Abdellah Taia répond à Péroncel-Hugoz
Je suis Abdellah Taïa. Ecrivain marocain. 36 ans. Je vis à Paris, où je me réinvente enfin en adulte, depuis 1998. Grâce à l'écriture, je me redécouvre et je redécouvre le monde. Tremblant et pas toujours sûr de moi, j'ose critiquer mon premier pays, ma mère, mon grand frère. J'expose mon "je" et ses doubles. Mon identité. Mon homosexualité. Ici, en France. Là-bas, du côté de l'Atlas. Et, quand on m'attaque comme vient de le faire Jean-Pierre Péroncel-Hugoz dans le magazine marocain Actuel, je réponds, sûr de moi, hésitant... Pas seulement pour me défendre.
Cet ancien grand reporter du quotidien Le Monde ne veut visiblement pas que le Maroc, qui se réveille de plus en plus depuis la mort du roi Hassan II en 1999, change, bouge. Dans son papier, il va jusqu'à demander aux autorités marocaines de ne surtout pas abroger la loi qui condamne encore les homosexuels à trois années de prison. Je publie ici, sur le site Minorités, ma réponse à cette attaque qui prouve que le néo-colonialisme est une réalité, pas un fantasme cultivé par certains paranoïaques. Cette réponse a paru d'abord dans la presse marocaine. Je tiens absolument qu'elle paraisse également en France.
« Le coup de dent de Péroncel-Hugoz
Pédérastie et pudeur
Le prêt à penser a encore frappé…
Même Actuel qui se pique pourtant de quelque anticonformisme a succombé, la semaine dernière, à la compassion homophile… Tout journaliste désireux, au Maroc comme ailleurs, d’échapper à la tyrannie douceâtre du « politiquement correct », devrait avoir en permanence sous les yeux, pour la contrer, cette déclaration de Kamal Kamal, ce cinéaste qui a eu le culot, figurez-vous, de tourner un film royaliste, et un bon film en plus, La symphonie marocaine : « La censure nous vient maintenant des intellectuels (marocains) car ils sont contre certaines opinions qui ne font pas partie de leur conception des choses ». Par exemple ? Refuser de militer systématiquement comme en Europe pour toutes les demandes des invertis : on commence par la liberté d’afficher ses goûts intimes et ça fini par l’adoption d’enfants par des couples du même sexe, en passant par l’égalité juridique avec les couples hétéros…
En France, la chasse à l’homophobie a pris de telles proportions qu’un brave député gaulliste qui avait osé avouer coram populi sa préférence personnelle pour les femmes, ne serait-ce qu’afin de perpétuer l’espèce a été condamné pour diffamation… Mieux : si lors d’un froissage de tôles, un automobiliste français en traite un autre d’ « enc… », ce dernier peut désormais le traîner en justice, j’en passe et des meilleures. Villon, Rabelais, Sade, Queneau au secours !
L’Islam système réaliste
Or le Maroc, justement n’a nul besoin de se mettre à glisser sur cette pente ridicule. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’il est terre d’Islam, et que cette civilisation, il y a 15 siècles, a réglé une fois pour toutes la question de la pédérastie (ou homosexualité ou inversion etc…). La chose bien sûr se pratique ici comme sous tous les cieux du monde, depuis l’aube des temps, puisque comme le disait en substance le prix Nobel de littérature 1947, André Gide : si l pédérastie est contre-nature, elle est néanmoins dans la nature. Exact. Et l’Islam, système réaliste, en a tenu compte et a répondu à la question par la pudeur et la discrétion. Ni vu ni connu. Ni étalage ni tapage. Et nul ne s’est jamais plaint d’avoir été déniaisé par son grand cousin ou un collégien aîné, comme ces derniers l’avaient été auparavant par plus expérimentés qu’eux, et ainsi de suite. Cette invisible filière érotique entre garçons a notamment permis, depuis un millénaire et demi, que la plupart des filles musulmanes arrivent vierges au mariage. Cet Eros oriental a même obtenu de longue date ses lettres de noblesse, du poète mésopotamien Abou- Nawas au chroniqueur tunisien Ahmed Tifachi, via tel ou tel miniaturiste persan ou mogol.
Aujourd’hui, au nord de la Méditerranée, une toute petite poignée de plumitifs maghrébins sans autre sujet d’inspiration que le gigolisme ou des parties de touche pipi dans des toilettes publiques, ont calculé qu’en posant en victimes de leur pays d’origine dans le Marais (ce quartier parisien où en plein jour, on peut voir des personnes du même sexe se patiner à pleine bouche, s’enlacer, se tripoter…) ou sur les Ramblas de Barcelone, il y avait là un moyen idéal pour flatter leur ego et faire fructifier leur gloriole et les ventes de leurs répétitives plaquettes autobiographiques… Le combat de ces révoltés de salon et de bar est évidemment soutenu par le tout-conformisme occidental du maussade milliardaire Pierre Bergé au chanteur à scandales Elton John, en attendant sans doute l’actuel ministre français de la culture… D’ailleurs, l’Union européenne, à en croire certains médias casaouis, a contribué en tant que telle au financement du site gay marocain… Et tel écrivaillon des bords du Bou-Regreg aux airs de Mater dolorosa publie des tribunes larmoyantes dans la grande presse parisienne… Espérons que les autorités marocaines ne se laisseront pas intimider – car c’est ce qui est recherché - par des chantages du type : « Si on est en démocratie, on doit pouvoir crier ses préférences sexuelles sur les toits et même se promener en ville avec des plumes sur le postérieur ». Puisse le Maroc rester fidèle à ses traditions spécifiques, en l’occurrence la retenue et la pudeur, ce qui n’interdit pas la volupté, bien au contraire car, comme le répétait Coco Chanel : « Quand on déballe tout, on n’a plus envie de rien ».
»
Le Retour du Maréchal Lyautey
La réponse, par Abdellah Taïa
« Il y a une profonde simplicité (…) qui rend les Marocains délicieux, mais assez privés d’intérêt. C’est dans ce manque d’intelligence ou de rationalité que doivent être recherchés d’une part le manque de toute charge révolutionnaire stable, de l’autre les soudaines, pathétiques et atroces violences de rue. »
Celui qui écrit, dans les années 60, ces phrases choquantes, scandaleuses, sur le Maroc et les Marocains, est un grand écrivain, un grand cinéaste italien. Pier Paolo Pasolini.
Cette déclaration m’est revenue hier à l’esprit en lisant le papier de Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, ancien « grand reporter » au quotidien français Le Monde et spécialiste du monde arabo-musulman. Même si le magazine Actuel ne m’avait pas demandé de répondre aux délires de ce Monsieur français habitant au Maroc, j’aurais réagi moi-même à un moment ou un autre. Je ne le fais pas pour me défendre personnellement, pour dire : « Non, je ne suis pas cet écrivaillon des bords du Bou Regreg, non, je ne suis pas cette Mater Dolorosa dont parle M. Péroncel-Hugoz. » Que je sois encore une fois attaqué n’est pas très important. Je commence à avoir l’habitude.
Ce qui est grave, très grave, en revanche, c’est cette nouvelle trahison qu’on inflige à la jeunesse marocaine courageuse qui se bat depuis quelques années pour pouvoir enfin exister. Sortir du silence. Elle était lâchée par la majorité des intellectuels (mais où sont-ils passés ?!). La voici maintenant rabaissée par un ex-journaliste français qui l’exhorte à rester dans « la pudeur et la retenue » qui sont, dit-il, la marque de notre terre marocaine. Autrement dit, ce Monsieur lui demande de ne pas relever la tête, de se soumettre encore et encore. De se taire. De se fondre dans des traditions qui n’ont plus aucun sens. De ne surtout pas parler.
Le papier de M. Péroncel-Hugoz ne concerne, en apparence seulement, que les homosexuels marocains qui, depuis quelque temps, commencent à sortir de l’ombre. Il les traite avec mépris. Il les insulte. Il les considère comme une grande menace pour le Royaume et pour l’islam. Et il prie le gouvernement marocain de ne pas céder aux pressions. Ces homosexuels, il les veut eux aussi vivant dans la honte de soi.
Sans le savoir peut-être, M. Péroncel-Hugoz parle en fait de toute la population marocaine. Visiblement, il ne tolère pas que le Marocain (hétérosexuel comme homosexuel) change, se libère. Cette liberté va forcément, selon lui, détruire la belle et séculaire identité du Maroc. Le faire tomber dans le piège de la « bien pensance » qui règne aujourd’hui en Occident.
Mais de quel Maroc parle exactement M. Péroncel-Hugoz ?
On ne peut pas s’y tromper, il s’agit du fameux Maroc éternel inventé par les orientalistes au 19ème siècle, figé par le Maréchal Lyautey au début du 20ème. Un Maroc qui n’a jamais vraiment existé et qui, pourtant, continue de faire fantasmer un grand nombre de Français (et pas seulement les Français). Un Maroc où des privilégiés occidentaux peuvent aujourd’hui goûter tranquillement, les yeux bien fermés, à la « dolce vita », avoir Fatima comme cuisinière, Mohamed comme jardinier, Saïd comme chauffeur, Rachid ou Meryem comme objet sexuel. Le tout pour quelques dirhams seulement.
Ces gens, ces pauvres déçus de l’Occident, on peut les comprendre… Allez, allez, faisons un effort, quand même, quand même, ils sont tellement gentils, ils aiment tellement le Maroc, ils restaurent nos riyads, nous soignent parfois, donnent à nos enfants du travail… Ils ne nous veulent que du bien. N’est-ce pas… Pour les remercier, il n’y a presque rien à faire : être « authentiques », être à leur disposition, être exactement comme dans un tableau d’Eugène Delacroix. Etre vide, loin de soi, loin de toute possibilité d’exister par soi-même. Ne pas réfléchir. Ne jamais devenir un adulte. Esclave à vie.
Soyons clair : Que certains Occidentaux soient attirés par les garçons et les filles marocains, moi, cela ne me dérange pas. A chacun ses préférences sexuelles, ses goûts. C’est d’abord une affaire entre deux individus. En revanche, c’est quand tout cela devient un système hypocrite où l’autre, le Marocain, l’Arabe, est réduit à rien ou presque (un petit chien !) que cela me dérange, me rend furieux. André Gide était un homme courageux qui a osé très tôt, avant tout le monde, critiquer le colonialisme, le communisme. Parler de son homosexualilté franchement et sans chichi. Coco Chanel était avant tout une femme qui respirait la liberté et la répandait autour d’elle. Abou Nawass était un grand poète qui osait célébrer les éphèbes mais sous la protection d’un Khalif.
Malgré la condescendence et le paternalisme de certains étrangers qui se sentent toujours autorisés à nous donner des leçons, qui comprennent soi-disant mieux que nous ce pays et son histoire, malgré le peu de coopération des autorités, le Maroc avance, bouge. La parole libre des homosexuels, criée même sur les toits, ne peut en aucun cas lui faire du mal. Bien au contraire. Elle l’aide à mieux s’assumer. A sortir de la peur et à comprendre enfin le sens profond de la différence.
Demain, je relirai « De l’orientalisme » d’Edward Saïd.
