Le punk, je le veux, mort ou vif
Le mouvement punk est mort et enterré. Mais pourquoi ne pas remuer un peu la tombe, à la manière des Ramones dans le clip de Pet Semetary ? En lisant cet article, vous pourriez croire que je trouve ce mouvement ringard, corrompu, dépassé. Et ce n’est pas le cas. J’aime le punk, je crois en ses fils spirituels, mais je me méfie simplement de ses récupérations, commerciales ou non, that’s all.
Une image est restée gravée dans ma tête. Celle des rues de Bastille, par exemple, où on trouve facilement quelques genuine keupons. Il y en a souvent deux ou trois affalés devant le Goeland de la rue Keller. Des vrais punks à chien, qui font la manche, boivent de la bière, rotent et tout, je vous assure. Et puis à côté, des mecs un peu proprets, avec, pour stéréotyper, un treillis, des docs, un tee-shirt Exploited et, pour couronner le tout, une petite cretounette bien sculptée au gel Schwarzkopf. Pour moi, les deux groupes sont conformistes, de même que l’était Rotten lorsqu’il vira Glen Matlock sous prétexte de son goût pour les Beatles. Ils se plient à des codes vestimentaires et idéologiques ancestraux, alors que, merde, Never mind the bollocks quoi. Punk’s dead, depuis bien longtemps. Et ce genre de phrases qu’ont pu dire des amis : « Ma copine trouve que je suis pas assez punk », ou « ça fait punk ? » ont le don de m’exaspérer. J’ai bien ri en répétition, à la vue de la crête iroquoise qu’arborait mon bassiste, le crâne à peine rasé, le truc en question tenant avec du gel. Il aurait pu rajouter les paillettes, ça aurait été la totale.
Récupération vestimentaire du mouvement donc, mais plus globalement commerciale. Parce qu’on m’a assez gavé avec des groupes comme Sum 41 ou Blink 182, hein. Qu’un mouvement initialement marginal soit ainsi codifié, qu’on trouve des slims écossais déjà déchirés, fausses fermetures éclairs et effilochures comprises, ça me tue. Je vais m’avancer un peu ici, mais le fonctionnement et les fréquentations actuelles du Gibus club sont pour moi un beau microcosme de cette commercialisation, pour une boîte qui fut (mais pas que) une antre pour le punk.
Et ce n’est pas une réaction rétrograde du culte du vintage, believe me.
J’écoute des groupes récents inspirés du défunt mouvement. Les Wampas, Tagada Jones et les Sales Maj’ m’auront entraîné plus d’une fois. La vague alternative orpheline du punk arrache. Dieu n’est pas le seul à connaître mon abrutissement avec des titres comme "Porcherie" et "Vivre libre ou Mourir" des Bérus, "En rade" des Cadavres, "New Orleans" des Ludwig von 88, et "J’encule" des Gogol 1er (rien de très catholique).
C’est par certains morceaux des Ramones et des Pistols qui mon père me faisait écouter que j’ai commencé à m’intéresser au punk, à l’âge de 13 ou 14 ans. C’est vrai, à part "Couleurs sur Paris" ou "Maximum" d’Oberkampf (raisons familiales obligent…), j’étais à peu près inculte du mouvement. Alors j’ai fait un groupe, et ça, j’ai kiffé. On a même repris "God Save the Queen" des Pistols, en changeant un peu le refrain : Suce- moi la Pi…. On aimait cependant peu les reprises, à l’exception de quelques titres de Wunderbach et des Betteraves.
Les concerts
Ces années ont aussi été celles des concerts, principalement à la Kfet’ sur Yvette, dans mon coin. Tous les vendredis soir, cet endroit marginal et magique donnait des concerts gratuits de groupes indé, de la chanson française, en passant par le jazz, le punk, le ska et le Hip Hop. Le décor est atypique : imaginez une petite salle où les pintes coûtent à peine deux euros, où les gens fument, pogottent, sortent dehors pour se poser ou dégueuler un coup. L’endroit n’est quasiment pas contrôlé par la sécurité, même si depuis quelques débordements (les gens ne savent vraiment pas profiter de la liberté), plusieurs tensions eurent lieu. Même depuis la scène, à même le sol, je pouvais faire des slams et, quel bonheur, perdre mon paquet de cigarettes.
Le punk, il faut le dire, s’inscrit dans un contexte, où la consommation de drogues n’est pas anodine. Pour ma part, je me limitais à l’alcool et le joint. C’est vrai, les drogues dures, c’est pas mon truc. Il faudrait être naïf pour croire que personne n’y a touché dans ce genre d’endroit, mais en tout cas, entre mes potes et moi, ça ne circulait pas. Je voudrais aussi parler de la fête de l’Huma. Je n’y suis allé qu’une fois, à l’édition 2009, principalement pour Manu Chao et les Wampas (que j’ai raté à une heure près). Vous savez quoi, je ne pense pas y retourner prochainement. Trop de bordel, aucune humanité (le comble !) quand il s’agit de laisser passer les gens lors de la sortie. Je ne crois pas avoir halluciné en voyant des mecs grimper aux poteaux pour pouvoir respirer. Mais bon, un slam inoubliable sur Manu Chao (je profite de cet article pour m’excuser auprès de ma meilleure amie pour la perte de son portable), un gigantesque cafarnaum où vous pouvez facilement perdre vos amis et vous en refaire en moins de dix minutes. Quand Deep Purple (pourtant une des têtes d’affiche) commença à jouer, je me suis barré vers les petits stands faire un des pogos des plus violents de ma vie, avec pourtant moins de six personnes. En tout cas, à moins d’un groupe exceptionnel, je ne remettrai même pas quinze euros dans cette fête.
Le Punk ? J’ai commencé par le commencement, donc, par des précurseurs comme Iggy Pop ("The Passenger" doit être la plus connue mais une des premières du genre sur lesquelles j’ai accroché), les Ramones, les Heartbreakers ("Born to Lose" !) et les Pistols (là, je crois que c’est l’album "Spunk" tout entier qui m’a fait flasher). C’est également avec "The Passenger" que j’ai découvert Siouxie and the Banshees, dont les titres "Happy House" et "Cities in Dust" sont aussi vraiment entraînants. Que dire de Wunderbach, groupe français du début des années 80 que j’adorais particulièrement, avec leur hymne "Paris-Londres". Et, comme ils disent, J’y ai cru, j’y crois encore.
Le punk est mort
C’est vrai, je ne suis pas uniquement pessimiste et angry par rapport au punk. Je pense seulement qu’il est mort. D’ailleurs, comment pourrait-il vivre en étant incarné par un slogan comme « No future » ? Mais je crois en toutes ses postérités – je pense au ska-punk, au punk-rock et au grunge – qui sont formidablement hétéroclites et énergiques. C’est ce que j’ai pu constater pendant quelques années dans une asso de groupes indé dont je fais partie. Il y a des perles comme les Skalopes (écoutez "La chasse à l’enfant") pour le ska (sans blague), les Prouters, un groupe de punk rock assez jovial, et Come across pour le hardcore.
Si je devais choisir une chapelle, un style précis (pourtant, comme disait Wunderbach, « Gardez les vos étiquettes »…), j’adopterais probablement celle du punk-rock, car c’est un style où il fait bon pogoter et écouter trois accords en boucle dans un refrain, et, au final, ce n’est pas si désagréable. Je trouve Guerilla Poubelle et Begarsound, par exemple, plutôt fun et énergiques. Les Bérus, c’est déjà plus engagé et ils n’ont pas de batteur, mais d’avoir un message, c’est quand même important, non ? J’ai toujours eu du mal à discerner les groupes engagés. Peut-on dire que des groupes comme les Pistols furent impliqués politiquement ? Johnny Rotten, chanteur du groupe, confie à Philippe Manœuvre dans une interview[1] :
« La dernière fois, après le concert (de Public Image Limited, ndlr), ces stupides anars sont venus me voir : « Tu n’es plus un anarchiste ! Scandale ! » MERDE. J’ai jamais prétendu en être un ! GRRAAOOR ! Bollocks ! Je hais tous ces trous du cul politiques. On s’amuse. On fait ce qui nous plaît. »
Tout me porte à croire que les débuts du punk ne furent pas tant politisés ni engagés.
Engagement politique
Tagada Jones, quelques décennies plus tard, affiche clairement ses positions écologistes (leur song "Cargo" me semble un bon exemple) et antimondialistes. I like it. À leur manière, mes fameux Prouters montrent patte rouge et soutiennent José Bové.
Mais je pense qu’on peut très bien s’éclater au concert d’un groupe comme les Trois accords, band québécois pourtant complètement désengagé (listen to "Hawaïenne") mais marrant, parfois trivial même… Parce que c’est ça aussi le punk rock pour moi, une musique qui ne se prend pas la tête, comme "J’ai avalé une mouche" des Wampas, dont la chanson se résume aux trois accords MI-SI-LA et à des paroles débiles. Une musique qui est surtout l’expression d’une énergie, d’un message, ou d’un sentiment, mais qui n’exige pas une grande virtuosité pour y arriver.
Le punk est mort mais ses groupes avant-gardistes, comme les Pistols, les Damned, Patti Smith, Métal Urbain arrachent toujours, presque 35 ans après. Ce mouvement a eu paradoxalement (les précurseurs l’auraient ils imaginé ?) un avenir plutôt sympathique.
Un bel avenir, donc, mais pas seulement. Comme je l’ai évoqué plus haut, cette récupération commerciale est exécrable. Je n’ai pas parlé d’une autre forme particulière de récupération que sont précisément les reformations. Le premier exemple qui me vient en tête est celui des Pistols. Il faut avouer que leurs tournées successives dans les années 2000 sont pathétiques. Visionnez tout ça sur YouTube. Ne trouvez-vous pas que dans le live de 2007, notre Rotten bien en chair sonne faux en chantant "Anarchy in the UK" ? Que la même année, l’utilisation de ce morceau pour Guitar Hero dégage un léger parfum de commercial pour un groupe pourtant fondateur du mouvement du Do it Yourself et du cynisme punk ? Et Johnny Rotten de déclarer à Manœuvre, dans la même interview de mars 19801 :
« Quatre ans… Quatre ans depuis le début des Pistols ! C’est terrible. Mais moi, jamais je ne me retourne. J’ai été un membre de l’ultime groupe destructeur du rock’n’roll, okay ? Et après ça, on voudrait que je joue encore ce truc-là ? Pour autant que je sache, tout le concept des Pistols était une gigantesque vanne. Et les gens l’ont prise au sérieux ! »
Remember Johnny, remember…
Le côté négatif avec ces reformations, et je pense là à Wunderbach bien qu’il doive y en avoir beaucoup d'autres groupes, c’est qu’ils sont souvent incapables de produire de nouveautés, et ne se raccrochent qu’à leur vieilles gloires. Prenez les tournées de 2005 et 2009, le répertoire ne contient pas une seule nouvelle compo. Alors, oui, ça fait plaisir pour des jeunes comme moi de pouvoir écouter en live des groupes morts avant notre naissance. Mais j’attends un peu de nouveauté. Le conformisme des groupes reformés est justement de ne pas savoir s’adapter, car les temps ont changé, et les paroles sont parfois peu d’actualité. Ce point de vue assez tranché, je le tiens sûrement de mon père, qui jouait dans Oberkampf et rejoue depuis quelques années. Seulement, c’est du nouveau. Après, on aime ou pas, mais ça a le mérite de montrer qu’on est pas fixé et que l’on peut créer, ce qui est, pour moi, l’essence du punk.
Je ne trouve rien de mieux en guise de conclusion que quelques paroles de "Paris-Londres" de Wunderbach qui, comme je le disais, est un des titres phares du groupe. Elles soulèvent une contradiction qui, chez moi, consiste à préférer les groupes qui chantent en français. Parce que, mince, quand on veut faire passer un message, autant le dire dans sa langue maternelle. Mais le hic, c’est que nous, les Frenchy, sommes plutôt nazes en rock. Je préfère les groupes français alors que dans le domaine les anglo-saxons sont de loin les meilleurs. WTF ?
Les paroles, donc, comme promis :
« Paris n’est pas Londres, le Gibus pas le Vortex, Metal U pas les Pistols, on n’a pas de Johnny Rotten
77-80, il ne reste plus rien, de tous ceux d’Metal Urbain, et moi qu’est-ce, jamais rien »
Reste maintenant à me mettre à la house. Eh oui, il faut s’ouvrir, si l’on ne veut pas tomber dans son petit conformisme, que j’ai tant décrié dans cet article…
[1] PIL et Clash, Rock and Folk N° 158, Mars 1980
[2] PIL et Clash, Rock and Folk N° 158, Mars 1980
