Sida 2008, les chiffres
Il y a encore un ou deux ans, on a été plusieurs à remarquer que le rendu des chiffres de l’Institut national de Veille Sanitaire provoquaient des réactions étranges dans le milieu sida. On était dans la période de stabilisation des nouvelles contaminations. Avec des chiffres tournant autour des 7000 nouvelles infections par an, il y en avait qui disaient qu’on était arrivé à un « plateau » qui reflétait le « risque consenti » dans la communauté gay. Ces chiffres n’explosaient pas et finissaient par rassurer certains. On relativisait la reprise de l’épidémie. Le bareback ne provoquait pas la catastrophe attendue, en termes d’incidence, et certains avaient des phrases qui finissaient avec des points de suspension, comme : « Et puis, on sait bien comment évolue l’épidémie en France… ». Du genre, il n’y a pas trop à s’inquiéter, on va vers un tassement des données. Certains rêvaient à voix haute : finalement, le problème se résoudrait peut-être tout seul.
Bien sûr, je n’ai jamais vraiment pensé ça. Je suis persuadé que les chiffres du sida fluctuent, pour des raisons mystérieuses, entre des mauvaises années et des années mauvaises. Le rapport de l’InVS du 19 novembre dernier montre clairement que le VIH se transmet toujours avec force dans le groupe des gays, des bisexuels et des hommes qui ont des relations avec des hommes. C’est la population la plus touchée. Ce groupe totalise 48% des 6940 nouvelles contaminations en 2008. Cette épidémie ne cesse de se masculiniser à nouveau avec une majorité d’hommes (51%). Tous les autres groupes touchés en priorité par le VIH voient leurs chiffres baisser, sauf les gays. Chez eux, le taux est 200 fois supérieur à la population hétérosexuelle.
Visiblement, sur les sites d’info, ces derniers chiffres ont été lus avec lassitude. Une enquête Prevagay, ça passe à la limite. Des chiffres officiels de l’InVS, ça coince. Il ne manque plus qu’une avalanche de mauvaises données provenant des pays européens voisins à l’occasion du 1er décembre, et on arrive à saturation. Il faut dire que l’InVS nous frustre toujours sur les chiffres sida. Les épidémiologistes ne sont pas nos amis et, si on regarde ce rapport avec plus d’attention, on remarque plusieurs choses : il n’est pas bien long. Quelques graphiques, pas de fromage, on reste sur notre faim de chiffres croustillants. Pas de données affinées sur les régions, sur les territoires d’outre-mer, sur des comparaisons avec l’étranger, je sais pas moi. C’est radin.
Sur FB et ailleurs, on voit bien que ce qui gêne dans ces chiffres, c’est le risque de l’amalgame. Etablir des généralités à partir de données où l’on voit que le sida est 200 fois plus dangereux pour un gay qu’un hétéro, c’est emmerdant. Je suis quand même très étonné de voir que certains donnent leur avis sur cette situation, ce qui est bien, Internet est pour ça, mais on dirait vraiment qu’ils ont passé les années 2000 à regarder ailleurs. Je crois qu’ils n’ont pas beaucoup lu les pages de Têtu sur le sida. J’avais un ami qui m’a dit « Mais quand vas-tu te mettre à parler de génotype de virus ? ». Franchement, j’ai l’impression que les gays ne savent même plus ce qu’est un génotype. En l’espace de quelques années, on a beaucoup perdu, en termes de connaissance, sur le sida. Tous les séropos à Paris se font suivre par leur médecin, en ville. Ils ne vont plus à l’hôpital pour leurs bilans. Dans les salles d’attente aujourd’hui, ce sont les Africains ou les co-infectés VIH/VHC que l’on voit. Et ça, c’est un symbole de notre compréhension du sida, dans son ensemble, pas seulement quand on va voir son médecin tous les 3 mois.
Une prévention en crise
Il y a encore beaucoup de gays qui utilisent la capote et qui restent safe. Qu’est-ce qui les motive ? Quand on dit que l’on a tout essayé en matière de prévention, est-ce qu’on l’a vraiment fait ? Utilisons-nous les techniques modernes pour faire passer le message ? Et certains messages sont-ils communicables quand on sait que les structures associatives sont souvent à l’origine des blocages mentaux ? Faut-il rappeler ici les disputes qui ont afaibli le travail de l’INPES ? On passe sa vie à faire des brèves sur ce qui se passe en matière de prévention dans des pays étrangers, dans le domaine du dépistage, dans le domaine de la recherche thérapeutique, dans l’idée de l’exemplarité dans la santé pour le bien de la société, et toutes ces idées seraient bonnes pour l’Afrique, et pas la France ? Il y a beaucoup de messages qui peuvent être mis au point facilement et je soutiens ce qui ce fait (au SNEG par exemple, même si tout le monde n’est pas d’accord) en termes de prévention directe, avec des mots qui s’adressent directement aux gays. Je peux faire une liste de 10 axes de prévention, comme ça, au lever du lit,anytime. Mais des structures existent pour réaliser ces campagnes et elles ne le font pas.
On a le droit de le rappeler. C’est incroyable, par exemple, le nombre de gays qui ne voient absolument pas le lien entre cette montée de l’épidémie chez les gays et la nécessité de l’engagement des responsables locaux. En 2009, si vous avez le malheur de dire que Delanoë est très absent sur ce sujet, vous avez des dizaines de personnes autour de vous qui disent : « N’importe quoi ! ». C’est cette vision politique qui s’est extrêmement réduite en dix ans. On dirait qu’une génération entière a choisi de ne pas trop regarder ce qui se disait sur le sujet. Et au bout de dix ans, ils sortent d’un long sommeil et le seul truc qui leur vient à la bouche c’est :« Mais tu fais un amalgame ! ». Ces responsables ne se sont pas engagés sur le sujet et ceux qui ont le malheur de rappeler leurs responsabilités se trouvent accusés de ne rien proposer. Donc quand on dit que l’on a « tout essayé », ce n’est pas vrai et c’est un constat qui est en soi beaucoup plus dangereux que les dangers potentiels d’un amalgame du sida chez les gays.
Des propositions
Alors, oui, on radote. Il y a une Action Coordonnée à l’Agence Nationale de Recherches sur le Sida qui travaille sur la prévention et elle ne fait… rien. L’ANRS n‘est absolument pas leader sur la prévention, un triste constat. C’est quand même facile de créer des cohortes de mecs qui seraient d’accord pour être suivis uniquement sur ces questions de sexualité. Depuis le temps qu’on en parle, nous avons perdu une décennie et maintenant, le temps perdu est tel qu’une telle cohorte ne sera jamais lancée. Depuis dix ans, on connaît désormais les motivations qui contribuent au relâchement des systèmes de protection. Nous avons assez de pistes diverses pour lancer des programmes nouveaux. Il y a eu des livres, des abstracts de conférence internationale, des discussions sur Internet, des articles dans la presse. Il n’y a jamais eu autant de gays qui ont partagé leurs sentiments sur le safe sex, le refus du safe sex et la capote. Il n’y a jamais eu autant de sexualité de nos jours (porno, Internet, voyages, sex toys, lubes). On n’a jamais autant parlé de l’influence des drogues et de l’alcool. On n’a jamais autant parlé des fonctionnements mentaux liés au plaisir, à l’addiction, à la compétition, à la compulsion. On n’a jamais autant parlé de l’importance des ethnies et de leur fragilité face aux messages de prévention. On n’a jamais formulé aussi clairement l’idée selon laquelle les séronégatifs devaient être privilégiés dans les messages. Enfin, on n’a jamais aurant insisté pour que les médecins s’expriment sur ce qu’ils vivent avec les nouveaux contaminés.
Et chacun de ces éléments, pris à part, mérite une campagne de prévention chez les gays. J’ai un ami qui m’a montré un gratuit gay de Berlin avec un test comparatif de TOUTES les capotes, avec leur prix, les avantages et les inconvénients, les tailles, les textures, etc. Vous avez déjà vu ça en France ? On sait très bien qu’il y a des gels supérieurs à d’autres. Normalement, chacun de ces sujets, mis bout à bout, permet d’encercler le problème de la prévention du sida pour limiter ces nouvelles contaminations. Symboliquement, c’est très important d’établir ces messages. Parce que ce ne sont pas exclusivement des idées négatives, c’est aussi avancer dans notre relation à la société. Si on communique ouvertement sur la sexualité des gays, c’est toute l’image des gays qui est présentée, et pas seulement celle des homosexuels blancs privilégiés. Et si on n’essaye pas, si on déclare à l’avance que « tout a été essayé », alors, en effet, autant arrêter tout de suite.
Un dynamisme perdu
La grande nouveauté, c’est que les associations sont moins aimées qu’avant. La prévention pourrait être le mouvement qui relancerait cette relation avec les gays, mais l’échec de la prévention a brouillé leur image. Qui oserait dire que la prévention gay est un succès ? Il n’est pas besoin d’être expert pour voir que ces structures ne dépensent pas toute leur énergie dans ce combat. Tout le monde le voit. Ce sont elles qui ont entériné ce côté inéluctable de la fragilité des gays face au sida. Ce sont elles qui ont communiqué avec des campagnes consensuelles qui, souvent, ne veulent rien dire et donnent bonne conscience à tout le monde, sauf aux séronégatifs qu’il faut protéger. Une campagne comme celle-ci a plus d’impact en termes d’image de marque que d’incitation au préservatif. D’ailleurs, personne n’enquête pour savoir si les associations font bien leur travail. J’ai passé assez d’années de ma vie dans ces associations pour savoir comment ça fonctionne. Il est impossible de proposer à un média en France une quête sur ce sujet, quand, à l’étranger, on a le droit de poser des questions. Notre rôle ne se limite pas à les soutenir coûte que coûte, mais aussi à les encourager, par la pression s’il le faut, à être plus dynamique. Par exemple, sur Homovision, un article de Gary Leigh considère que les associations de lutte contre le sida ne se battent pas beaucoup sur la prévention parce qu’elle sont devenues une industrie comme les autres (je reviendrai là-dessus). Pourtant leur positionnement dans le sida se décide d’abord par rapport à leur discours en direction des gays. C’est leur socle. Si elles perdent cette base, n’avons-nous rien à dire ? Nick Alexander me disait récemment sur FB que le budget de Aides pour 2007 était d’environ de 30 millions d’euros, en augmentation de 30% par rapport à 2006. Leurs actions de prévention ont-elles été meilleures ?
