La musique, une affaire d'état(s)
Les musiciens et leur public devraient méditer la réflexion définitive de Deleuze, qui déclarait avec Guattari qu’avant l’être, il y a la politique. La politique serait si importante pour le devenir individuel et collectif que l’intérêt et les émotions particulières qu’elle suscite l’emporteraient potentiellement sur tous les autres — y compris ceux présentés par des formes d’art synonymes de plaisir.
Ces réflexions m’ont travaillé ces derniers temps, ma conversion à l’iPod et les changements par lesquels passent la house ayant pour effet latent de saper mon rapport à la musique, de le modifier de manière si profonde que ma passion, je le sens, est en train de s’éroder. Je continue à écrire tous les mois sur cette musique, j’en achète encore beaucoup en ligne, mais, à un niveau intime, j’entretiens un commerce beaucoup moins agréable avec la house et ses dérivés. C’est à se demander ce qu’il faut incriminer : les nouveaux moyens techniques d’accès à la musique ou l’état de forme de cette dernière ?
Je me suis mis à l’iPod avec un temps de retard car on a le droit d’être rebuté par le (mauvais) génie d’Apple. Entre l’attrait envoûtant des produits et l’irréalité de Steve Jobs et de ses grands-messes, il y a en effet de quoi reculer avant de rejoindre ce qui est autant une secte qu’une communauté. Mais très vite, comme tout le monde, j’ai été drogué par l’hyper efficacité de l’iPod, tout en sentant que l’écoute allait être chamboulée pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur : on en a tous fait l’expérience, le fait d’embarquer dans un engin aussi petit et beau des quantités inouïes de musique permet de circuler léger, une discothèque complète à portée de molette. Nous voilà donc filant dans le métro, traversant tel parc ou enjambant les continents avec, dans la main, 80 gigas de sons en tous genres. Forcément jubilatoire même si, les premiers temps, on ne peut que regretter la façon avec laquelle hier, avant de descendre en ville, on choisissait un CD pour l’aller, un autre pour le retour.
Gêne
Ce que j’aime au fond le plus avec le téléchargement, c’est qu’il permet de faire des découvertes en suivant les recommandations automatiques et d’acheter des versions mp3 de mes vinyles restés en France (je vis aux Etats-Unis). Il y a là une vraie valeur ajoutée. Mais pour le reste, trois ans après m’être procuré mon premier iPod Classic, j’éprouve toujours une gêne. J’ai développé de mauvais réflexes — acheter hebdomadairement de manière compulsive sans vraiment prendre le temps d’écouter, m’énerver comme un possédé en cas de pépins techniques quand ça télécharge, etc. — qui sont le contraire de l’excitation qui était la mienne quand j’effectuais ma moisson de vinyles et de CDs.
C’est sûrement moins la dématérialisation de la musique qui explique en partie cette nervosité (il y a moins de fétichistes qu’on le dit) que la possibilité démente de pouvoir à tout moment, en branchant son ordinateur, accéder à tout et virtuellement tout posséder. Inconsciemment, cela tape sur le système. On est impatient et fébrile au moment d’acheter car on pense, face à l’offre infinie, que notre temps est compté, que si l’on n’acquière pas tout maintenant, demain, à cause d’un bug terrible, il sera trop tard.
Peur de manquer, course contre la mort, illusions de la toute-puissance, immaturité : nous sommes bien sur le terrain de la psychanalyse et des pensées du désir.
Repu
Et puis il y a une autre sensation déplaisante que génèrent les activités aliénantes et totalitaires de la consommation musicale : la sale impression d’être repu, gavé, plein. Il y a une sorte de post coïtum d’après l’achat, marqué par un état peu glorieux de vide et de tristesse. L’esprit gît là, au beau milieu de milliers de chansons prêtes à l’emploi. Et si l’option "Mix de morceaux" de l’iPod permet de naviguer dans cette matière recomposée au hasard par la machine, il est difficile de ne pas être gagné par l’accablement causé par la surabondance et le surchoix. Alors on veut bien vivre avec son temps, mais il faut au moins reconnaître la part maudite que suppose une telle condition.
Je plaide coupable aussi. Cela fait au moins 5 ans que je ne suis pas sorti, au sens fort du terme. Ma musique de cœur étant la house, et sachant que je vis dans une mégalopole proposant des centaines de soirées de haut niveau chaque semaine, je devrais en toute logique sortir plus souvent. Mais voilà, on vieillit ma pauvre Lucette…La sortie me fatigue plus qu’elle me galvanise, c’est comme ça. De toute manière, j’apprécie désormais beaucoup plus l’écoute planante au casque qu’une expérience in situ, entouré pour l’essentiel de Blancs trop sympathiques pour être honnêtes.
C’est LA grande évolution du clubbing à New York ces dix dernières années : Il n’y a pratiquement plus de jeunes Blacks et Latinos du ghetto dans les clubs. Leurs parents et grands-parents ont inventé le disco et la house, mais eux sont passés à autre chose, au R’n’B notamment. Il y a bien les frères Martinez, deux frères DJs initiés aux valeurs underground du clubbing local par un père affilé aux Paradise Garage de Larry Levan et au Loft de David Mancuso. À ma connaissance, à part eux plus personne ne perpétue la tradition à Big Apple. Le résultat, c’est une double disparition : celle de clubs phares et de labels qui en étaient l’émanation. Depuis un moment, la house se créer à Berlin, en Scandinavie, en Amérique du Sud et de nouveau en Angleterre. Autant de coins du monde où la jeunesse middle class a dépassé le complexe d’infériorité à l’égard des pionniers américains. C’est cette jeunesse 2.0 mais pourtant éprise de sons old-school qui recycle à l’envi les ingrédients d’origine de la house, qui la fait revenir aux sources, la métisse, la rend plus accessible en la mêlant à la pop. La house est intellectualisée, durcie artificiellement et tout cela est très bien, passionnant à chroniquer même, comme toute hybridation culturelle.
L’emmerdant, pour moi, c’est que la house, comme avant elle le jazz, s’est dépolitisée en se dispersant dans la culture globale. Une fois encore, je sais qu’il faut vivre avec son temps et que l’on ne peut pas regretter des formes, des styles et des expressions qui n’ont plus rien à voir avec la réalité actuelle. Mais cela ne signifie pas devoir tout accepter dans un sourire, notamment ce fait saillant qui ne laisse pas de m’étonner : l’absence de revendications et d’exigence. Les gens n’ont jamais autant tout aimé qu’aujourd’hui ! C’est la tyrannie de l’ouverture d’esprit, la tolérance totale à l’égard du goût des autres. Les sectes ont mis la clé sous la porte, les batailles d’Hernani sont bel et bien terminées. Il n’y a plus d’orgueil, l’esprit de rébellion est mort (comme toujours, il existe des exceptions : les DJs du Berghain, à Berlin, Traxx, un Chicagoan, Omar S, de Detroit, etc.). Même les blogs de house sont pacifiés, il y règne une gentillesse insupportable.
Kervokian & May
Un soir, je me suis fendu d’un post pour flinguer un podcast épouvantable de François Kevorkian et Derrick May (deux de mes idoles). Un vrai foutage de gueule hardcore pour clubs de débilos italiens, et les internautes m’ont reproché ma dureté. Oh, pas méchamment, bien sûr, et sans oublier les terribles émoticônes aux mines contrariées signifiant, en gros, « Relax PJ, c’est pas parce que t’aimes pas que c’est mauvais, hein ». Quelle guimauve. Du coup — et Dieu que la névrose peut mener loin… — je préfère interviewer les artistes par email, de crainte de me retrouver en face d’un sucre d’orge au propos consensuel.
Des musiques de DJs, seuls les clans et la frange radicale m’intéressent. Je suis en quête de raucité et de dépouillement. Il faut que la house et le hip hop m’enfièvrent totalement, sinon rien. Cela permet d’échapper aux tout-venants de la vulgarité et aux choix faciles. Et là, deux artistes possèdent à mes yeux une efficacité éternelle : Kerri Chandler et J Dilla. Même lorsque j’ai peu envie de musique, les écouter marche à tous les coups (j’aime trop leurs basses). C’est que la musique est chez moi moins une question sentimentale, un activateur de souvenirs qui nous raccorde à des branches intimes du passé, qu’une affaire d’état(s). En poussant le jeu de mots plus loin, je dirai que la musique est de l’ordre du pouvoir sur soi, qu’elle ne peut secouer l’être ou le traverser qu’en provoquant une addiction à des frissons qui, à la fin, ne valent plus que pour eux-mêmes. Et c’est le fait qu’il existe un partage et une évocation de la répétition de ces effets avec d’autres qui entraîne la passion musicale vers le communautaire, le collectif et donc le politique.
Feel good music, disent les gens du ghetto pour décrire le beat et les dissonances qui les mettront en transe. Ils se situent par-delà bien et mal car écouter James Brown ou aujourd’hui J Dilla ne fait pas que se sentir bien, au contraire. Mais on les comprend : la formule est générique, elle condense toutes les ambiguïtés et les « dangers » de cette abstraction qu’est la musique. Une abstraction synonyme de résistance individuelle et dont je continue d’avoir besoin. Sans cesser d’espérer, qu’un jour, sortir en club voudra de nouveau dire quelque chose.
