Une occasion manquée

Ce texte de Céline Grillon est apparu sur Facebook la semaine dernière. On s'est dit qu'il fallait le publier.
Ce texte de Céline Grillon est apparu sur Facebook la semaine dernière. On s'est dit qu'il fallait le publier.

 

La semaine dernière, la parution du décret du ministère de la santé dé-classifiant le «transexualisme» de la catégorie des affections psychiatriques dans la liste des ALD* de l'assurance maladie, la sortie du rapport de la HAS** sur la prise en charge médicale du «transexualisme» et le dossier consacré à la question dans l'édition du 19 février 2010 de Libération ont donné l'impression que le «sujet trans» était au goût du jour à la grande satisfaction des humanistes qui se félicitent d'une avancée spectaculaire à la hauteur du «pays des droits de l'Homme».

 

Surtout de la part de ceux-là, on aurait pu s'attendre à un début de réelle réflexion sur la situation des trans en France. Force est de constater que le déclic n'a pas eu lieu. Reconnaître que la transidentité n'est pas une pathologie mentale parle, à mon sens, de soi même. Pourtant, personne, mises à part les associations de personnes trans, ne semble remettre en cause le maintien d'un suivi psychiatrique obligatoire au terme duquel c'est au psy que revient la décision d'«autoriser» ou non la transition. Pas de réflexion non plus sur les critères d'évaluation de ce suivi, alors même que les associations de personnes trans dénoncent depuis des années les critères discriminatoires (ne pas être ou ne pas avoir été marié-e, ne pas avoir eu d'enfants, …) et parfois absurdes (taille des pieds) dont usent arbitrairement les psychiatres pour déterminer si oui ou non une personne est bien trans.

 

La déclassification du «transexualisme» de la liste des «pathologies psychiatriques» aurait pu également amorcer une remise en cause du dogme naturaliste de l'amalgame entre sexe et genre. Reconnaître que la transidentité n'est pas une «folie», c'est reconnaître justement que le sexe ne fait pas le genre. Pourtant, la distinction est encore faite entre trans opérés-ées et non opérés-ées, c'est à dire entre les trans ayant suivi jusqu'au bout le processus de «ré-assignation sexuelle» et les autres. On présente le protocole de transition comme une marche à suivre avec ses étapes obligatoires et hiérarchisées chronologiquement jusqu'à devenir un «parfait homme» ou une «parfaite femme»; cela s'accompagne implicitement d'attentes sociales vis à vis des trans qui doivent de plus «prouver» qu'ils ou elles sont bien des femmes/des hommes (cf par exemple le «test de vie réelle» préconisé par la HAS). Et là encore, au vu de quels critères? «Jupe longue, cheveux longs, maquillage, poitrine, une vraie femme»***. Le verdict est tombé, les clichés ont la vie dure. C'est dit, une femme c'est une jupe, du maquillage, une paire de seins. Un contexte qui aurait pu favoriser une réflexion progressiste renforce les clichés sexistes et réduit l'individu à, pour emprunter l'expression à une personne que je respecte beaucoup, ce qu'il y a dans sa culotte. Et tant pis pour ceux et celles qui ne se reconnaissent pas/ ne souhaitent pas correspondre à ces clichés de la femme maquillée ou de l'homme aimant la mécanique, ou qui ne souhaitent pas se faire opérer. Pourquoi, dès qu'il s'agit des trans, on en revient à un mode de pensée que l'on s'accorde à qualifier d'arriéré? Exiger d'une personne qu'elle suive obligatoirement toutes les dites-étapes de transition, y compris la chirurgie de «ré-assignation sexuelle» (notamment pour obtenir son changement d'état civil) est à mon sens, nier la transidentité dans son essence (décalage entre le genre attribué à la naissance et le genre auquel on appartient selon son intime conviction) et flatter les stéréotypes de l'apparence.

 

Enfin, comment se fait-il que certains se félicitent que «la France» ne considère plus les trans comme des malades mentaux sans s'offusquer de leur stérilisation forcée pour obtenir leur changement d'état civil? Une hypocrisie de mauvais goût.

 

Reconnaître que les trans ne sont pas des «malades mentaux» c'est leur reconnaître le droit à l'auto-détermination, c'est leur reconnaître le choix d'un suivi psychiatrique ou non, c'est leur reconnaître le choix des actes médicaux auxquels ils et elles souhaitent avoir recours et dans l'ordre qu'ils et elles souhaitent, c'est leur reconnaître le droit au changement d'état civil sans les délais insupportables dans lesquels ils et elles doivent vivre comme des sous-citoyens-nes (imaginez votre vie avec des papiers -carte bleue, carte bancaire, carte électorale, carte étudiante- ne correspondant pas à qui vous êtes), sans stérilisation forcée ni expertises médicales humiliantes. Non, la France ne reconnaît pas les trans comme des personnes «saines d'esprit». Le décret publié lundi dernier n'est qu'une coquille vide, et les journalistes seraient bien inspirés de s'en aviser avant de faire leur Une sur une avancée qui n'en est pas une, l'information est disponible: http://www.outrans.org/spip.php?article94.

 

L'absence de réflexion plus poussée qu'aurait dû amorcer la dé-classification du «transexualisme» de la catégorie des affections psychiatriques est, à mon sens, révélateur du point de non retour où nous a menés le mythe de l'universalisme républicain (encore lui!). En plein «débat» «collectif» sur la prétendue «identité nationale française», je me rend compte que la gauche pourtant si prompte à dénoncer ce «pseudo-débat» et son «pseudo-objet» reste prisonnière de son terreau de références. Il me semble loin le temps où l'on sera enfin prêt à accepter qu'au delà des diversités ethniques, religieuses, sexuelles, sociales, existent aussi des diversités «de genre». Accepter que l'on peut être femme tout en ayant des organes génitaux masculins ou homme sans ces mêmes organes, accepter finalement que, comme s'acharnent à le dire les trans depuis des années, le genre ne se défini pas par ce que l'on a dans la culotte, là semble se trouver la limite de la tolérance bon ton des humanistes de tous bords. A-t-on si peur de remettre en cause notre propre conception de ce qu'est un homme et de ce qu'est une femme, ou juste d'effrayer le post-soixante-huitard moyen en laissant pénétrer dans l'espace public des femmes et des hommes qui n'ont pas exactement la même trajectoire, et pour certains-es les mêmes aspirations identitaires que lui? En attendant que les vraies questions se posent, c'est tout un tas de personnes diverses, que l'on aime pourtant réduire à une seule et uniforme communauté trans (c'est tellement plus simple..), que l'on laisse à a marge de la société se dépatouiller avec leurs galères de papiers, de travail, de logement. Un énorme travail de sensibilisation de la société et des personnels de santé reste à faire, mais comment sensibiliser les gens à la transidentité si l'on continue à invisibiliser les trans et à laisser les «experts psychiatres» parler pour eux et elles. C'est encore les sous-considérer alors même qu'un travail d'auto-support et d'empowerment a été mené, encore une fois l'information existe.

 

 

* Affections de longue durée. pour plus d'information : http://www.outrans.org/spip.php?article86

Rapport du ministère de la santé disponible à cette adresse:

http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000021801916

 

 

**Haute autorité de santé, rapport disponible à cette adresse: 

http://www.has-sante.fr/po rtail/upload/docs/application/pdf/2009-12/rapport_transsexualisme.pdf

 

 

 ***Déclaration publiée dans Libération, n°8949, 19 février 2010, p.4.

 


Céline Grillon