D’abord, ça arrive d’une manière très subite. Il était minuit, j’étais en train de papoter avec cet adorable Nicolas, juste des petites phrases du genre « Comment va ton travail ? » et tout. Et puis, vlan, la déconnection avec cet écran définitif qui apparaît : « Votre compte a été déconnecté ». J’envoie un message à l’adresse e-mail qui m’est proposée, dans le style « Au SECOURS !!!! ». Après avoir regardé mon ordi d’une manière incrédule et sûrement comique si je m’étais enregistré avec mon nouveau Canon S90, je me suis dit que la meilleure chose à faire était d’aller me coucher, dormir, et oublier. On verrait ça le lendemain.
Après avoir plus ou moins bien dormi (le cauchemar est le premier symptôme du processus de désintoxication), le lendemain matin, le compte FB était toujours inactif. Les copines venaient aux nouvelles. Le temps s’arrête. Une idée incroyable s’impose : mon ordinateur est presque en veille. Au lieu de recevoir des messages et des mails de manière constante, il est là, peinard, ronronnant comme en 2007.
Comme je suis quelqu’un qui anticipe toujours le pire, j’avais déjà pensé que ça pourrait arriver. Je me suis mis à calculer toutes les implications d’une telle mise à l’écart. En l’espace de trois ans, j’ai été témoin de nombreuses crises de ce genre, des amis qui voyaient leur compte FB crasher, sans raison apparente. Un profil à refaire complètement. Des centaines d’amis à retrouver. Une correspondance perdue. Des adresses e-mails évaporées. Un outil de promotion volatilisé. Une présence sur Internet partie en fumée. Un suicide virtuel, quoi ! Tout ça, je l’avais vu chez des amis et j’avais compati pour eux, me demandant : « Et si ça m’arrivait ? ».
Et puis, vers midi, une chose surprenante est arrivée. Au lieu de paniquer, je me suis trouvé étrangement calme. Ma maison à la campagne était encore plus paisible que d’habitude et god knows qu’il n’y a pas de bruit ici. J’ai eu l’impression que j’entendais encore mieux les corbeaux dans la vallée. Un âne au loin. Les mésanges qui s’impatientent sur la table de la terrasse. Et tout d’un coup, cette incroyable sensation de liberté.
J’ai eu l’impression de sortir de trois années de tunnel. Comme si je n’avais plus besoin de surveiller mentalement ce qui allait se passer sur l’ordi. Comme si je pouvais vraiment quitter la maison sans avoir à me demander si je n’avais pas oublié de répondre à quelqu’un. Ce mercredi 27 janvier 2010, je me suis dit que je pourrais accepter cette catastrophe facebookienne comme si c’était une obligation divine ou une coupure d’électricité qui fait du bien.
On les connaît, tous ces gens qui quittent volontairement FB. Il y a des articles écrits, il y a des données chiffrées, et il y a surtout les cas de ces amis qui ont réfléchi, qui ont aimé FB. Et qui arrêtent. On sait très bien pourquoi ils font ça. Ils pensent que FB leur bouffe le temps. Ce qui est indéniable.
Le 22 décembre dernier, le New York Times publie un papier de Katie Hafner, « To deal with obsession, some defriend Facebook ». Avec 350 millions de personnes sur FB à travers le monde, on estime que 10 millions de minutes sont consacrées chaque jour sur le site, à écrire, regarder, répondre. Nous, ça va, on est des adultes, on est habitués à vivre comme des cons, mais les jeunes ? Well, certains commencent à vouloir décrocher. Que ce soit par obligation parentale ou par choix personnel, des jeunes cherchent à limiter leur utilisation de FB au premier samedi de chaque mois. Cette addiction se combat comme les autres, mais le problème, c’est que ce wash-out n’a pas d’équivalent, à part les programmes de désensibilisation aux jeux vidéos qui ne sont pas exactement la même chose. Aux USA, FB est déjà présent chez 54% des ados de 12 à 17 ans, une augmentation de 28,3% par rapport à l’année précédente.
Non seulement ces chiffres sont astronomiques, montrant la pénétration domestique sans fin de FB chez les jeunes, mais ils ont une incidence majeure sur leur processus identitaire. On sait que ce que l’on montre sur FB n’est pas une description fidèle de ce que l’on est (si tant est que l’on puisse se décrire d’une manière fidèle). Cette auto-description est celle que l’on voudrait atteindre, c’est ce que l’on projette dans le monde. Or, pour les ados, il y a un vrai burn-out à chercher sans cesse à vivre selon les standards que l’on a soi-même choisis.
Le 12 janvier 2010, le NYT publie un autre article génial de Brad Stone : « The children of Cyberspace : old fogies by their 20s ». L’angle du papier est encore plus spooky : les jouets et révolutions technologiques vont désormais si vite (hello iPad !), que les enfants de 5 ans grandissent avec des outils que leurs frères et sœurs de 10 ans n’avaient pas. Et ces outils sont tellement déterminants dans leur éducation qu’ils sont en train de fragmenter à l’infini le concept de génération. Pour mes parents, une génération, c’était 20 ans. Pour moi, une génération, c’était 10 ans. Aujourd’hui, la génération se renouvelle tous les 2 ou 3 ans. Les fossés générationnels se définissent par rapport à la commercialisation des nouveaux objets technologiques vendus. Les ados utilisent davantage les SMS que les jeunes de 20 ans (68% versus 59%). Ils jouent davantage aux jeux vidéos (78% versus 50%). Les jeunes regardent leurs frères et sœurs avec une sorte de méfiance.
Il devient de plus en plus difficile de limiter l’idée d’une génération à une décennie. La netGénération née pendant les années 80, la iGénération des années 90 et celle des années 2000 n’ont pas du tout la même utilisation d’Internet et des communications. Le Dr Rosen, auteur du livre à paraître « Rewired : Understanding the iGeneration and the Way They Learn », estime que les jeunes de 20 ans passent 2 heures par jour à téléphoner et échanger par email. Tandis que la iGénération passe beaucoup plus de temps à envoyer des textos, discute moins au téléphone et regarde la télé encore moins.
Les nouvelles générations auront donc tendance à vouloir des réponses instantanées de la part de leurs amis ou de leurs relations de travail. De même, les ados de 16 à 18 ans sont capables de réaliser 7 tâches simultanées tandis que les jeunes de 20 ans ne peuvent assumer que 6 tâches simultanées. Ceux de 30 ans ne peuvent en faire que 5 et demies.
Le 21 janvier dans l’IHT, Tamar Lewin dans « Today’s youth always on, and then some » nous apprend que le jeune Américain moyen dépense désormais tout son temps (à part à l’école) devant un smartphone, un ordi, une télé ou tout autre appareil électronique. Selon une étude de la Kaiser Family Foundation, les jeunes de 8 à 18 ans passent plus de 7 heures et demies par jour devant ces appareils, comparés à six heures et demies il y a encore 5 ans. Et sans compter l’heure et demie que les kids passent à s’envoyer des SMS ! Si on estime qu’ils font ça en ajoutant une autre occupation de multitasking comme écouter de la musique, le compte monte jusqu’à 11 heures d’immersion dans les médias par jour.
L’article montre la photo super cute d’un ado new-yorkais de 14 ans qui envoie et reçoit une moyenne de 500 textos par jour. L’étude nous apprend aussi que cette gloutonnerie ne cesse de s’accélérer : la progression de la consommation s’est énormément accentuée depuis 5 ans par rapport à la période 1999 – 2004 (ça on s’en douait), mais cela a un coût : les jeunes qui sont très absorbés par ces médias ont tendance à être plus tristes et s’ennuient très vite. Ils ont plus de risques de ne pas bien travailler à l’école et ils se fritent plus facilement avec leurs parents (normal, ils dorment de moins en moins). Les experts qui ont analysé ces datas se demandent si ces jeunes ont atteint un plafond de l’utilisation des médias ; ils passent plus de temps à écouter ou regarder leur téléphone qu’à discuter avec de vraies personnes.
Le même jour dans le même journal (il doit y avoir un terme pour une telle répétition thématique dans le même média, sur une page différente du journal, mais je ne sais pas ce que c’est ou alors il faudrait inventer un mot), Michael Winerip balance mon papier préféré de la semaine, « For this worker, an all-inclusive vacation now includes checking e-mail ». Et c’est là où on revient à ma désensibilisation momentanée à Facebook. Le truc avec ces réseaux sociaux, c’est que ça vous fait travailler tout le temps. Je l’ai déjà raconté, je le vois très bien à la campagne. Il y a encore 3 ans, les amis qui venaient passer le week-end chez moi allaient faire des promenades. Maintenant, ils sont sur le divan, pas loin du feu, avec leur ordi sur les genoux. Toute la journée ! Et pendant les vacances, c’est encore pire. Même si on est en période de crise, avec un chômage toujours au plus haut niveau, on a plus de travail. Votre boss vous envoie des mails tout le temps, même la nuit. On travaille davantage. On doit être disponible tout le temps. Je me rappelle, il y a quelques années, quand mon ami Gérard Pina m’avait raconté qu’un de ses boss avait piqué une crise car il s’était mis à crier dans les bureaux à tous ses employés : « Mais on aurait dû avoir une réunion en temps réel sur cette affaire ! ». Gérard avait alors répondu, de bonne foi : « Mais on est tous là, en ce moment! ». Et son boss lui avait rétorqué : « Justement, c’est ce que je veux dire, on devrait déjà avoir cette réunion en temps réel ! ».
Une autre anecdote : il y a trois ans, un rédacteur en chef adjoint est parti en vacances, pendant un bon mois comme ça se fait dans les médias, et quand il est rentré, sa boîte mail était tellement remplie qu’elle avait crashée. Le mec avait perdu plus de 1000 messages. On lui a alors proposé de chercher ces messages dans son disque dur et le rédac chef adjoint a alors sorti cette phrase géniale, tellement professionnelle : « C’est pas grave, s’ils veulent m’écrire, ils enverront un autre mail ». L’équipe entière était restée sur le cul. Vous vous rappelez quand vous reveniez des vacances et que vous passiez la première journée à trier tous ces mails qui s’étaient accumulés pendant votre absence ? Vous vous rappelez quand vous receviez des messages automatiques de la part de personnes absente au boulot : « Bonjour, je ne suis pas là, je reviendrai le 14 févier ? ». C’est fini tout ça ! Même pendant les vacances, vous êtes supposés rester en contact avec ceux qui vous font chier à longueur d’année !