Le Paris Porn Film Festival, 2e édition

Marie-Hélène Bourcier, sociologue à l'université Lille III et à l'Ehess de Paris, activiste théoricienne queer, est depuis deux saisons directrice du Paris Porn Film Festival (chaque mois de juin, à Paris). Entourée d'une équipe de volontaires (dont le sympathique Florian Voros), elle offre à Paris d'un Festival du Film Porno qui faisait cruellement défaut. Malgré la frilosité de la presse généraliste (et de niche) à couvrir un événement qui se veut multi-sexuel, le pari est tenu pour cette deuxième édition menée avec des bouts de ficelle, faute de financement, mais tambour battant.
Marie-Hélène Bourcier, sociologue à l'université Lille III et à l'Ehess de Paris, activiste théoricienne queer, est depuis deux saisons directrice du Paris Porn Film Festival (chaque mois de juin, à Paris). Entourée d'une équipe de volontaires (dont le sympathique Florian Voros), elle offre à Paris d'un Festival du Film Porno qui faisait cruellement défaut. Malgré la frilosité de la presse généraliste (et de niche) à couvrir un événement qui se veut multi-sexuel, le pari est tenu pour cette deuxième édition menée avec des bouts de ficelle, faute de financement, mais tambour battant.

« L’idée d'un Festival du Film Porno à Paris n’est pas de moi. J’avais bien une envie de ce genre qui me trottait dans la tête, mais je n’arrivais as à faire le lien avec un festival. Quand nous avons fait le marathon post-porn au Mac Ba (Musée d'Art Contemporain) de Barcelone en 2004, je sentais confusément qu’il fallait trouver un dispositif qui permette d’imprégner ou de ré-imprégner les spectateurs d’un « flux » porno d’une grande diversité pour bien faire. Et j’avais d’ailleurs demandé au musée d’acheter toute une liste de films. Mais c’est Jürgen Bruning, programmateur à La Berlinale et producteur de Bruce LaBruce et de Maria Beatty, entre autres, qui a eu cette idée folle et géniale de faire revenir le public dans les salles. Je suis allée au Porn Film Fest de Berlin dès sa création en 2006 et j’ai tout de suite crevé d’envie de faire une édition à Paris à condition que nous formions une plate-forme de collaboration avec d’autres villes européennes. C’est comme cela qu’est née l’European Porn Mafia (Madrid, Athènes, Berlin, Paris) officiellement intronisée à Berlin lors de la deuxième édition du Fest berlinois.

 

Évidemment, Paris s’est avérée la ville la plus difficile pour faire vivre un tel projet... Initialement prévue en juin 2008, la première édition a été reportée en octobre de la même année. Le cinéma Action Christine puis la Filmothèque ont subi de telles pressions du côté de la Ville de Paris qu’ils ont dû renoncer. On leur a gentiment fait comprendre que les subventions accordées par la Mairie de Paris aux cinémas d’art et d’essais ne seraient pas nécessairement renouvelées s’ils accueillaient le festival. Nous avons donc dû prendre les taureaux par les cornes de manière à ce que Christophe Girard et la mission cinéma de la Mairie de Paris nous donnent la garantie que le projet ne serait plus entravé. D’autant qu’à l’époque on ne leur demandait même pas de financement !

 

Ceci étant dit, c’est l’un des objectifs logique et politique du festival que d’obtenir des subventions publiques. Le financement de « Dirty Diaries » (diffusé en ouverture du Festival Parisien), le film de Mia Engberg, par l’institut du film suédois de Stockholm crée un précédent. Et nous solliciterons Anne Hidalgo sur l’existence d’un financement de projets fléchés femmes comme en Suède. Dès le début, notre positionnement, nos missions culturelles et pédagogiques étaient claires et elles restent les mêmes : du porno différent certes mais du porno quand même en salles. Pourquoi ? Parce que voir, revoir le porno autrement doit servir à injecter du débat dans l’espace public pour que se creuse la distance par rapport au diktat du porno traditionnel. Bref c’est le boulot d’un événement culturel : allier plaisir et critique. C’est une de nos missions.

 

Il faut que les différents acteurs publics s’engagent positivement sur la culture pornographique et ne se contentent pas de lancer des paniques morales ou sexuelles. Je pense à la chasse pédopornographique sur le net par exemple. Après deux éditions, les difficultés financières demeurent et les financements privés, sponsors et autres ne sont pas au rendez-vous. Ce festival est un miracle économique. Il est fait avec à peu près rien. Mais j’insiste, pour remplir pleinement nos missions éducatives et critiques et là j’inclus aussi l’université comme lieu de travail critique sur la pornographie, nous avons besoin de passer à la vitesse supérieure pour inviter des académiques, des réalisateurs/trices, des acteurs/trices, des sexperts etc... C’est un vrai festival international d’autant que la pornographie différente française est minuscule. »

 

 

— La programmation ?

 

« En 2010, c’est facile de trouver du porno post-porn, féministe, différent sans se tromper parce qu’il y a là un vrai courant subculturel et transnational. La famille post-porn, prosexe, alt.porn whatever est en plein boom. Le déclic post-porn du moins en France, c’est 2001 (cf "Queer zones 1" qui commence avec un chapitre intitulé "Post porn"). Donc ça fait dix ans que ça mijote en France et en Europe. Il y a également des facteurs structurels : le porno dominant se fissure - et pas seulement à cause du net. Tous ceux et celles qu’il rejette ou fétichise ou exoticise, les lesbiennes girls numbers, les transsexuelles she-male si possible de couleur, les handis moignons-perversions, bref toutes les minorités sexuelles et de genre stéréotypées depuis le XIXème siècle se rebiffent. Les marges du porno dominant sont passées à la production d’images qui répondent sexuellement aux exclus du porno dominant, femmes comprises. Les gays l’ont fait, mais ils se sont installés dans leur niche industrielle, ce qui fait que nous avons beaucoup de mal à trouver des films gais qui détonnent.

 

L’autre grande source de programmation et de changement vient de la constance de réalisateurs et de réalisatrices indépendants que l’on suit depuis le début : je pense à Todd Verow, Charles Lum, Maria Beatty, Bruce LaBruce et maintenant à la déferlante de San Francisco avec des réalisatrices-actrices-complètes comme Madison Young et Courtney Trouble. Tout ce mouvement ne surgit pas de nulle part, On our Backs, le magazine lesbien sexe et Fatale Vidéo fondés par Déborah Sundhal et Nan Kinney ont ouvert la voie dès les années 90. Enfin, le fait que nous travaillons tous ensemble Paris Madrid Berlin Athènes facile aussi les choses. Nous nous échangeons les films, Berlin servant de matrice, surtout au début. Après, chacun décline localement sa programmation et elles sont de plus en plus différentes.

 

Cependant, je ne suis pas sûre que c’est l’opposition mainstream/underground fonctionne dans ce cas précis. D’autant qu’en France, il n’y a pas de culture underground comme dans les pays anglo-saxons par exemple. Le dikat de l’art pour l’art et de la vocation à être reconnu avant tout comme artiste, un héritage moderniste, est plombante. Elle peut même conduire à des comportements qui relèvent de la sexploitation ce qu’exclut notre charte éthique. Un film comme « One Night Stand » d’Emilie Jouvet n’aurait pas pu être programmé dans le festival. Des contrats à 1 euro pour les acteurs : même le porno tradi n’a jamais osé, à ma connaissance. D’autant que le tournage n’était pas safe, compte tenu de la présence dans le film d’un garçon violent avec les filles et singulièrement avec les lesbiennes. Oui, il y a bien un porno mainstream indissociable d’une industrie gigantesque, fait par des hommes pour des hommes. Il est naturalisant, restrictif dans les pratiques, normatif, caduque et binaire en matière de genres. Il est rétif au changement, même si l’industrie pornographique américaine, la silicon valley du porn de Los Angeles par exemple entrevoit des « niches » marketing correspondant à des « segments » de pornos différents. Mais l’appât du dollar est moins fort que le conservatisme du porno mainstream, même là-bas. En face, une micropornographie durable, responsable, féministe, non exploitative dans le meilleur des cas. Par ailleurs différente, réflexive, créative et qui dilate salutairement la définition du porno qui ne peut se résumer aux films. »

 

 

— Films underground vs films hétéros?

 

« C’est une illusion d’optique que de penser que nous n’avons pas de films hétéros. Cela est peut-être dû au fait que le réseau des Porn Film Fest européens est construit par un noyau dur d’obédience queer. Mais sur 80 films, le festival a présenté plus de 20 films hétéros et nous respectons une parité sexuelle avec les programations trans, gay, lesbiennes, BDSM etc... Petra Joy, Erika Lust, Mia Engberg, Sophie Bramy, font du porno féminin ou féministe hétéro. Ce qui manque, ce sont des films hétéros différents provenant de réalisateurs hétéros : nous suivons le travail alt.porn d’Eon McKai (programmé cette année avec « The Doll Undergound ») de Johana Angel. Ils sont chez Vivid maintenant et le travail d’Eon Mc Kai est intéressant esthétiquement, mais les pratiques sexuelles ne changent pas même si elles sont tournés avec des filtres sépia ou avec des images à gros grain. Ce qui explique le manque de présence hétéro en soi dans les festivals, d’autant que nous évitons le porno hétéro tradi issu de l’industrie, c’est que la culture porno hétérosexuelle manque pour l’instant de réflexivité. Ce n’est pas un hasard si ce sont des femmes hétérosexuelles qui prennent la tangente et font bouger les lignes. »

 

 

— Le film d'Ovidie, « Histoires de sexes » a été diffusé dans le festival. Or ce film a été banni par les instances du cinéma traditionnel. Que se cache derrière ce choix?

 

« Oui, on l'a diffusé à cause des difficultés qu’a rencontré le film dans la procédure de classification. Nous avons l’impression que le CNC bouge un peu, mais Ovidie et le Paris Porn Film Fest se rencontrent dans la ferme volonté de changer les choses. Nous tenions à ce qu’Ovidie vienne personnellement raconter ses déboires et sa détermination à remettre ça : en juillet, elle tourne un autre film tout aussi éducatif qu’ "Histoires de sexes" et pour lequel elle redemandera un visa au CNC. Cet échange avec Ovidie et Nomi, l’une des actrices du film a été très intéressant. La France doit évoluer.

Je ne cesse de le répéter en tant que sociologue, enseignante à la fac, activiste, féministe pro-sexe, post-porn : le porno est partout, il est rentré partout, si j’ose dire. Les lieux où l’on peut le voir et le revoir, l’apprécier sexuellement mais aussi d’un point de vue de critique doivent être multiples. Les salles avec des films interdits aux moins de dix-huit ans, la fac sont des supports clés pour que les gens se fassent leur opinion, explorent leur sexualités, se distancent de la pornographie dominante si elle ne leur plaît pas et de manière à ce que soient altérés et changés ses aspects économiques les plus discutables. La charte télé en vigueur est idiote : elle n’est que le résultat d’un empilement de textes issus de l’arrivée de Canal + et de l’arrivée du satellite. Il y a un gros travail à faire pour la réécrire. L’idéal serait de le faire en concertation avec tous les acteurs concernés. Pour être critiquée et changée, devenir réflexive, la pornographie doit sortir de la soi-disant sphère privée et faire l’objet de débats publics, d’enseignements et de manifestations culturelles. Le simple fait qu’un festival qui invite à revenir en salles voir du porno à l’ère de X-tube marche en est la preuve. Le fait qu’un autre porno soit possible également. Mais nous n’avancerons qu’en travaillant de concert avec les premiers sexperts que sont les acteurs et les actrices pornos, les réalisateurs et les réalisatrices pornos, les activistes, les sex workers, les féministes dans une dynamique down to top. C’est ma conviction que ce festival est un puissant facteur de transformation sociale et culturelle pour tous. »

 

 

— Le public du Paris Porn Film Fest?

 

« Les publics (tous) sont adorables à chaque édition. Il y a vraiment une très bonne ambiance qui s’explique peut-être par le fait que nous sommes au Brady, dans un cinéma à taille humaine et où le staff se donne à fond sur le festival. On peut directement échanger avec les spectateurs à la sortie des séances. C’est l’un des moments que je préfère. Les médias straight y compris audiovisuels et je dirais... les pro sont au rendez-vous, comme d’hab. La presse communautaire gay à l’exception de PREF magazine ou d’Illico ne joue pas son rôle comme d’habitude, mais nous savons depuis longtemps qu’à de rares exceptions près, ce type de presse jouit de faire dans le parisianisme et le power game à 2 balles : je te publie/je te publie pas. C’est la culture de Têtu depuis le début... et malheureusement de Têtue qui emboîte le pas. C’est dommage surtout pour les lecteurs qui ont un droit à l’information. Heureusement, le net est là. Et il y a des journalistes formidables super pro, comme dans toutes les professions qui n’hésitent pas à couvrir la première journée d’études sur les porn studies à l’Ehess par exemple. Chapeau. »

 

 

— Quel est le palmarès de cette 2è édition ?

 

« Nous avions un jury international formidable : Sophie Bramly, initiatrice en France du projet X-Femmes, Maria Llopis, l’une des figures du post-porn de la scène barcelonaise, Tobaron Waxman, un artiste multidispliniare et réal porn à ses heures, Judy Minx actrice dans le porno tradi et le queer porn, Todd Verow et Charles Lum, deux réalisateurs gays new-yorkais qui avaient fait le déplacement exprès. Après des délibérations houleuses, le prix du meilleur film a été accordé à Barbara de Genevieve, « Out in the woods ». Ce qui nous réjouit car le travail de Barbara de Geneviève en tant qu’enseignante de porn studies côté pratique est immense et de nombreux réalisateurs et réalisatrices émergents sont passés par ses cours. Le prix de la meilleure actrice a été remporté par Madison Young avec un court BDSM d’une rare intensité. Il faut dire que Madison est notre nouvelle Marylin Chambers. Le prix de la meilleure histoire a été accordé au film gay "Arcade Trade" tourné par une femme Samara Halperin et last but not least le prix du meilleur documentaire a été accordé à "Want" de la canadienne Lorre Erickson qui a réussi un court sur le crip porn absolument génial. »


Mike Nietomertz

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