tout ce qui m’apparaît comme un fanatisme homosexuel. Alors qu’en Lettres à Paris III  la majeure partie des garçons sont gays, je suis l’un des rares étudiants que son petit ami vient chercher à la fac, embrasse en public et tient par la main sur le chemin du retour. Je suis bêtement surpris quand le responsable de l’association homosexuelle de mon université me tombe dessus. Alors que je tente de lui expliquer poliment mon refus d’adhérer à leur groupe, il me parle d’une histoire de placard, d’homophobie intériorisée, d’égoïsme et d’incapacité à l’engagement. Je me retiens de lui mettre ma main à travers la figure et tourne les talons.

 

 

D’un effondrement aux autres (effondrements) : 2001

  

On m’avait poussé à aller m’installer à Londres et surtout à Berlin. C’est dans la capitale allemande que l’Europe de demain est en train de se faire. J’ai suivi mon cœur, je me suis installé à Paris. Franz choisit la Suisse pour achever ses études. Nous nous partagerons entre Paris, Bruxelles, Lugano, Berlin, Vienne et Genève. Il a fallu s’inscrire à l’université, trouvé un p’tit boulot, réfléchir à une carrière, reprendre contact avec le « monde réel ». Franz et moi sommes obsédés par l’idée de combler nos lacunes culturelles, musicales et intellectuelles. Nous voulons savoir ce que notre génération écoute et pense, ce en quoi elle croit et ce à quoi elle participe. Refusant obstinément d’avoir la télévision, je passe des heures à la regarder chez les autres. Je découvre les séries américaines. Nous passons toutes nos soirées à lire tout ce à quoi nous n’avions pas accès, à enchaîner théâtres, concerts, expos. Le week-end, nous laissons nos amis aux commandes pour voir le meilleur, le moderne, l’actualité un peu partout en Europe. Mon amoureux s’enfonce dans un désespoir de plus en plus profond. Il part en Afrique Subsaharienne et rentre les larmes au cœur. Nous repartons au Moyen Orient et il reste muet de tristesse. Comment le convaincre avec des arguments qui ne me satisfont pas plus que lui, comment le retenir autrement que par envie de ne pas le perdre ? A l’été 2001, il part en Amérique Latine et s’y suicide.

 

Ce sera le premier à jeter l’éponge. Les statistiques du suicide chez les moins de 25 ans me sautent à la gueule. Entre 2001 et 2006 plusieurs autres feront le même ‘choix’: Béa, Thomas, David, Thibaud… C’est l’hécatombe silencieuse, gênée, médicalisée, d’une jeunesse prise à la gorge, invisible autrement qu’à travers le jeunisme narcissique dans un pays tétanisé par son vieillissement, sclérosé de rétrospectives, de reprises, de rediffusion. L’université me déçoit, je fais le même constat que Brel « l’Europe entière rejoue l’Avare dans un décor de 1900 ».

 

Rien ne me retient ici. A l’invitation d’un ami, je décide de partir m’installer à Miami en septembre. Le 11, je vois en direct à la télévision les Twins Towers s’effondrer. Nos amis américains traumatisés affluent à Paris pour prendre une année d’étude en Europe loin d’une Amérique hystérique de guerre et de sécurité intérieure. La fête est définitivement terminée en Occident. Je comprends en discutant avec eux qu’ils n’avaient retenu des années 80/90 que la fin de l’apartheid et la chute du Mur. Ils espéraient encore avec cet indéfectible optimisme qui leur est propre. Ils découvrent ébahis que le monde (presque) entier les déteste. Qu’ils soient de Brown, de Berkeley ou de Princeton, ils n’ont que l’ « Ecole Française » à la bouche et une admiration sans faille pour mai 68. Comment leur dire Juin 68, comment leur expliquer la mécanique du reniement à la française si bien décrite par Hocquenghem dans sa « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary » écrite en 86 mais dont pas un mot n’a perdu de sa pertinence ?

 

Un meilleur ailleurs n’existe plus, il faut réussir ici ou périr, rentrer dans le rang, cesser nos enfantillages et devenir adulte: renoncer. J’essaie Science Po, pense fiançailles, essaie de tisser de nouveaux liens avec l’Église, renoue avec les réseaux familiaux, assiste aux premiers mariages des copains qui réussissent et aux meetings privés de Christine Boutin. Le premier tour des élections présidentielles de 2002 nous montrera clairement l’horizon de nos renoncements avec en musique de fond romantico-révoltée, la voix et les textes de Damien Saez[4]. 20% des jeunes votants ont misé sur Le Front National. Sans savoir si je suis de Gauche, je sais alors que je ne suis définitivement plus de Droite. 

 

 

Lorsque dans un dîner mondain, un grand éditeur parisien me propose, entre la poire et le fromage et après m’avoir fait un plan marketing basé sur ma couleur de peau, de lui faire un ‘p’tit texte’ sur mon parcours ‘histoire de me lancer et d’avoir un p’tit chèque pour financer mes études’ je commence une dépression qui durera plusieurs mois terribles.   

 

 

2003/2010 Génération Camille de Tolédo

 

Dans cette ambiance de découragement général, la publication d’Archimondain Jolipunk va être un électrochoc. Je ne me souviens plus de qui me l’a offert avec un air de conspirateur, mais je me souviens parfaitement d’en avoir acheté plusieurs dizaines d’exemplaires à force de les offrir, de les prêter, de les envoyer. Tous mes amis francophones ont lu ce livre. A Berlin, à Londres, à Bruxelles nous avons pris ce texte en pleine figure comme une claque nécessaire, une possibilité, un avenir.

 

« Pour les enfants du double effondrement, (1989/2001) la cause première de la nouvelle contestation n’est pas économique. Elle est respiratoire. Elle repose sur un sentiment diffus, désagréable et obsédant ; une claustration ! Oui, c’est cela. Une claustration pesante face à l’opinion très généralement partagée que le monde est désormais clos et qu’il n’existe plus qu’un seul système  de gestion politique, sociale et culturelle, de l’humain. Cette claustration provoque un mal étrange, sans symptôme apparent ; un mal qui se traduit par une sensation puissante d’impuissance et serre le ventre, la gorge et le corps tout entier. C’est pour abolir ce mal que les enfants gâtés de l’Occident cherchent à reconstruire une possibilité de résistance. Est-ce un caprice ? Je ne crois pas. Les dix dernières années ont été teintées de désespoir. Et c’est contre ce désespoir que nous avons dû inventer une raison d’être que ne soit pas UNE RESIGNATION. »

 

 En 2004, je quitte Paris pour Barcelone que la jeunesse européenne a élue depuis peu comme un passage obligatoire, quasi rituel. Allemands, Anglais, Grecs mais aussi Sud Américains, nous passons nos nuits dans les bars clandestins du Raval à refaire le monde ou plutôt à essayer de penser quel pourrait être le nôtre. Gays, hétéros, lesbiennes, trans, prolos, enfants des classes moyennes supérieures, chrétiens, musulmans, païens, athées, nous sommes en train de dessiner une conscience globale, une résistance spécifique à chacune de nos histoires, de nos identités mais qui se reconnaît comme un mouvement. De retour à Paris, je sais que notre action sera à notre mesure, elle sera le résultat conjugué de cette conscience et des occasions. Je sais aussi que certains de nos aînés sont encore là pour nous aider, que certains ont encore assez de recul pour alimenter nos résistances de leur expérience plutôt qu’assécher nos espoirs de leurs expertises. C’est avec eux que nous avons pu faire le deuil du médiatique, de l’épique, de la tragédie, des glorioles militantes d’anciens combattants. Nous laisserons les autres aînés s’écharper entre eux jusqu’à plus soif et nous ferons ce que nous pouvons en nous foutant pas mal de ne pas être des purs, des vrais, des ‘compétents’, des légitimes !

 

Ainsi, comme une grande partie des moins de 40 ans, je jongle depuis 2005 entre précarité sociale et instabilité professionnelle, engagements associatifs communautaires et conscience globale sous le regard méprisant et les analyses condescendantes de ceux qui savent parce qu’ils y étaient.

 

Et si, après avoir lu ces lignes, le mot BoBo vous vient à l’esprit, sachez seulement que les 30 dernières années ont rendu bon nombre d’entre nous presque aussi imperméables aux sermons et aux étiquettes qu’au marketing, au management ou aux discours politiques.

 

« L’être poétique contre l’être marchand, la nouvelle incarnation par l’action directe non violente, le nomadisme de la résistance produisent une esthétique de l’invisible et un romantisme aux yeux ouverts » écrivait Camille de Tolédo. Ces pistes et d’autres, nous les creusons, les pratiquons, les amplifions, le plus souvent dans un silence assourdissant et à l’envie de dire merde nous avons appris à substituer une indifférence polie qui, ne vous y trompez pas, veut dire: MERDE.

 

 

Notes:

[2] Université pontificale

[3] Séminaire français à Rome

[4] Site officiel: http://www.damiensaez.com/


Nicolas Johan LePort Letexier

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