Un réseau social pour les morts

Vraiment. Il a suffi que je me fasse virer de Facebook pendant 24 heures pour que mon téléphone se mette à sonner. « Tu vas bien ? ». Traduction : « Tu es mort ? ». C’est à se demander si la bonne vieille formule « Les yeux sont le miroir de l’âme » ne devrait pas être changée par « Facebook est le miroir de l’âme ».
Vraiment. Il a suffi que je me fasse virer de Facebook pendant 24 heures pour que mon téléphone se mette à sonner. « Tu vas bien ? ». Traduction : « Tu es mort ? ». C’est à se demander si la bonne vieille formule « Les yeux sont le miroir de l’âme » ne devrait pas être changée par « Facebook est le miroir de l’âme ».

 

Tout ça tombe bien parce que j’avais mis de côté deux ou trois articles qui m’ont fait beaucoup réfléchir. Le 29 décembre dernier, sortait dans l’IHT un article de Louise Nordstrom, « Caring for your virtual afterlife », qui abordait le problème des profils Facebook qui restent actifs après le décès des personnes. Ces profils ressemblent à un mirage trompeur, comme un signe de vie, alors que le deuil est déjà entamé. FB est désormais si important dans nos existences que le réseau social se poursuit au-delà de la mort. Il existe donc parfois un laps de temps plus ou moins long entre le moment où la personne est décédée et le moment où l’entourage et / ou la famille clôt le compte. Dans les jours qui précèdent cette déconnection, le profil devient alors une boîte de condoléances, ou un faire part de décès et les amis éloignés apprennent cette disparition, parfois d’une manière brutale.

C'est l'équivalent de la rupture amoureuse par SMS. Aux USA, il y a bien des entreprises qui se chargent de tout résilier à la place des familles, mais, parfois, certains bugs font que les profils restent actifs et cela trouble certains amis qui ne peuvent s’empêcher d’aller voir ce qui se passe sur la page de quelqu’un qui n’est pourtant plus là du tout.

 

 

État mémoriel

 

Dans le cas des suicides, il est parfois plus difficile de tourner la page Facebook pour ceux qui restent et Internet développe un nouveau type de rapport avec la personne disparue, dans un « état mémoriel » à mi-chemin entre la vie et la mort. Il y a des personnes décédées qui reçoivent toujours des demandes d’amis FB ou des personnes qui laissent des messages sur les blogs inanimés. S’ensuit une correspondance étrange, qui montre que FB est devenu le médium d’expression pour beaucoup de personnes qui ont perdu l’habitude de correspondre de manière plus traditionnelle (une lettre, une carte, etc.).

 

Tout le monde connaît le coup du numéro de téléphone qui reste dans votre répertoire et qui ne répond plus parce qu’un ami ou un membre de la famille est décédé. Tout le monde connaît cette difficulté au moment de l’effacer. Ce numéro de téléphone ne fait pas de mal dans le répertoire, il peut même rester là pendant des années. Mais, à un moment, ne faut-il pas avoir le courage de l’effacer ? Facebook est en train de remplacer ce numéro de téléphone, d’autant plus que le profil est beaucoup plus chargé en souvenirs puisqu’il présente des photos et toute une foule d’items comme des chansons préférées, des articles politiques, des coups de colère.

 

L’article de l'IHT raconte les complications qu’entraîne cette surcharge affective sur FB. Une Suédoise était complètement dévastée car elle ne pouvait pas clore le compte FB de son boyfriend après le suicide de ce dernier. Il faudra donc envisager dorénavant des testaments digitaux car ce qui se passe sur Internet n’est pas forcément du ressort de la famille. Un blogger suédois témoigne : « La tendance claire de ces trois ou quatre dernières années, et particulièrement depuis l’essor de Facebook, c’est que nous sommes en train de transférer nos vraies personnalités sur le net. Nous utilisons nos vrais noms, nous nous comportons en tant que vraies personnes et les amis que j’ai sur Facebook sont les mêmes que ceux de ma vraie vie ».

 

 

Un cimetière virtuel

 

Le meilleur papier sur le sujet date du 13 décembre dernier, dans le New York Times, par ce cher Guy Trebay. « Lost to AIDS, but still friended » parle d’un projet qui rassemble la mémoire sur Internet de 4600 personnes décédées du sida provenant de la ville de Philadelphie. Le site, gayhistory.wikispace.com de Chris Bartlett, tente de rassembler les contributions qui permettraient de sortir ces personnes de l’oubli. C’est finalement comme un réseau social pour les morts, une sorte de commémoration qui pousserait le concept du Names Project un peu plus loin. Il ne s’agit plus de confectionner un patchwork en mémoire d’un ami, mais de rassembler des éléments du souvenir sur un support beaucoup plus global, avec des ajouts qui pourraient venir des quatre coins du monde. Pendant les années noires de l’épidémie, une ville comme Philadelphie comptait une population d’homosexuels estimée à 26.000 personnes. Parmi eux, 4600 sont décédés et leur souvenir s’évapore chaque jour davantage.

 

En fait, ces hommes ont plein de souvenirs, mais ils ne sont pas rassemblés en tant que groupe, c’est tout. Tout le monde parle de l’échange intergénérationnel sur le sida, mais, aux USA comme en France, le temps passe vite et peu de choses sont entreprises pour que cette mémoire se transmette. Regardons de notre côté. Combien de gays sont morts à Paris ? Personnellement, je n’en ai aucune idée, mais je me doute bien que ça doit être beaucoup plus qu’à Philadelphie. Je ne crois pas, non plus, que la Mairie de Paris en ait la moindre idée et qu’un programme soit en préparation pour combler cet oubli. On va encore dire que je radote sur Delanoë, mais c’est précisément un des aspects qui fait que son bilan, sur le sida, est si maigre. Si un maire homosexuel n’est pas capable de soutenir un projet de commémoration d’une épidémie qui persiste à être la cause de nouveaux décès dans la capitale, qui le fera ? Il y a bien le monument de Fabrice Hybert au Parc de la Villette, qui a coûté une fortune (cette affaire a failli provoquer un scandale) et où personne ne va, mais tout le monde sait que l’argent qui a ainsi été dépensé n’a pas beaucoup aidé à développer le souvenir des personnes mortes du sida. Je ne sais même pas si les visiteurs comprennent ce monument…

 

 

Act Up ? Qui ça ?

 

Au festival de Sundance sera présenté cette semaine « Last Address », le documentaire d’Ira Sachs sur la résidence de fin de vie d’une poignée d’artistes new-yorkais comme les photographes Peter Hujar et Robert Mapplethorpe. Lors d’une exposition à Harvard, en octobre dernier, sur ce sujet du souvenir des homosexuels morts du sida, l’organisatrice de l’expo, Helen Molesworth, a été effarée de réaliser que la plupart des étudiants de la prestigieuse université américaine ne connaissaient pas Act Up. Le groupe qui avait tant marqué l’activisme politique de son époque ne semblait pas connu des étudiants, plus jeunes de quinze ans à peine. Guy Trebay, un des grands journalistes qui a accompagné la naissance d’Act Up pour le Village Voice et qui signe cet article, a probablement eu le cœur brisé quand il cite un homme de 29 ans qui déclare : « Tout le monde sait que le sida est un sujet important, mais pour les jeunes de 25 ans et en dessous, ce n’est pas un sujet de discussion ».

 

Le hasard a fait que lorsque j’ai reçu ces articles, à la fin du mois du décembre, la mère de Sylvain Rouzières m’a donné un coup de fil. Depuis la mort de Sylvain, Nicole me téléphone de temps en temps pour parler, pour voir comment ça va. À l‘enterrement de son fils, au printemps dernier, elle a rencontré plusieurs amis de Sylvain et elle est restée en contact avec eux.

À un moment, dans la conversation, je lui ai dit que je comprenais très bien pourquoi la page Facebook de Sylvain était fermée, c’était son rôle de mère de vider l’appartement et de faire ces choses difficiles. Mais je lui ai dit que je regrettais, dans un sens, que cette page FB ne soit plus là parce qu’il me manquait un endroit où partager mon affection pour Sylvain et les souvenirs que j’ai de lui. Et je sais que c’est la même chose pour les autres amis de Sylvain, certains que je ne connaissais pas, avec qui je suis désormais en contact. Par exemple, j’ai beaucoup de photos que Sylvain avait faites chez moi. Des autoportraits de lui, des photos amusantes avec Patrick Thévenin, avec Damien, avec Marc.

 

Nicole m’a dit qu’elle pensait la même chose, qu’elle ressentait le besoin de garder le contact avec le groupe des amis de son fils tel qu’il avait été rassemblé par lui-même, des gens différents qui avaient en commun une amitié pour un homme génial, qui nous a tous transformés, littéralement. Lui, il n’était pas mort du sida, mais il est mort à un moment où Facebook était déjà devenu un élément important de nos vies. Cette existence virtuelle, au-delà de la mort, fait déjà partie d’un aspect de la modernité.

 

 

Activer le souvenir

 

Cela fait dix ans maintenant que tout le monde dit qu’il faut créer des passerelles entre les générations homosexuelles, pour établir cette évidence : ce que les jeunes vivent aujourd’hui, ce qu’ils sont, provient forcément du souvenir des personnes disparues. Je ne suis pas du tout un ami de Jean Le Bitoux, mais il faut reconnaître qu’il a manifesté une constance exemplaire pour contribuer, avec d’autres, à établir le souvenir des homosexuels morts pendant la déportation. Dans le sida, je ne vois pas de programme équivalent. Sûrement parce que les conflits à l’intérieur de la communauté sida font que le souvenir même des personnes disparues est un enjeu de pouvoir et de disputes. Il suffit de regarder ce qui s’est passé sur les Archives LGBT. Ceux qui ont l’argent, au Sidaction et ailleurs, ne s’engagent pas beaucoup sur cette idée qui, pourtant, permettrait de dépasser les inimitiés personnelles et de rassembler des groupes et des générations différentes.

 

Mais nous sommes en France, et même ce souvenir se heurte à des réticences anti-communautaires. Après tout, si le pays ne parvient pas à commémorer dignement le souvenir de la guerre d'Algérie, des crimes et des souffrances vécus dans les anciennes colonies africaines et les départements d’outre-mer actuels, si on ne parle jamais de ce qui s'est passé en Nouvelle Calédonie, il n’y a pas de raison pour qu’un travail de mémoire soit entrepris pour les morts d’une épidémie qui existe toujours. La France est loin d’adopter l’équivalent d’une journée Martin Luther King et encore moins l’équivalent d’un Black History Month.

C’est l’ensemble de la communauté gay, ses médias, ses associations, qui a du mal à affronter ce passé récent, exactement comme l’ensemble de la nation refuse d’honorer ses minorités mal reconnues dont on préfère oublier un passé douloureux et toujours conflictuel. Nous sommes dans l’incapacité de transmettre le souvenir des homosexuels morts du sida à Paris. Alors ceux qui sont morts dans les Antilles…

 

Pendant ce temps, certains membres de cette communauté LGBT persistent à polluer notre culture avec des combats effrayants comme le port du voile et le niqab. Le récent édito du New York Times, "Behind the burqa", dont il a beaucoup été question sur Twitter, nous montre bien que ce combat n’a pas pour ambition de défendre les femmes, mais bel et bien d'envoyer un message négatif en direction des musulmans. Quand les élites d’une minorité s’allient objectivement avec le pouvoir de droite contre une autre minorité…

 


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter