Vous avez beau avoir le câble, discuter politique une fois par semaine avec votre père et acheter l’édition du Libé de la veille pour 4,25 dollars, rien y fait. Il faut presque répéter à haute voix, histoire de s’en convaincre, que Martine Aubry et Jean-Paul Huchon sont non seulement toujours là, mais qu’ils occupent le devant de la scène. Aubry et Huchon auront été les principaux visages de la gauche dans des élections régionales d’une portée nationale car chaque scrutin intermédiaire est l’occasion pour les Français de flinguer le pouvoir en place. C’est atterrant. Pas parce qu’on doit à Aubry la loi bobo sur les 35 heures et le dogme des bas salaires, ni parce qu’Huchon fut condamné pour prise illégale d’intérêts. Non, ce qui est irréel c’est, qu’en 2010, à un moment donné de la vie démocratique du pays, le salut de la gauche passe par des fossiles dénués à ce point d’envergure et de relief. Des politiques qui ont essuyé les plâtres de toutes les strates du pouvoir qu’ils trustent sans effet majeur depuis si longtemps.
Il faudrait creuser pour trouver les raisons profondes qui expliquent qu’aujourd’hui la gauche (potentiellement) de gouvernement c’est Huchon, Aubry, Montebourg, Fabius, Hamon, Delanoë, etc. Soit un mélange de multirécidivistes et de jeunes tout gris venus d’une autre galaxie ; d’une galaxie n’ayant rien à voir avec les forces modernes de gauche ou, à tout le moins intéressantes, qui émergent en Amérique latine ou qui se réveillent, ici aux Etats-Unis, depuis l’élection d’Obama. Hamon devrait diriger une MJC, et il est porte-parole du PS. Fabius aurait dû faire de la prison, et il exerce un magistère moral au sein de ce même parti. Jospin devrait jouer dans des films d’horreur, et il préfère errer comme un fantôme, de réunion en réunion, à essayer de se faire désirer. DSK, lui, s’est probablement dit qu’en se retirant à Washington il créerait une attente providentielle. Les Français aimant plus que tout les hommes politiques absents ou qui ont une fonction décorative (jusqu’à l’hyper présidence de Sarkozy, le fameux « locataire de l’Elysée »), le coup est pour l’instant payant puisque le patron du FMI est l’un des présidentiables préférés des sondés.
La passion des Français pour les éternels revenants, les personnalités transparentes ou les exilés temporaires est unique au monde. Elle les aveugle au point de leur faire oublier à qui ils ont affaire. Aux Etats-Unis, la main sur le cœur, on se fait pardonner ses erreurs en s’excusant publiquement lors de cérémonies télévisées d’expiation. C’est putassier, mais au moins la marche vers la rédemption est-elle distrayante, dramatisée, découpée en feuilletons réglés comme du papier à musique : une gaffe, une interview émotion avec la famille, une retraite de quelques mois pour se faire oublier et un retour en grâce avec un livre dont la moitié des bénéfices permettra de régler les frais d’avocat et le psy.
En France, on se plante et cela passe comme une lettre à la poste. Sachant en plus que Fabius et le sang contaminé ou Jospin offrant au FN le second tour d’une présidentielle, c’est autrement plus grave qu’un scandale sexuel à l’américaine. Mais le peuple de gauche s’en moque. Quand il entend Aubry promettre sans éclat des lendemains qui chantent, il applaudit.
Le PS s’avance, vierge de tout passé, dégagé de la moindre responsabilité quant à la situation actuelle qu’il fustige, et il trouve preneur en se contentant de broder sur la rhétorique antilibérale et en proposant une union de la gauche replâtrée qui change de forme tous les matins. Sur ce dernier point, les photos montrant Aubry, Marie-George Buffet (!!!) et Cécile Duflot, le sourire contrit dans je ne sais quelle brasserie au lendemain du second tour des régionales, sont édifiantes. Le sous-titrage étant, « Vous voyez, pour 2012, on est en ordre de bataille », on a toutes les raisons d’être médusé. Car si les derniers partis socialiste et communiste d’Europe alliés à des Verts qui ne veulent pas gouverner, c’est l’avenir de la gauche, on veut bien être pendus à un arbre transgénique.
Il faut aussi de la distance pour, les yeux plissés, percevoir de manière approfondie le bordel généralisé qui règne à gauche, où les acteurs, comme contaminés mentalement, ne semblent plus pouvoir en finir avec l’exercice du jeu de massacre. Dans tout ça, Ségolène est la seule à avoir conservé quelque chose de mitterrandien. Elle est devenue vraiment froide en la matière. Par exemple, comme elle sait ce que c’est qu’être présidentiable et qu’Aubry n’a aucune idée de la chose, elle a opté pour le silence concernant Frêche, dont elle aura besoin en 2012. C’est dur à avaler, mais moins hypocrite que de lancer après moult hésitations une contre liste PS en Languedoc-Roussillon en sachant qu’elle n’aura aucune chance face lui. Et puis Royal s’est retenue d’exhausser cette victoire au rang de raz-de-marée signifiant une adhésion idéologique émue à la gauche. Certes, c’aurait été concéder une certaine efficacité aux coalitions auxquelles elle n’appartient pas. Mais interpréter, comme l’ont fait aussi les observateurs étrangers, les résultats du scrutin pour ce qu’ils sont d’abord, c’est-à-dire une gifle collée à Sarko par la moitié, très énervée, du corps électoral, lui permet de s’emparer de l’évènement pour suivre sa route.
Ce que la presse internationale n’a également pas manqué de pointer, c’est le score de Le Pen, qui a fait péter en PACA un 22% plutôt cauchemardesque. Mais bon, le Libé de Joffrin a choisi de colorier sa une en rose éléphant et bananer ses lecteurs en leur faisant croire que la France n’est plus du tout à droite.
Il faut le redire : la gauche ne redeviendra crédible et pertinente que lorsqu’elle aura retrouvé de l’originalité et du style. On n’attend autre chose d’elle qu’un discours oscillant entre les pénibles mea-culpa sur les rivalités internes et les réquisitoires à géométrie variable contre le capitalisme. On attend de la gauche un travail d’imagination. Qu’elle se tienne là où elle a vocation à être, c’est-à-dire à l’avant-garde, à la pointe du message politique, et qu’elle produise des idées capables d’ouvrir la voie à de nouvelles manières d’être en société.
Mais il faut reconnaître que l’offre intellectuelle qui a de tout temps servi de socle aux prises de position de la gauche, n’est actuellement guère stimulante pour les prétendants au pouvoir. Que faire en effet de l’extrémisme d’Alain Badiou ou du legs trotskiste de Daniel Bensaid, qui se fondent tous deux sur la revitalisation de notions plus minées qu’une province vietnamienne. Puis ce côté « Punk is not dead ! » version communiste, on peine à imaginer qu’en ce début de 21ème siècle, il puisse atteindre un homme politique en devenir ou bouleverser les jeunes.
Assurément, l’une des leçons déprimantes de ces élections régionales, c’est qu’il n’y a toujours pas l’ombre d’une relève à gauche. Celle-ci n’a pas besoin d’un inventaire, mais de nouvelles têtes qui réintroduisent du possible et proposent une vision à laquelle s’identifier. Ce manque de perspective va d’ailleurs finir par angoisser la droite elle-même, qui, comme toutes les majorités dirigeantes, a besoin d’être piquée au vif et poussée par une alternance virtuelle pour agir, s’affirmer et prêter le flan à une critique constructive.