C’est un cas d’école de la communication sida. Les chiffres 2008 des nouvelles contaminations chez les gays ont fait la une de la presse tandis que les médias gays ont relativisé ce sursaut, en disant que la patate n’était plus chaude puisque ces données étaient connues depuis l’année dernière. Tout ça à cause d’un article récemment publié dans The Lancet (que très peu de gens ont lu). Mais, justement, ne faudrait-il pas accueillir la publication dans une revue médicale prestigieuse pour relancer une dynamique de la prévention en France que tout le monde considère comme un échec ?
Tout commence le 9 septembre. « Le sida hors de contrôle chez les homosexuels français » titre Illico, dans un style très actupien (16h52). The Lancet publie les résultats d’une étude menée par l’Institut national de Veille Sanitaire (InVS) de novembre 2009, qui montrent que la communauté homosexuelle masculine est de plus en plus touchée par l’épidémie du sida. 48% des nouvelles contaminations concernent les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes alors que ceux-ci ne représentent qu’une petite proportion de la population générale. La présence du VIH dans ce groupe est 200 fois plus élevée que chez les hétérosexuels. Avec un total de 6940 nouvelles infections en 2008 pour l’ensemble du pays, les homosexuels en raflent 3300. Stéphane Le Vu, qui a publié l’article dans le Lancet, estime que « la transmission du VIH atteint de manière disproportionnée certains groupes à risques et semble échapper à tout contrôle parmi la population des MSM [hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes] ».
Le jour même, les médias nationaux s’emballent. Hugues Ficher, coordinateur de la commission prévention d’Act Up (un titre bien ronflant pour un groupe sûrement minuscule) déclare sur France Inter qu’il faut une prévention « mieux ciblée » et déplore le manque de volonté politique. On ne sait pourquoi, sûrement une nouvelle théorie crypto-associative, mais il insiste sur le fait que la prévention devrait s'adresser particulièrement aux homosexuels qui résident dans de petites villes. « Les gens qui ne se reconnaissent pas dans une communauté, qui ne fréquentent pas les lieux, ne lisent pas les magazines, sont beaucoup plus difficilement accessibles, et c'est probablement dans ces populations-là qu'il y a un problème ».
On reviendra sur ça plus tard, c'est trop drôle.
Une heure plus tard, à 17h34, Yagg relativise. En troisième titre de sa newsletter, la news est simple à comprendre : « Quand les médias français « découvrent » une info de…2009 ». Le court billet de Christophe Martet se montre condescendant : les médias nationaux relayent cette info uniquement parce qu’un article vient d’être publié dans le Lancet. Il n’y a donc rien de nouveau, ces chiffres sont « malheureusement récurrents » comme il dit. Le Monde, Slate, L’Express, RTL, France Info, BFM, tous ces médias se seraient trompés en croyant que les infos étaient toutes neuves alors qu’elles avaient le malheur de dater d’un an. Chez Yagg, l’important est de dégonfler la hype. A 13h30, BFM avait diffusé l’interview d’une représentante de Solidarité Sida et allonge le soir deux autres reportages sur les MST et la présence du sida chez les gays.
Le lendemain, c’est branle-bas de combat chez les associations. L’inter-LGBT rappelle que le plan national de lutte contre le sida, annoncé depuis des mois, n’est toujours pas communiqué. Homosexualité et Socialisme demande notamment un renforcement des politiques de prévention en direction des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Têtu revient (un peu tard) sur le vavavoom de la veille mais considère que cet « emballement médiatique un peu débridé n’est pas forcément inutile ». Et puis c’est tout. Si Google News recense une soixantaine de références d’articles sur le sujet, c’est une illusion d’optique, un cas typique d’auto-excitation des médias qui disent tous la même chose et font des amalgames faciles entre les gays, les MSM, et les photos de Gay Pride.
Un biais hétéro sur la question?
On se demande vraiment ce que les médias gays attendent pour approfondir leur réflexion sur ce que ces articles soi-disant hétéros de la grande presse veulent dire. D’abord, le prestige du Lancet. Cette revue anglaise n’est sûrement pas la bible et, comme beaucoup, j’ai des réserves sur le système du choix des articles et de leur publication. Il n’empêche que c’est une des revues les plus importantes dans le domaine du sida, et voir la publication de l’étude de l’InVS en anglais comme un non événement, c’est de la mauvaise foi. Oui, il faut du temps pour traduire une étude, la soumettre et la faire accepter. Mais ceux qui chipotent sur cette publication sont moins médisants quand ils recopient tel quel un article sur une nouvelle molécule anti-VIH ou un papier sur les vaccins. La publication d’une étude au niveau international est une manière de lui donner du poids et surtout d’alerter l’opinion scientifique sur une situation qui est décrite dans un pays, ici la France.
Quand on connaît le milieu français du sida, ses incapacités hallucinantes à s’exprimer en anglais dans les conférences, ou ses difficultés à communiquer tout simplement, il faut saluer une équipe et un rédacteur comme Stéphane Le Vu, qui ont tenu à faire connaître les chiffres du sida concernant les gays français, parce que c’est une situation unique en Europe par l’importance des données. Ce qui se passe en France dans ce domaine est le creuset de ce qui se passe en Europe. Et on ne peut pas se plaindre du manque notable d’études concernant les gays et en même temps considérer que leur traduction en anglais n’apporte pas un avantage en termes de prise de conscience.
Les gays ont dépassé
les femmes africaines
...depuis 2004
En outre, je doute que beaucoup de personnes aient lu l’article du Lancet en question, parce que c’est une exclusivité, parce que les articles du Lancet sont réservés au milieu scientifique. On est encore là dans un cas typique où tout le monde parle d’un document que personne n’a lu. Dans la publication anglaise, j’ai été particulièrement intéressé par le graphique N°1, qui montre que depuis 2003, les infections chez les MSM ne cessent de progresser. Parallèlement, depuis 2003, tous les autres sous-groupes sont de moins en moins affectés par le VIH, même les femmes provenant de l’Afrique sub-saharienne, ce qui change beaucoup de clichés prévenant du milieu associatif. Finalement, une épidémie en cachait une autre, comme par hasard. 2004 est précisément l’année qui a vu le croisement de la courbe des femmes (vers le bas) et la courbe des homosexuels (vers le haut). Essayez de vous rappeler ce que disaient les associations en 2004…. C’est très intéressant.
Que les médias dits « hétéros » s’emballent sur les chiffes du sida chez les gays, je ne vois pas de problème. Oui, ces chiffres datent de nombre 2009, et alors ? La communauté scientifique n’a-t-elle pas le droit d’approfondir une étude, et en prendre connaissance au niveau international quand la traduction est certifiée, officielle ? La science n’a pas de frontières. Le devoir des chercheurs n’est pas seulement d’informer sur ce qui se passe dans leur pays (ou ailleurs) mais de rendre ces résultats mieux connus, à l’étranger.
Et c’est peut-être pourquoi l’emballement des médias français fait suite, très logiquement, à la publication prestigieuse dans une revue internationale. Depuis quand les gens d’Act Up demandent des campagnes « plus ciblées » ? C’est un gag, ça fait plus de dix ans qu’Act Up radote sur ça. Depuis quand Hugues Ficher est en train de dire que c’est dans les populations gays qui ne lisent pas de magazines ou qui ne vont pas dans les clubs que se situe "probablement" le problème ? Oui, bien sûr, en province ça baise sans capote. Mais le Marais serait protégé ? Depuis quand? C’est toujours les autres qui abandonnent la capote, c’est ça ? Non, c’est partout que les gays laissent tomber la capote et, contrairement à ce que dit l’Express, il ne s’agit pas de « lassitude », c’est plus grave que ça, c'est un abandon. La prévention gay en France est un échec et les médias sont en train de le remarquer de plus en plus. Ces « emballements » ne sont que le reflet d’une incompréhension. Si les chiffres du sida restent stables et diminuent dans tous les groupes, selon Le Monde, alors pourquoi progressent-ils toujours chez les gays ?
Où va la thune?
Cette politique de prévention est un échec en France et ce n’est vraiment plus uniquement à cause de l’Etat. Le gouvernement doit s’amuser de voir des médias gays relativiser des chiffres "malheureusement récurrents". Comment lancer les campagnes de dépistage avec une pression associative aussi écartelée ? On se demande vraiment pourquoi certains ne démissionnent pas de leurs postes. Ils devraient s’écarter publiquement des associations qui ne sont pas vraiment à remuer ciel et terre pour protéger les milliers de gays qui se contaminent chaque année. A hauteur de 3000 nouvelles contaminations chez les gays par an, ça fait plus de 30.000 homosexuels qui ont été infectés dans la décennie passée et ça fait plus de dix ans que je crie sur le sujet. Que font les grandes associations comme le Sidaction ? Sont-ils en train de rééquilibrer leurs budgets pour peser de toutes leurs forces sur cette communauté afin de lui rappeler l’urgence de la protection ? Je vois des publicités à la télé pour des nuits du Zapping à travers la France où des milliers de personnes plus ou moins motivées rigolent sur des blagues en grand écran pour récolter de l’argent pour Solidarité Sida, mais c’est quoi la proportion de cet argent qui va en direction des gays ? Avons-nous la moindre information sur les priorités envers les gays des fondations toutes neuves, riches à millions, qui ont promis de lutter contre le sida de toutes leurs forces (suivez mon regard) ? Récolter de l’argent, ça ne suffit pas, il faut le dépenser vite, et bien, et fort. Avez-vous la moindre idée de ce qu’ils font pour vous, les gays ? Non.
Quel culot, oser dire que ces chiffres ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, précisément, c’est que 11 mois ont passé depuis leur publication et que rien ne s’est amélioré, tout s’est aggravé. Et ce sont des médias gays qui s’adressent à des lecteurs gays pour leur dire que c’est un non-événement alors que tous les médias généralistes sont affolés par un taux de pénétration du VIH 200 fois plus élevé chez les gays que dans la population hétérosexuelle ? On devrait être reconnaissant que ces médias s’intéressent encore à nous quand les médias gays trouvent ça redondant.
Alors, voici à quoi sert une publication dans une revue prestigieuse. A se poser des questions sur l’urgence d’un phénomène, qui mérite désormais des arbitrages nouveaux. Et des démissions. Parce que nous en avons marre de voir toujours les mêmes responsables associatifs dire à longueur d’année et de décennie ce qu’il faut faire et qui ne prennent pas la responsabilité de leur échec.
Démissionnez, comme je l’ai fait en quittant Act Up en 2004, précisément sur ces questions de prévention, parce que je savais qu’Act Up resterait enlisé dans ses idées démodées.
Démissionnez, à Aides, car encourager le TasP et des sites comme Séronet où les gays se vantent de ne pas utiliser la capote, c’est une honte inadmissible.
Démissionnez, à Sidaction, parce que vous n‘avez plus notre confiance. 3300 nouvelles contaminations homosexuelles par an, et vous croyez avoir gagné votre salaire ?