Pourtant, beaucoup de jeunes d’origine algérienne ont plus ou moins réussi leur vie, comme Zinedine Zidane et des centaines de milliers d’autres, employés de bureaux, conducteurs de taxis, serveurs, patrons de café et de restaurants, ouvriers, cadres supérieurs dans la finance et l’assurance. Et même traders, comme Taoufik Zizi, Centralien, un des principaux témoins dans le procès Kerviel. Ou Rachida Dati. Ou bien Azzouz Beggag, sociologue et ancien ministre.
On lie pourtant désormais couramment délinquance des quartiers pauvres, la violence aux origines de leurs habitants et à l’islam. On reproduit de nouveau en toute liberté, sans être contredit, le discours colonial de jeunes musulmans, manipulés par les groupes étrangers, et étrangers à la civilisation. Ces jeunes ne sont pas vraiment des Français, ils sont les agents avancés de la cinquième colonne islamiste qui a décidé d’abattre la République Française en voilant ses filles. Et qu’importe si 99% des musulmanes de France ne se voilent pas. Ce qui compte, c’est l’idée que l’on se fait des Musulmans. Des Arabes. Tout le monde parle du « problème de l’intégration » des jeunes Musulmans, du « voile » et de « la burqa », de ces quartiers « où règne l’Omerta », du « problème difficile de l’islam en France ». Comme pour les Juifs autrefois, le Musulman, objétisé (défini comme autre, je vous renvoie à l’introduction du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir), est présenté comme un ennemi de l’intérieur potentiel, à qui on a donné la nationalité française dans une trop grande générosité. Éric Besson a d’ailleurs récemment proposé une modification de la loi afin de pouvoir la retirer. Il s’agit d’une première, et les propos tenus par Alain Finkelkraut dans la foulée du Mondial de Football laissent à penser que cette idée va désormais faire son chemin.
Pendant ce temps, à gauche, tout le monde y va de son interprétation, et parfois sort « son Arabe ». L’ex-LCR, le NPA, a décidé de réduire les quartiers à une fille voilée que les médias ont bassiné avec son voile quand qu’elle se réclamait du féminisme. On ne l’a pas interrogé sur sa vie, son histoire, pas plus qu’on ne lui a demandé si elle était pour le droit à l’avortement, l’ouverture de toutes les professions aux femmes, le mariage gay : on aurait été bien embêtés si elle avait dit « oui », et le NPA aurait été bien gêné si elle avait dit « non ». Elle m’a fait presque pitié. Après tout, elle a le droit de porter un foulard, tout comme les étudiantes catholiques de droite de Paris IV ont le droit au serre-tête, aux gros sourcils et aux moustaches...
La vraie question est celle de la visibilité des jeunes issus de l’immigration, Algérienne particulièrement. Je ne parlerais pas des autres, qui ont leur histoire. L’Algérie occupe une place très particulière dans l’histoire de la France en général, dans l’histoire de la République en particulier, et cette dernière est loin d’en sortir grandie. En fait, l’Algérie est dans l’imaginaire collectif conservateur de la France contemporaine ce que fut la Révolution Française dans la France conservatrice du 19e siècle jusqu’à l’occupation. Il suffit de lire Vieille France, de Roger Martin du Gard pour retrouver les mêmes discours, les mêmes peurs et le même esprit petit qui nous conduit, la dernière fois, à suivre Pétain. Tout comme les Francs-Maçons et les Juifs furent accusés d’avoir mis à bas le régime voulu par Dieu et béni par les Saints, et ce faisant imposait le règne de la Canaille, les Algériens portent désormais une sorte de pêcher originel, malgré le fait qu’ils aient été les victimes de la République Française, de 1932 à la guerre, et certainement parce qu’ils ont tout simplement osé dire NON.
Le noeud de trahison a été nourri par les ressentiments des Pieds-Noirs, l’incompréhension des Séfarades d’Algérie et la vieille droite qui a vu dans cette aventure une nouvelle étape de la décadence de la France. La présence des Algériens, puis de leurs enfants sur le sol de France a nourrit ces sentiments de haine chez certains, et la loi sur le droit du sol, qui donne la nationalité aux enfants d’étrangers nés en France a transformé les jeunes de la deuxième génération en ennemis de l’intérieur, exactement comme pour les Juifs autrefois. Le discours raciste direct et frontal étant banni, le tout est, comme au temps de la coloniale, enrobé de principes républicains (autrefois, on apportait la civilisation, maintenant, on doit apprendre aux jeunes les « valeurs de la république »).
SOS Racisme était une association d’apparence multiculturelle mais, pilotée par le politique, elle imposait sa vision du multiculturalisme, essentiellement du marketing. Un multiculturalisme propret, une France brune et parfumée à l’huile d’olive, avec des filles calibrées pour les magazines de mode (Kookai). Pire, elle a durablement déstructuré un tissu associatif naissant, celui de l’organisation de la parole des enfants de l’immigration par les enfants de l’immigration eux-mêmes. Qui sont Français et portent avec une histoire qui est aussi une partie de l’histoire de France, au même titre que Versailles, la nuit du 4 août ou la traite des Africains, et que la France devra apprendre à regarder, au delà de la honte des massacres, des charniers, mais aussi des mensonges faits aux pieds-noirs et du mépris affiché pour les Juifs d’Algérie, comme sa propre histoire. Les jeunes issus de l’immigration sont des Français qui apportent des saveurs, des sonorités, des odeurs et des formes, des pratiques et des attitudes particulières venues de l’autre côté de la Méditerranée et transmises par leurs parents, au même titre que les Bretons et les Auvergnats. Pour la plupart, ils ne parlent pas arabe, pour la bonne raison qu’ils ne le sont pas.
Que cela vous ravisse, vous enchante, vous indiffère ou vous fasse vomir, nous sommes Français.
Les immigrés ne votent pas
La gauche était parvenue, un temps, avec les luttes pour l’indépendance et dans la suite de mai 68, à intégrer cela, même le PS de François Mitterrand. Mais cela fit long feu quand il fallut récupérer l’électorat perdu suite à l’ampleur des restructurations industrielles des années 83/84. Elle rentra dans le rang : les immigrés ne votent pas, et la deuxième génération votait à gauche, « automatiquement ». Avec la récupération SOS Racisme, cela fut ressenti comme une marque de mépris. Tout discours sur la déshérence de quartiers entiers a quasiment disparu au profit d’une sorte de conformisme de classe moyenne où les pauvres, donc les étrangers, n’ont pas leur place. Pire, le verrouillage du discours par le conservatisme républicain a transformé toute revendication de promotion des jeunes qui ont réussi en communautarisme contraire aux principes républicains. Et c’est ainsi qu’Éric Besson propose désormais de retirer la nationalité Française pour tout ce qui est contraire aux principes républicains.
Désormais, les plus jeunes ne votent plus; dans la République Française, cette oligarchie où les classes moyennes sont amenées à choisir leurs représentants au sein d’une oligarchie d’énarques, moins il y a de pauvres qui votent, et mieux c’est. Coupés du bloc moyen, qu’ils se révoltent contre l’ordre établi, contre la condition qui leur est faite et l’irrespect des politiques à leur égard, et immédiatement se mettra en route le discours de stigmatisation de leurs origines, généralement résumée à un problème de l’islam dans les quartiers difficiles où la police ne peut même plus aller car de véritables groupes armés mafieux imposent leur loi et où les filles sont obligées de mettre le voile au risque d’être victimes de tournantes pendant que leurs parents touchent des allocations familiales indues pour cause de polygamie. Une présentation outrancière, qui fait le lien entre islam, délinquance et insécurité et augmente le fossé entre une majorité de la population, moyenne, et l’autre, les pauvres, tout en créant des réflexes de différentiation identitaires avec l’apparition d’un discours petit blanc, saussisson et pinard, que la gauche désormais « comprend » (Caroline Forest, samedi 12 juin 2010, RMC) sans s’apercevoir qu’elle parle à partir du terrain miné par l’adversaire, un peu comme ces missionnaires catholiques apportant la bonne nouvelle en terre d’Afrique avant que les commerçants armés n’arrivent pour conquérir le territoire et récolter des humains pour les commercialiser.
Le pire, c’est que la gauche y croit, à ce mensonge des principes de la République, à l’Universalisme et aux valeurs de Laïcité.
Désormais, en France, il est impossible de critiquer cette stigmatisation sans se faire insulter. Par les petits blancs et par les tenants des valeurs républicaines, universelles et laïques. Dans ce débat, qui menace qui, et ou est Dreyfus ? Avec le discours actuel, les mêmes ne diraient-ils pas aujourd’hui que Dreyfus, Juif - et c’est connu, les Juifs n’ont pas de pays -, complote forcément avec d’autres Juifs, à l’étranger et qu’il faut en finir avec les particularismes et les communautés qui mettent à mal l’unicité de la République en menaçant la laïcité. La similitude des discours anti-musulmans et des discours anti-Juifs d’autrefois est frappante. Une simple comparaison entre un documentaire allemand sur le Ghetto de Varsovie en 1941 et un documentaire de TF1 sur les banlieues de Paris laisse apparaître de frappantes similitudes : la propagande s’évertue, dans un cas comme dans l’autre, à déshumaniser le sujet. Ce que disait la propagande Hitlérienne était abominable car après avoir parqué les Juifs, réduit l’eau, coupé les ravitaillements au strict minimum et laissé mourir les malades, les enfants, elle montrait le tableau désolant de la crasse, de la vermine en suggérant que c’était cela, les Juifs. Avant de les ramasser et les emmener vers les chambres à gaz. La même opération est à l’oeuvre, quand on entend les discours sur les cités : comme le dit le Grand corp malade, « si je ne connaissais pas, je n’y promènerais pas mon chien ». La gauche, elle accompagne ce mouvement, de la même façon qu’en 1956 Guy Mollet a préféré les petits blancs d’Algérie. Les petits blancs votent.
Forteresse
Après avoir pointé le doigt sur un problème de l’immigration qui n’existait pas, maintenant que le problème est « résolu » grâce à un appareil sécuritaire sans précédent qui a transformé la terre d’asile de la France Éternelle, terre des droits de l’homme en une forteresse verrouillée de toute part, nous sommes entrés dans la phase 2, s’attaquer aux ennemis de l’intérieur, ces Français qui ne qui parviennent pas, qui ne pourront d’ailleurs jamais, on a pourtant tout fait, s’intégrer et leur retirer leur nationalité.
Mais comment la gauche manque-t-elle incroyablement du courage de reposer les fondamentaux de ce que pourrait être sa politique en se positionnant sur le terrain de l’adversaire ? Pourquoi fabrique-t-elle finalement elle aussi une « France éternelle » dont les principes seraient posés une fois pour toutes, quand le contrat républicain, au sens où la révolution française le définit, fait de la France un pays en devenir et non un territoire, figé par une race, une ethnie, une religion, le lien du sang, et encore moins une histoire monolithique qui ne tiendrait pas compte des apports de populations nouvelles, venues avec leur histoire, leurs pratiques. En s’arc-boutant sur une laïcité, un universalisme et des principes républicains dont l’histoire coloniale et le calendrier de nos fêtes nationales nous démontrent chaque jour à quel point ils ne sont que des leurres et des mensonges, la gauche est aujourd’hui le principal agent de propagande anti-musulmane, car ses discours sont les leurres destinés à cacher une incapacité fondamentale à apporter des réponses à la détresse d’un pays frappé par un chômage réel de plus de 4 millions de personnes, une baisse du niveau de vie réel et une très nette dégradation des conditions de travail. Les musulmans ne sont pas responsables des suicides à France-Telecom, chez Peugeot, chez Renault, et de ceux, quotidiens, qui agrémentent le trajet du parisien, sur les lignes 4 et 2 de la RATP.
Sages comme des images
Malgré le fait qu’une très grande majorité des enfants de l’immigration Algérienne sont sages comme des images, ne font pas de politique - celui qui a peu, qui a travaillé dur pour avoir un peu plus est en général enclin à ne pas prendre le risque de tout perdre-, nos gouvernants et nos élites ont peur des conséquences qu’un grand nombre de Musulmans, d’Algériens en particulier, pourraient avoir sur la politique étrangère de la France et la stabilité intérieure. C’est ce que les médias appellent « la contagion » du conflit Proche-Oriental. Ayant accueilli les Algériens et les Juifs d’Algérie, les gouvernements successifs ont, au fil des ans, délayé leur politique Proche Orientale dans des condamnations de principe sans grande conséquence. Car la diaspora Séfarade entretient des liens très étroits avec Israël.
Les jeunes de la deuxième génération ne comprennent pas une politique de plus en plus alignée sur les USA, dans un pays qui nie leur histoire, n’a toujours pas fait son travail de mémoire ni reconnu le colonialisme comme un crime culturel autant qu’économique, et où les politiciens sont toujours prêts à taxer d’islamisme tout ce qui sort, finalement, du discours dominant. Pour autant, ce sentiment d’injustice n’a jamais trouvé en France une réelle expression politique.
Les jeunes Séfarades non plus, ne se sentent pas bien, et ils sont nombreux, finalement, à faire leur Aliah, pour fuir un pays, la France, où ils se sentent agressés par des réactions de violence irrationnelle venant de jeunes pour qui l’antisémitisme banal tient lieu de culture, cette culture distillée par la télévision qui leur dit à longueur de journée que les Arabes sont antisémites, ce qu’ils finissent par croire. Les jeunes Juifs grandissent avec la crainte que ça ne recommence. Après tout, l’Algérie, c’était chez eux, grand maman parlait Arabe et Grand papa chantait du Châabi. Eux non plus, on ne leur a pas expliqué, à l’école, le décret Crémieux, et on leur dit en permanence dans le même écran de télévision que de tous les temps les Arabes et les Juifs se sont haïs. Ce qu’ils finissent par croire, eux aussi.
Et puis il y a le Proche Orient, cette poudrière née avec la création dans la précipitation de l’état d’Israël après que les Juifs d’Europe, si longtemps rassemblés dans des synagogue auxquelles on mettait le feu avant de danser autours (pogroms), longtemps obligés de fuir d’un pays à l’autre, et cette fois, les Européens avaient décidé de moderniser le système en les mettant dans des fours pour se débarrasser des cadavres après les avoir gazés. Un système très efficace, rationnel, avec ses gares de triage, une comptabilité précise et de l’expérimentation médicale, typhus, choléras, greffes d’organes, ablations d’organes assez souvent réalisées sans anesthésies ni asepsie pour mieux comprendre comment ça marche, le coin pour récupérer les dents en or après avoir fait travailler tout ce petit monde jusqu’à peut plus. Six millions qui périrent comme ça, en Europe.
Il y a deux mille ans de pogroms, dans le ventre des Juifs, et les pogroms Européens, particulièrement le dernier dépassent, en horreur, tout ce que l’imagination aurait pu concevoir, prévoir.
Dhimi vs pogrom
En quoi les Musulmans sont-ils coupables : j’ai beau chercher, je ne trouve pas trace d’un tel acharnement chez les Musulmans. Il y avait bien sûr le statut de Dhimi, « protégé », un statut du Juif et du Chrétien en terre musulmane, qui les privait de certain droits, et je ne pense pas qu’aucune personne raisonnable ne défendrait aujourd’hui. Mais comme me le disait mon père, un statut qui punissait le criminel qui avait osé tuer un Juif ou un Chrétien et prévoyait même dans certains cas des réparations. Par ailleurs, ce système, bien qu’injuste, prévoyait que certaines activités, certains crimes au sein de chaque communauté, serait organisés et jugés par la communauté elle-même.
Les Juifs Séfarades ont donc accueilli l’accès à l’universalisme de la loi Française avec joie, et c’est normal car elle constitue un progrès, mais ce qu’ils ignoraient peut-être était que cet universalisme était un phénomène nouveau et qu’à la même époque, les Juifs d’Europe de l’Est vivaient régulièrement la menace de nouveaux massacres. Les médias de nos jours rappellent à n’en plus pouvoir que le Protocole des Sages de Sion circule dans le monde Arabe; ils seraient bien inspirés toutefois de rappeler qu’il s’agit d’un document produit et fabriqué par la police politique du Tsar dans le but de massacrer et discriminer les Juifs de Russie, à la même époque où les conservateurs Français produisaient le document destiné à attaquer Alfred Dreyfus et, à travers lui, tous les Juifs de France.
Les Séfarades avaient vécu avec les Musulmans dans un environnement qui ne leur était généralement pas défavorable pendant des centaines d’années, et ils contribuèrent activement à la culture rayonnante de l’Andalousie. Ils vécurent donc, à juste titre, extrêmement mal leur expulsion lors des décolonisations. Se greffa sur cette blessure le conflit Proche-Oriental.
Israël a pris, pour les Juifs originaires du Maghreb, une importance considérable. Bien plus que pour les Juifs Ashkénazes peut-être. Car les Juifs d’Afrique du Nord vivent avec le sentiment d’être un peuple sans terre, beaucoup plus peut-être que les Juifs d’Europe qui ont participé tout au long du 19e et du 20e siècle aux luttes pour la démocratie et ont, malgré les persécutions, pris part à la naissance de nos démocraties modernes à travers les luttes sociales. Le Sionisme Européen était ainsi principalement socialiste et assez peu confessionnel. À l’idéal d’une terre se joignait un idéal politique, celui d’une citoyenneté universelle. Les Sionistes de ce temps n’étaient pas anti-arabes.
Quand Israël naquit, dans les conditions que l’on sait, il n’y avait pas d’autre choix que le défendre (je ne tiens pas ici, à juger si c’était bien ou pas, c’est une autre discussion; je me place dans l’optique des fondateurs), et faire la guerre était une contingence et non une idéologie. L’arrivée des Juifs de la diaspora Nord-Africaine en Israël a progressivement changé la donne politique; ceux-ci ont apporté des ressentiments profonds à l’égard des « Arabes » ainsi qu’une conception d’Israël totalement étrangère aux fondateurs, beaucoup plus religieuse et nationaliste. C’est une des principales explications de ce glissement nationaliste de plus en plus marqué dans la politique Israélienne, de son caractère de plus en plus ouvertement anti-arabe. En France, bien sûr, tous les Juifs ne soutiennent pas la politique israélienne. Ainsi Sapho, la chanteuse d’origine marocaine, continue-t-elle de se définir comme propalestinienne tout en assurant de son attachement à Israël. Mais le concert médiatique, pollué par les représentations héritées de l’époque coloniale et particulièrement de ce noeud gordien que constitue la guerre d’Algérie, laisse assez peu de place à l’expression de ces voix Juives Séfarades blessées par l’évolution du conflit au Proche-Orient et bien conscientes qu’une logique de dialogue doit l’emporter, à commencer en France.
Soral et Dieudonné
Le Pen a compté les Gaulois, encouragé l’esprit petit blanc, créant des comportements de rejets anti-français à la marge qui n’existaient pas auparavant. Le discours officiel tend de plus en plus souvent à séparer les Juifs de France, désormais victimisés, de ses 4 millions de Français Musulmans, de plus en plus présentés comme des islamistes en puissance et des anti-juifs notoires. Qu’Alain Soral, Dieudonné s’expriment et ça retombe sur les Musulmans. Quel résultats produiront cette propagande ? Déjà, ces paravents médiatiques que sont Le Bloc Identitaire et Résistance Laïque, des groupes d’extrème-droite, tentent une convergence anti-arabe avec des ultras de la cause pro-israélienne.
Mon esprit rationnel m’invite au pessimisme. Le discours anti-musulman se déroule aujourd’hui de façon quasi-automatique et pollue la pensée sans même que l’on s’en rende compte. Même cette candidate voilée du NPA a été ressentie par beaucoup comme une insulte qui nous était faite, une réduction aléatoire à un fait médiatique. Chacun fait son beurre sur le dos des Beurs. Il y a ceux qui nous critiquent et nous caricaturent, veulent voir en nous des ennemis de l’intérieur. Et il y a ceux qui aiment nous défendre, nous posant en victimes.
Malgré le brain-washing de ces intellectuels républicains proclamés inconsistants et sans saveur dont Alain Finkelkraut est certainement la caricature la plus achevée et la plus aboutie, avec leur tentative permanente de représenter les jeunes de la deuxième génération en terroristes sans valeurs, en voyous sanguinaires réduisant des quartiers entiers à la guerre civile et à l’omerta, transformant les caves en salles de viols où on fait sa prière après avoir fini la comptabilité des trafics de drogues et d’objets électroniques volés dans un français approximatif fait de charabia, de verlan et d’arabe mélangé que personne ne peut comprendre, malgré tout cela, nous ne sommes pas des victimes. La réalité de la deuxième génération d’Algériens, musulmans, dément chaque jour les représentations criminogènes et apitoyées, et chacun peut le constater à son bureau. Nous sommes Français, et nous sommes partout. C’est peut être cela qui gène le plus ceux qui ne nous aiment pas.
Je suis pessimiste
Je suis pessimiste car beaucoup de préjugés sont désormais des réalités admises, comme ce mensonge d’une guerre de mille ans entre Musulmans et Juifs, quand l’anti-judaïsme a été une permanence de l’histoire Européenne. Je suis pessimiste parce qu’à force de pousser les jeunes des quartiers pauvres, à force de les dépeindre d’une certaine façon, ces jeunes ayant été scolarisés dans des écoles où l’Éducation Nationale envoie ses moins bons éléments au milieu de villes sans âme où tout est fermé après sept heures du soir et où les taux de chômages dépassent souvent les 20%, on finit par avoir ce qu’on cherche, le repli sur soi dans les quartiers populaires, et un rejet de l’ensemble de la société pour ces quartiers populaires.
Je suis pessimiste parce que la façon dont on aborde la place de la religion parmi les musulmans les transforme en ennemis de l’intérieur à qui désormais on envisage de retirer la nationalité. Je suis pessimiste parce que cette attaque en règle contre ceux que l’on ne désigne plus que par une religion et des quartiers réputés violents, est une attaque synchronisée dans la plupart des pays développés. Le Tea Party, ce mouvement réactionnaire qui domine depuis un peu plus d’un an le Parti Républicain, n’accuse-t-il pas le Président Obama d’être un Musulman, de ne pas être Américain, et de comploter contre les USA ? Et ce type d’information, qui peut prêter à sourire tant on la trouve ridicule, n’est-elle pas relayée régulièrement sur la chaîne d’information Fox News ? La loi interdisant les minarets participe de la même logique.
Je suis pessimiste enfin, et certainement surtout, car contrairement aux mouvements des femmes et aux mouvements homosexuels, les jeunes de la deuxième génération n’ont pas pu, pour les raisons que j’ai expliquer plus haut, créer le tissus associatif qui aurait permis de peser et faire avancer l’égalité réelle. SOS racisme a fait prendre dix précieuses années à ce milieu associatif, juste le temps nécessaire pour que l’extrème-droite, c’est à dire la vieille droite, revienne du coup de massue que les défaites de Pétain, de Dien Bien Fu, d’Algérie et de mai 68 leur avaient infligées. 10 ans, juste le temps d’utiliser la machine médiatique pour que chaque fait divers ou soubresaut en Algérie devienne l’occasion de mettre le projecteur sur l’échec de l’intégration et l’insécurité, puis la menace des sans papiers et enfin, le péril vert.
Je suis pessimiste parce que désormais la gauche a adopté le même discours, incapable qu’elle est de repenser la République et la Laïcité dans l’économie mondialisée auxquelles elle a pourtant allègrement contribué. Elle y montre bien plus de zèle qu’à condamner les conditions de vies désormais odieuses de pans entiers de la population, désormais réduite à la survivance de revenus de transferts, de précarité. Peut-être est-ce parce qu’en son sein sont les immigrés, qui ne votent pas, et des Beurs, qui ne votent plus.
J’ai été un militant socialiste, comme beaucoup dans ma génération. Pas parce que c’était bien, mais parce qu’il n’y avait que ça. D’autres choisissaient l’associatif, mais entre nous le courant passait. On discutait politique. On haïssait SOS racisme, que nous ressentions comme un grand patronage des français de gauche destiné à protéger les gentils beurs et les jolies beurettes grâce à une petite main et des jolies affiches. Parce que nous voulions le faire nous mêmes, pour nous. SOS a mis le PS là où il n’avait pas à être car le PS avait déserté les lieux où il devait être.
Apparatchiks dociles
En tant que Beur, je préfère de mille fois Rachida Dati à ces apparatchiks sélectionnés par l’appareil pour leur docilité. Je n’ai pas fait carrière parce que je n’étais pas né dans ce moule : je n’ai jamais aimé qu’on me dise ce que je devais penser. J’ai bien entendu quitté le Parti Socialiste, et puis j’y suis revenu, et j’ai même créé une section, la Section Montesquieu, à la Sorbonne, en 1995. Vers 1998, les événements en Algérie me torturaient, je me suis donc rapproché de ceux qui étaient les plus proches de moi culturellement, à savoir ceux qui avaient opté pour le soutien à l’armée. Oui, l’armée contre l’Islamisme. L’autre tendance de l’opposition choisissait les islamistes contre l’Armée dans ce qui s’appelait les « Accords de Rome », un truc concocté par l’église. Mon oncle et son ami Mohammed Harbi donnaient des conférences à ce sujet. Mohammed Harbi avait élaboré une théorie, la régression féconde, voulant qu’après avoir vécu un temps dans un régime islamiste, la population recréerait quelque chose de nouveau. Je n’acceptais pas ce genre d’arguments, et n’approuvais pas les articles signés par mon oncle Madjid, Mohammed Harbi et Bourdieu. Pour autant, je n’approuvais pas vraiment les « éradicateurs », comme ils se faisaient appeler. Je réagissais en Berbère avant tout. Le PS avait une commission internationale très active à Paris, mais le PS français soutenait le parti frère Algérien, le FFS de Ait Ahmed, le parti de mon oncle. Pour moi, c’était simple. Le vrai problème était l’impossibilité pour les démocrates à s’entendre, pris au piège par une situation absurde : avoir à choisir entre les barbus et la mafia militaire. Ma préférence allait aux éradicateurs parce que je sais qu’en 1992, j’aurais manifesté avec eux, pour l’arrêt des élections.
J’ai rencontré des gens incroyables. Simon Blumental, ancien porteur de valises, Le docteur Hasani, aujourd’hui député de l’immigration, Said Saadi, président du RCD, et des tas d’autres. Je dialoguais à baton rompus avec les militants du FFS et je m’apercevais qu’au delà des luttes des deux partis, ils étaient las, eux aussi, et ne voulaient qu’une seule chose : que ça cesse. Je me suis même retrouvé dans le groupe d’organisation de Un soir pour l’Algérie, une de ces grosses machines post-mitterrandiennes, mais là, très vite, on m’a fait comprendre que je gênais. Nous étions deux Beurs. La seconde, Nadia Amiri, était d’accord avec moi la première fois, espérait que ce serait l’occasion d’apporter un regard plus complexe que ce message d’un vilain gouvernement qui égorge (le message du FFS), quelque chose qui donnerait aussi sa place à ceux qui étaient restés sur place, comme Maatoub Lounès, avaient réclamé la suspension des éléctions, tout en continuant leur combat pour la démocratie. Pourtant, lors de la réunion suivante du comité Un soir pour l’Algérie, elle avait totalement changé d’opinion. La gauche aime bien les Beurettes, mais une Beurette de service n’a pas à penser par elle-même.
Le PS soutenait en effet la ligne du FFS : les crimes sont le fait de l’armée, et pas des islamistes. Mes questions, mon envie d’ouvrir la discussion avec tout le spectre politique démocrate insupportaient la présidente de la commission internationale du PS, Geneviève Berdue. L’Internationale Socialiste était bien parvenue à faire dialoguer l’OLP et le Parti Travailliste Israélien... Pourquoi n’aurait-on pas pu essayer de rapprocher ces deux tendances séparées par les circonstances mais qui, à la base, partageaient les mêmes sentiments? J’ai quitté le PS, avec haine, et pour toujours, parce que Geneviève Berdu m’a demandé de préciser si je parlais en tant que membre du PS ou en tant qu’invité Algérien.
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