Les chaises musicales du sida

Paris (FR) - Lundi 14 décembre. Il y a une semaine exactement, la journée d’échange sur le rapport « Réduction des risques sexuels » a rassemblé l’ensemble des associations françaises de lutte contre le sida qui travaillent sur la prévention. 
Paris (FR) - Lundi 14 décembre. Il y a une semaine exactement, la journée d’échange sur le rapport « Réduction des risques sexuels » a rassemblé l’ensemble des associations françaises de lutte contre le sida qui travaillent sur la prévention. 

Finalement, les associations se rassemblent rarement pour parler de ce sujet. Il n’y a pas de coordination associative sur la prévention en France. La dernière tentative remonte à 2005 avec la Plateforme Prévention Gay (PIP), qu’Aides et Warning ont quittée en un temps record. Dans ce type de journée, tout est symbolique. La place de chacun dans la salle. Aides devant, avec son staff. Act Up un peu derrière, pour marquer sa différence. Warning tout au fond, pour échapper aux regards. Au milieu, tous ces experts gay et sida qui ne prendront pas la parole de la journée. Pour eux, c’est l’équivalent des 35 heures. On regarde et on fait passer le temps. Les prises de paroles sont toujours le reflet d’une chorégraphie de l’intervention et du rapport de force. Pour moi qui vis désormais à l’écart de ces magouilles, les années passent et les gens sont toujours là, avec les mêmes idées. On est tous plus vieux et plus usés. Les données épidémiologiques changent, on s’adapte plus ou moins. La crise du militantisme s’approfondit et les activistes jouent aux chaises musicales.

 

Dans le sida, depuis 5 ans, le temps est à la transhumance. Quand les budgets se font rares, quand les missions arrivent à leur terme, il est bon de se faire engager par l’association voisine, sinon l’association rivale. C’est l’élasticité idéologique. Certains, comme Fabrice Pilorgé, sont formés par Act Up, puis passent au Sidaction, puis finissent à Aides. Super. Michel Celse va d’Act Up à Vacarme puis au Conseil National du Sida. Marc 19 va du Conseil National du Sida à Sidaction. François Bergoudo va d’Act Up au Sidaction puis atterrit au TRT-5. Jean-François Laforgerie était à Illico, il est à Remaides. Olivier Jablonski est à Warning et à Aides en même temps.  Et ils ont tous un discours très rodé pour dire que c’est normal, qu’il n’y a pas de conflit d’intérêt.

 

 

De l'entrisme!

 

Il y a dix ans, j’étais convaincu que cette fluidité militante servirait une meilleure pénétration des idées d’Act Up dans les institutions. Cela faisait partie de l’entrisme radical qui faciliterait les échanges et réduirait les blocages politiques liés à des esprits associatifs très différents. Maintenant, je vois bien que je me suis trompé. Cela a marché dans les années 90, quand les membres d’Act Up ont essaimé dans toutes les directions, pour créer le Sidaction, Têtu, le CGL, etc. Cela a marché quand le groupeTRT-5 était la cellule dans laquelle se discutaient les conflits inter-associatifs plus larges. Aujourd’hui, ces militants vont là où il y a du travail. Et, souvent, ces migrations facilitent la stratégie d’Aides. Au centre de cette nébulosité incestueuse, la manœuvre d’Aides place ses pions aux quatre coins stratégiques de la lutte contre le sida.

 

Ces manœuvres sont limpides lors d’une journée de ce genre, prévue depuis plus d’un mois pour présenter au monde associatif le rapport sur la RDR rédigé par France Lert et Gilles Pialoux que Minorités a déjà analysé. Une matinée correcte avec des interventions de Didier Houssin (directeur de la DGS), Thanh Le Luong (directrice de l’Inpes), Gilles Pialoux et France Lert, Pierre-Marie Girard de l’Hôpital Saint-Antoine. Dès le début, on nous dit que la journée sera clairement axée sur les groupes les plus touchés en France, les hommes ayant des relations avec les hommes (HSH), les personnes issues de l’immigration, les départements et territoires d’outre-mer et les personnes précarisées.

 

 

Une scénographie politique

 

Le Pr Pierre-Marie Girard croit au TasP depuis longtemps. « Je parle suisse depuis 5 ans » dit-il, en référence aux travaux d’Hirschel en Suisse qui fut le premier à dire que la baisse de la charge virale chez l’homme séropositif sous traitement et sans IST réduisait les risques de contamination de sa partenaire sexuelle. C’est un des rares chefs de service de maladies infectieuses à avoir monté un programme de counseiling en sexologie pour ses malades.  Bruno Spire, président d’Aides, enfile ensuite les perles non conflictuelles. « Personne ne veut transmettre le virus et personne ne veut l’attraper ». « Chacun fait ce qu’il peut ». « Avoir une approche raisonnée et genrée au risque ». « La prévention n’est pas une affaire d’experts ». « Aides ne pousse pas au traitement VIH ». « Renoncer au contrôle social ». « La capote reste la norme de la prévention ». Bref, toujours présenter une couverture lisse en rappelant des lapalissades au milieu du sujet le plus polémique de la prévention gay. Une tactique politique usée jusqu’à la corde par les précédents présidents d’Aides. Parler comme un chef de parti politique sans vraiment rien dire.

 

Suivent trois présentations qui endorment la salle : Reda Sadki (Comité des Familles), Geneviève Paicheler (CNRS ) et Danièle Authier (Frisse). Il aurait été plus malin de faire intervenir Tjenbé Rèd et le Pastt, les deux associations en colère de ne pas avoir été invitées à s’exprimer et qui représentent des populations vraiment en position d’urgence face au sida. Avec une voix qui déraille complètement, j’interviens pour rappeler que le TRT-5 n’a rien fait pendant la dernière décennie sur la prévention. On me dit que c’est sûrement de ma faute, puisque j’ai créé un climat délétère pendant cette même décennie. Je reviendrai là-dessus, just for fun. En tout cas, à ce jour, le TRT-5 ne sait pas s’il acceptera la proposition du rapport qui voudrait que le groupe prenne le leadership en matière de prévention. François Bergoudo n’est pas pressé, c’est évident. Sidaction non plus, puisque l’association est à peine au stade de chercher un responsable de prévention gay. Emmanuel Château d’Act Up : « Ce rapport va beaucoup plus loin que l’avis du CNS qui recommandait de traiter les personnes séropositives pour réduire le risque de transmission ». George Sidéris de Warning lui répond qu’il « ne faut pas croire que les recommandations (en matière de prévention) changent les comportements ». On se demande alors pourquoi Warning fait pression pour que les recommandations officielles françaises entérinent les travaux d’Hirschel. Il rajoute « : « Oui, ça va être plus compliqué de faire de la prévention, il va falloir ouvrir les institutions, le TRT-5 ne peut prétendre représenter tout le monde » (traduire : Warning ne fait pas partie du TRT-5 et nous voulons entrer). Jean-Marie Le Gall : « Depuis 10 ans, on demande aux mauvaises personnes de se prononcer sur la prévention. La gestion de l’incertitude n’est pas du ressort des personnes, mais des institutions politiques. Il n’y a pas eu de politique de santé publique sur la prévention ». Olivier Jablonski : « Il faut débloquer l’ANRS ».

 

 

15h40 Bruno Spire s’en va

 

Et c’est là que l’on commence à parler vraiment du détail de la RDR, comme le sérosorting (pratique risquée), le retrait avant l’éjaculation (peu fiable) et le séropositionning. C’est aussi à partir de ce moment que les meilleures interventions arrivent. À cette heure, beaucoup de personnes dans la salle n’ont pas encore pris la parole. Les Frank Rodenbourg, tous les caïds de la communauté sida. On se regarde, on attend de voir ce que dit le voisin, l’important est d’avoir le dernier mot avant que Danièle Messager décide que le temps de discussion est fini. On dirait du poker. Camille Cabral du Pastt fait un scandale car les intervenants de la dernière session sont tous gays ou lesbiennes, mais pas un seul trans. « Enlevez le T de LGBT ! » crie-t-elle devant l’écran qui annonce la session. David Auerbach Chiffrin de Tjembé Rèd applaudit.

 

 

Cinq interventions intéressantes

 

Gabriel Girard, qui a participé au rapport Lert / Pialoux, dit : « Il existe une forte séparation entre le militantisme sida et le militantisme gay qui pèse sur la mobilisation de la communauté ». En effet, de l’avis même des rapporteurs, les associations LGBT françaises sont toujours, 25 ans après le début de l’épidémie, toujours aussi larguées sur le sida. À la fin de la journée, un volontaire d’Homosexualité et Socialisme (HES) admettra qu’il ne connaît pas très bien le sujet. Pas un seul représentant du CGL qui s’exprime. L’InterLGBT est muette.

 

Nicolas Foureur de l’association des médecins gays (AMG) fera un topo presque parfait, de retour d’un voyage aux Etats-Unis où, selon lui, l’idée communautaire facilite le travail de prévention. Dès le début, il est clair : « Je défends une santé communautaire ». Citant des exemples de conférences ou d’institutions à travers les USA, il parle de la 27ème conférence de GLMA à Washington où 450 militants se sont retrouvés pour parler prévention, sans conflit. Puis il décrit le Fenway Institute de Boston ou le Mazzoni Center de Philadelphie. Il est partisan de « remédicaliser » la prévention gay et expose les bons et mauvais aspects d’une gestion communautaire de la santé gay.

 

Emmanuel Château fait la meilleure présentation de la journée et je ne dis pas ça parce que c’est Act Up, à ce stade, je préfèrerais que l’association dise des conneries sur la prévention, on resterait dans sa lignée générale du groupe qui, visiblement, ne veut pas se prendre pour un cerisier. Mis de côté les critiques de procédure et de méthodologie du rapport Lert / Pialoux, Château se concentre sur une critique épidémiologique des recommandations. Selon lui, les deux tiers des nouvelles contaminations par le VIH se font déjà dans le cadre de la RDR : ces conseils de prévention dit-il, ont déjà un impact en termes de développement de l’épidémie. Peut-on promouvoir des messages de réduction des risques sans entraîner une augmentation des prises de risques ? C’est l’effet d’entraînement qui est ici redouté. Il insiste pour rappeler que la RDR facilite la vie des séropos, mais complique énormément celle des séronégas, particulièrement dans la négociation du safe sex. Enfin, il reproche au rapport de ne pas avoir cherché à évaluer l’impact des politiques de RDR dans les pays voisins, qui montrent un échec puisque les contaminations ne cessent d’augmenter chez les gays.

 

Caroline Delebarre du Kiosque fait aussi une belle présentation qui semble dégager des points de consensus. Elle insiste sur l’absence des séronégatifs dans le rapport.

 

Enfin, Antonio Alexandre du Sneg termine les exposés avec beaucoup de chiffres et de datas. C’est quand même étrange de voir que le Sneg a toujours une mauvaise image en termes de prévention alors que c’est une des rares associations à avoir vraiment évolué depuis 2005, avec des campagnes qui abordent des thématiques délaissées par les autres comme la co-infection par VHC et les IST.

 

 

En fin de journée, Michel Ohayon de Sida Info Service intervient pour dire deux mots du premier centre de santé communautaire de Paris, au 190 Bd de Charonne. Un point un peu débandant quand il dit que ce type de centre ne pourra pas être « exporté » en province, l’équilibre financier étant, à l’avance, impossible à trouver. Alain Léobon rappelle qu’Internet a été le grand absent de cette journée d’échanges et que la dimension sciences sociales est aussi passée à la trappe. 

 

Ah oui, personne de Têtu, Yagg, Illico ou GayClic. D’ailleurs personne n’a parlé de cette journée dans les médias gays.

 

Il n'y aura donc pas de bruit de fond autour des chaises musicales du sida


Didier Lestrade