Sauver la prévention gay en France
Mais il y a un énorme fossé entre les recommandations et ce qui va être fait. Et rien ne nous garantit que le ministère de la Santé va s’emparer de ces recommandations pour les appliquer. Pour que l’ensemble de ces propositions fonctionnent, il faudra un vrai arbitrage entre ce qui sépare toujours les associations et ce qui les rassemble. Il faudra des fonds qui ne sont pas du tout disponibles actuellement. Vous croyez que Roselyne Bachelot va vraiment s’attaquer à la prévention en direction des gays ? Surtout, ce n’est pas parce que l’on tourne la page des conflits précédents que nous sommes rassurés par la sincérité des principales associations de lutte contre le sida face à ce plan. Bruno Spire, président de Aides ? Qui fait confiance à ce type ?
Introduction
Pour résumer d’une manière très hardcore, ce rapport a été demandé par Didier Houssin de la Direction Générale de la Santé (DGS) pour y voir plus clair dans la prévention gay. Sa direction a été assurée par le Pr Gilles Pialoux de l’Hôpital Tenon et France Lert, une chercheuse reconnue de l’INSERM U687. Le travail a duré sept mois, 55 experts associatifs et scientifiques ont été auditionnés (dont moiself le 21 septembre dernier) ainsi que 12 associations, 6 agences nationales, 75 sites Internet ont été visités et 350 références bibliographiques rassemblées. Tout ça pour aboutir à 63 pages (dans la version courte) et 96 recommandations. No less.
Je suis bien placé pour savoir que l’entreprise ici était périlleuse, tant les oppositions politiques sont fortes, tant les concepts de prévention se déchirent depuis des années, tant les personnes elles-mêmes se détestent. La méthodologie a été respectée, j’ai personnellement été impressionné par la manière avec laquelle j’ai pu discuter de tout ça (je ne peux pas en dire autant quand j’ai été auditionné sur d’autres sujets dans le passé, comme au Conseil National du Sida par exemple). Bref, c’est du travail sérieux, je pourrais même dire « à l’américaine », reflétant une vision pragmatique du sujet que les principaux investigateurs connaissent parfaitement. Ce rapport, c’est peut-être la dernière tentative pour trouver un consensus au sein d’un sujet extrêmement polémique (la prévention VIH) et il est donc de la responsabilité de chacun de le conduire vers un succès, vers un progrès. Cela veut dire concrètement : accepter des choses que l’on n’aime pas, que l’on a toujours refusées, à partir du moment où l’on obtient des avancées sur des sujets qui restaient bloqués. C’est donnant – donnant, je comprends ça.
Une journée de présentation de ce rapport aura lieu le 14 décembre et il est évident que les jours qui nous séparent de cette date vont voir les premières réactions. Les associations de lutte contre le sida sont visiblement prises de vitesse pour donner leur point de vue et moduler leur positionnement. Libération a, comme d’habitude, brisé l’embargo que tout le monde tentait de respecter, mais ce n’est pas nouveau. Minorités reviendra donc sur certains sujets plus spécifiques de ce rapport, au fur et à mesure de l’énergie qu’il nous restera.
Premiers réflexes
Ce qui est formidable dans ce rapport, c’est que d’habitude on est noyé par 63 pages de bullshit et là on nous offre 63 pages de recommandations dont les deux tiers sont exactement ce qu’on demande depuis le début du Déluge, même si Noé a commis la fatale erreur de mettre ma cage à 10 mètres de celle d’Olivier Jablonski de Warning. J’aurais préféré avoir à côté de moi Stéphane Delaunay ou Antonio Ugidos pour que l’on puisse discuter tranquillement pendant le voyage, mais la seule chose qu’on entend dans notre coin de la cale c’est « Gavez les barebackers d’ARV, on sera tranquilles ! ». Bref, il y a tellement de bons ingrédients dans la soupe du rapport de la mission RDRs, qu’on a un peu tendance à se dire qu’on va aussi avaler les mauvais ingrédients (la RDR), du moment où tout le monde est nourri. C’est justement là le problème, mais on reviendra là-dessus pour la fin.
Dès son titre, la « Mission RDRs » (pour Réduction des Risques) entérine pourtant une politique qui n’est pas vraiment approuvée par consensus. On est mis devant le fait accompli. Après tout, il sera dit dans l’histoire de cette épidémie que Aides et Warning ont fini par obtenir l’approbation de la RDR par l’Etat et qu’ils en sont seuls responsables. La réduction des risques, promotionnée par Aides, appliquée en Angleterre par le Terrence Higgins Trust (THT) et par la Deutsche AiDS-Hilfe en Allemagne, n’a pas vraiment provoqué de baisse des infections chez les gays. Au contraire. Donc mark my words : si la politique RDR, imposée par Aides et Warning, n’apporte pas de baisse des contaminations chez les gays dans, disons, deux ans, ce sera clairement leur faute. Et il faudra en parler. Vous l’avez voulu, vous avez intrigué pour l’avoir, la responsabilité est désormais sur les épaules de deux personnes : Bruno Spire et Olivier Jablonski.
Mais voilà, même si je suis opposé à la RDR, je suis d’accord désormais pour l’accepter si cette politique est accompagnée de mesures pratiques qui pourraient réduire sa nocivité ou potentialiser son efficacité. Si tout le monde doit y mettre du sien, je suis capable aussi de le faire, pour le bien commun des gays qui sont la catégorie la plus touchée par le VIH aujourd’hui. Donc je vais soutenir ce rapport, à partir du moment où les autres, aussi, se mettent à faire leur part du travail, comme le demandent Gilles Pialoux et France Lert.
L’idée de base de ce rapport: si l’on entérine le TasP, c’est-à-dire que les traitements ARV réduisent les contaminations auprès des séropositifs qui suivent bien leur traitement, on peut modifier la prévention avec des changements importants, comme un dépistage plus agressif envers les minorités (ce que certains jugeaient « discriminant » il n’y a pas encore longtemps) et des adaptations dans l’utilisation de la capote pour ceux qui ne l’utilisent plus – ou n’ont pas envie de l’utiliser. Mais voilà, tout ceci ne sera possible que si:
1) La Prévention positive, celle qui s’adresse spécifiquement aux personnes séropositives, ne devient pas une autorisation de faire n’importe quoi au détriment des personnes séronégatives.
2) Le Pacte social contre la pénalisation de la transmission sexuelle du VIH ne permet pas non plus de cautionner des cas de transmission du VIH absolument scandaleux comme ce qui s’est passé dans la communauté gay hollandaise. Personnellement, ce Pacte social, je ne l’ai jamais reçu et je ne l’ai jamais signé lol. N'attendez pas de moi que je ferme ma gueule quand des méchants barebackers seront traînés en justice parce qu'ils auront volontairement contaminé des séronégas sous drogue. Ce n'est pas parce que je soutiens ce plan de prévention que je vais vendre mon âme au diable non plus.
3) Les nouvelles Technologies d’Information et de Communication (TIC) doivent être le fer de lance de la nouvelle prévention, ce qu’ils ne sont pas aujourd’hui. Pour l’instant, au contraire, ces médias montrent un appauvrissement de l’info VIH, confirmée par la mauvaise couverture des médias traditionnels gays. Regardez le contenu de ces médias, l’info VIH est devenue rudimentaire, quand elle n’est pas tout simplement mensongère.
4) Le personnel médical doit sortir de son silence sur l’échec de la prévention gay. Les soignants, médecins et chercheurs, ne sont toujours pas intervenus dans cette polémique car ils redoutent d’être pris à partie par leurs patients qui leur reprocheraient d’avoir un « jugement ». Il est temps que le médical fasse preuve de courage et d’autorité. Tant qu’ils ne le feront pas, toute nouvelle vision de la prévention restera bancale.
5) Il faut arrêter avec l’idée selon laquelle une priorité de la prévention en direction des gays renforcerait un « amalgame » sida/gay. Encore aujourd’hui, une grande partie des gays refuse de voir qu’ils sont le groupe le plus exposé par les nouvelles contaminations en France. Des années de pensée politiquement correcte leur ont permis de se cacher derrière la « féminisation de l’épidémie » du début des années 2000 et l’urgence (sincère) de l’accès aux soins dans les pays en voie de développement. La prévention gay doit devenir un sujet politique principal, au même niveau que la lutte contre l’homophobie ou l’obtention des droits (mariage, etc.). Or, pour l’instant, nous sommes loin du compte.
6) Des centres de santé LGBT doivent être créés à Paris. Pour l’instant, la Mairie de Paris s’y oppose et personne ne cherche à savoir pourquoi le maire homosexuel de Paris a tellement peur que de telles structures, peut-être parce que les partis de droite lui reprocheraient de faire du prosélytisme gay. C’est trop facile.
7) Il est temps que les structures inter-associatives s’engagent formellement sur la prévention gay. Et là, encore une fois, je vais mettre les pendules à l’heure. En 1992, j’ai fait partie des personnes qui ont créé le groupe TRT-5, qui rassemble les principales associations de lutte contre le sida sur les sujets thérapeutiques. Avant mon départ de Paris, en 2001, j’ai à maintes reprises demandé au TRT-5, dont j’étais toujours le coordinateur, de s’engager sur les sujets de prévention. Il était déjà évident, en 2001, que le traitement ARV aurait, un jour ou un autre, un impact sur le risque infectieux des personnes séropositives. En 2001, 2 personnes du TRT-5 se sont formellement opposées à l’élargissement des prérogatives du TRT-5 : Bruno Spire, actuel président de Aides, et Dominique Blanc, une chercheuse sida qui, c’est un understatement, est loin de susciter l’approbation générale. Résultat : 8 ans de retard à cause de calculs politiques dont l’entière responsabilité incombe à Aides. Comment rattrape-t-on ce retard quand le TRT-5 est aujourd’hui affaibli ? Qui va mener ce nouveau combat au TRT-5 ? Est-ce que la politique de fragilisation du TRT-5 par Aides permettra de relever ce nouveau défi ?
8) L’INPES doit être au centre de la nouvelle gouvernance de la prévention et un responsable doit coordonner tout ça. Formidable s’il s’agit de quelqu’un qui a la trempe d’un Antonio Ugidos. Mais ça sera une catastrophe s’il s’agit d’un des hommes de Aides, du genre Olivier Jablonski ou pire, un des marionnettes sans cervelle du Sidaction. Si c’est Emmanuel Château, c’est bon. Autrement, c’est la guerre.
9) L’ANRS doit s’engager dans ce nouveau paradigme de la prévention et sortir de son coma. Il est temps de le dire : cette agence a été exemplaire dans le cadre du développement des nouvelles molécules anti-sida depuis 15 ans, mais elle présente un retard criminel en ce qui concerne la prévention. Elles sont où les cohortes de pédés suivis dans leur sexualité ? Ils sont où, les pédés de l’ANRS qui dorment derrière leurs bureaux ? Ils foutent quoi exactement ? La dernière fois que vous avez entendu un grand ponte de l’ANRS taper sur la table face aux nouveaux chiffres du sida en France, c’était quand ? Tous les chercheurs quadras ont pris l’habitude de parler comme des militants sida, avec le même jargon neu-neu, et on préfèrerait qu’ils reviennent à un parler médical plus tranché. Rendez-nous Jean Dormont !
10) Le mouvement LGBT doit définir une approche de la prévention gay qui signifie VRAIMENT quelque chose. Tout le monde le sait, les associations LGBT sont particulièrement idiotes quand il s‘agit du sida. Pendant les dix dernières années, ça s’est réduit à : « Heu, on sait pas vraiment, mais on a les brochures de Aides là. Tiens, il y en a plus, faut qu’on les appelle ». Depuis deux ans, c’est devenu « Il ne faut pas baisser la garde ». Et ça donne aujourd’hui l’Inter-LGBT qui réagit une semaine plus tard aux chiffres de Prevagay.
11) La place du séronégatif est toujours secondaire. Même dans ce rapport, il est étonnant de voir qu’on parle des séropos partout, alors qu’ils sont déjà contaminés. Pour résumer, on défend la sexualité de 80.000 gays séropos (chiffre à la louche) contre des centaines de milliers de gays séronégas. De fait, la sexualité des séronégas est toujours le dernier maillon de la chaîne (Proposition 59 sur 96). Si on inversait cette tendance, la prévention gay serait beaucoup plus claire. Rappelons une évidence : ce n’est pas aux séronégas (majoritaires) de s’adapter aux séropos (minoritaires). C’est le contraire.
12) Je vous souhaite bon courage pour expliquer aux gays des concepts comme le "seropositionning" : si tu es séronéga, tu m’encules, si je suis séropo, tu m’encules aussi. On va pas être versatiles souvent, c’est clair. En fait, le mec qui se fait enculer, c’est celui qui est déjà séropo. Super. D’une manière générale, je ne voudrais pas être un conseiller sexe gay dans le cadre de la réduction des risques parce que c’est super dur à comprendre. Mais on reviendra dessus.
13) Tout le chapitre sur le sida dans les départements d’Outre mer est urgentissime. Et je ne vois vraiment pas comment le gouvernement de Sarkozy va rattraper son retard sur ce sujet. C’est dans ces contrées lointaines que ce rapport se montre bien naïf en demandant des mesures que nous attendons depuis des années et qui devraient être réalisées depuis longtemps. Dans un sens, ce rapport participe d'une patience politique désastreuse au lieu de dénoncer gravement une politique qui fait honte à notre pays.
Conclusion
On le voit bien, ce rapport entérine la politique de la réduction des risques de Aides / Warning. La stratégie d’encerclement de Aides a encore une fois fonctionné. Il sera dit que la prévention sida française aura été imposée par les personnalités les plus détestables de leur génération. Et pourtant, nombreux sont ceux qui seront prêts à accepter ce tournant de la prévention si tout ce qui accompagne la réduction des risques est entrepris.
Le problème, c’est que nous savons que ces bonnes résolutions ne seront pas tenues. Après tout, ne voyons pas ici, dans le sida, le même fonctionnement que dans le reste de la politique française ? On demande à des experts respectés de travailler pendant des mois sur un rapport complet, qui fait presque l’unanimité et l’Etat n’en garde rien, ou alors les pires aspects. Et que restera t-il de ce rapport, dans quelques mois, quand Didier Houssin, le directeur de la DGS, lancera ses priorités VIH pour 2010 ?
Ce qu’il en restera, ce sera la RDR de Aides, telle qu’elle a été proposée en 2002. Huit ans plus tard, à force de pourrissement, de magouilles, Aides arrivera au terme de son entreprise et l’Etat se désengagera, une fois de plus, en favorisant les intérêts de Aides. Car il ne faut pas oublier que ces mesures appelleront des fonds, des budgets ciblés, et ils bénéficieront à la même association. Celle qui veut nous faire croire qu’elle protège les personnes séronégatives de la contamination. Alors qu’ils ne font que faciliter la vie des personnes séropositives, toujours bien représentées à la direction de ces mêmes associations.
22 décembre 2009. Un qualificatif à l'adresse d'Olivier Jablonski a été retiré de ce texte, ce qui ne me pose pas de problème.
