Ouganda : mobilisation partisane

Paris (FR) - Une centaine de personnes à la manifestation parisienne pour soutenir les LGBT et séropositifs d’Ouganda. Bilan en quelques points.  
Paris (FR) - Une centaine de personnes à la manifestation parisienne pour soutenir les LGBT et séropositifs d’Ouganda. Bilan en quelques points.  

Sur les 25.000 personnes ayant signé sur le groupe FB, cela veut dire qu’une personne sur 2500 a pris le temps de manifester contre une loi ougandaise qui menace directement des milliers de personnes séropositives ou homosexuelles. Il fallait s’y attendre, c’est comme ça aujourd’hui. Tout le monde connaît désormais l’énorme décallage entre l’adhésion politique sur les réseaux sociaux et l’engagement physique réel. Les gens sont motivés, cliquent, laissent des messages émus et parfois très naïfs, du genre "Mais c’est quoi cette époque, on est en 2010!”. Pourtant, quand il s’agit de bouger son cul, il n’y a pas plus beaucoup de monde.

 

Le rassemblement Place des Innocents, en lui-même, a attiré de nombreux représentants associatifs, des élus politiques, des médias LGBT et quelques artistes ou créateurs comme Jose Levy et Vincent Dieutre. Comparé aux autres manifs précédentes qui ont eu lieu devant l’ambassade d’Ouganda ou du Sénégal, nous sommes passés de 10 personnes à une centaine. C’est donc une progression respectable.

 

En tant que coordinateur du groupe FB qui a appelé à manifester, je me dois d’analyser les raisons de ce demi-succès. Elles sont nombreuses.

 

1) Une manifestation blanche

Tout d’abord la plus douloureuse. La manif parisienne a montré d’une manière évidente que le thème ne parvenait pas à attirer une partie de la minorité noire de la capitale. Le rassemblement était presque exclusivement blanc. Par exemple, certains de mes amis, plus royalistes que le roi, avaient tendance à bouder le rassemblement sachant que l’image finale se résumerait à ça : des blancs manifestant face à un gouvernement africain. C’est un cercle vicieux. Le groupe FB a été lancé par des non-noirs et parmi les 25.000 personnes qui lui ont apporté un soutien sincère, les noirs sont minoritaires, ce qui est triste.

Cela veut dire que nous ne parvenons pas à les attirer sur un sujet qui les concerne au premier chef. Les autres groupes FB n’ayant pas été lancés par des noirs, les Africains ou les noirs du monde entier n’ont pas reconnu l’efficacité de ce mode d’action. Dans ce cas, que fallait-il faire? Alerter toutes les associations africaines ou antillaises pour qu’elles nous rejoignent? Prendre du recul par rapport à elles? Leur laisser le soin de formuler elles-mêmes les termes de la manifestation face au gouvernement ougandais?

Sûrement. Mais, encore une fois, et c’est pour ça qu’on en parle sur Minorités, ce n’est pas parce que le sujet concerne l’Ouganda que cela dispense les Africains de France, les Antillais, toutes les personnes qui se réclament de la culture africaine dans son ensemble, toutes les personnes qui s'engagent sur les sujets africains, de ne pas apporter un soutien à une communauté homosexuelle et séropositive qui demande de l’aide. Car regardons les faits : si ce groupe FB, et les autres dans son sillage, n’avaient pas été créés, on aurait pu dire que nous, blancs et beurs, étions en train de nous désintéresser de ce qui se passait au Rwanda ou en Ouganda. Nous devions le faire, parce que Madjid nous a inspiré pour le faire dans son premier texte pour Minorités. C'est parti de là.

 

2) Une homophobie africaine à prendre en compte

Le deuxième point, c’est qu’une grande majorité d’Ougandais, dans leur pays, veulent une loi contre les gays et les séropos. Le gouvernement ougandais ne fait qu’alimenter cette haine des gays qui existe pour de nombreuses raisons que l’on dévelppera peut-être plus tard. On les connait de toute manière. Le jour de la manif, un tabloïd ougandais publiait les photos des personnalités ougandaises considérées comme “pro gay”, comme si c’était eux les criminels.

On retrouve ici la relation complexe entre les minorités noires aux USA et, par exemple, leur position sur la proposition 8, le jour de l’élection de Barack Obama. Un fantastique éditorial du 7 décembre 2008 dans le NYT a décortiqué tout ça, mieux que je ne pourrais le faire. La place de la religion dans la culture noire ne facilite pas toujours la tolérance envers les gays. C’est ce qui se passé en Afrique. On peut imaginer que les préjugés antigays très puissants en Afrique ont un impact dans la communauté africaine en métropole. Mais voilà, il y a des gays et des lesbiennes dans cette communauté aussi et ils auraient pu rejoindre ce rassemblement. Ils ne l’ont pas fait.

 

Un média africain m’a demandé pourquoi on a organisé cette manif. C’est simple. Avec 25.000 personnes sur FB, si nous ne l’avions pas fait, nous aurions eu ce doute gênant : “Et si ça pouvait marcher?”. Le projet de loi ougandais doit être discuté ce mois-ci. Nous cherchions une réaction. Il fallait montrer au gouvernement ougandais qu’une mobilisation existe en France et ailleurs. Le même jour, le New York Times publiait un premier article important sur le sujet. Il fallait aussi appeler à signer les petitions des ONG africaines. Il fallait alerter les médias. C’est ce qui a été fait. La graduation de l’action a été respectée.

 

3) Des médias gays lents à mobiliser

Mais il faut dire que les médias LGBT ont été longs à s’engager. Quand un kiss-in est organisé en France, les médias l’annoncent à l’avance, d’où leur succès grandissant. Quand il s’agit d’une manif en soutien aux gays africains, ils ne lâchent l’info que le jour même. (Yannick Barbe de Yagg m'envoie un message qui me rappelle que l'anonce de la manif a été faite à trois reprises, le 31 décembre et le 2 janvier). Il n'empêche que ces appels à manifester restent bien timides, c'est sûrement le signe d'une distance nécessaire à adopter quand on est un média sérieux lol. Certains de ces médias connaisent très bien la situation africaine. Certains de ces journalistes ont même des maris africains. On pourrait penser qu’ils s’engageraient dans ce type d’action en oubliant leurs petites guerres intestines, exactement comme nous avons choisi, très vite, d’oublier nos conflits passés pour organiser ce rassemblement avec Act Up. Mais non, ces médias répercutent dans leur contenu éditorial les petites histoires conflictuelles du passé, contredisent leurs engagements commnautaires, restent dans le caca mental des folles privilégiées. Ce sont les pétasses des médias LGBT. Si elles s’étaient engagées un peu plus tôt, combien aurions-nous été lundi soir? 100 de plus? 200 de plus? 300 de plus? C’est la difference entre un semi échec et un succès. Pour aider les folles ougandaises et les séropos.

Mais non. Faut pas rêver.

 

Pour lire les réactions des autres administrateurs du groupe FB, Madjid et Arlindo, en réponse à la brève de Yagg, c'est ici.

Tout est dit dans leurs posts.


Didier Lestrade

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