Enquete Prévagay : le sens caché

Paris (FR) - On leur avait dit que ça arriverait. L’enquête Prévagay entérine ce que les associations de lutte contre le sida et les experts savaient déjà : à Paris, un homosexuel sur 5 est séropositif. Résultat concret : quand vous draguez un mec, il y a une chance sur 5 pour qu’il soit séropo. Chez ces séropos, un sur 5 ne sait pas qu’il porte le VIH.
Paris (FR) - On leur avait dit que ça arriverait. L’enquête Prévagay entérine ce que les associations de lutte contre le sida et les experts savaient déjà : à Paris, un homosexuel sur 5 est séropositif. Résultat concret : quand vous draguez un mec, il y a une chance sur 5 pour qu’il soit séropo. Chez ces séropos, un sur 5 ne sait pas qu’il porte le VIH.

Mais l’analyse de cette annonce montre que l’incrédulité reste très importante. Sur les sites Internet des médias gays, nombreux sont ceux qui ont préféré chipoter sur l’intitulé des annonces. Chez Yagg, Christophe Martet et Yannick Barbe ont dû intervenir quand ils ont vu que le principal sujet de discussion tournait autour des mots utilisés dans le titre de la brève. S’est ensuivi un dialogue assez irréel, on parlait de la syntaxe et de la sémantique plutôt que du vrai sujet : que faire face à cette prévalence du sida parmi les gays parisiens ? Et cette réaction épidermique est aussi révélatrice que les données dures apportées par l’enquête Prévagay qui, malheur à elle, se trouve qualifiée de « complot » contre les gays. Certains homosexuels sont si sensibles à leur image dans la société qu’ils refusent en bloc l’idée que l’on puisse mener une étude épidémiologique sur eux. Ils sont farouchement contre l’idée que l’on puisse ainsi tenter de comprendre ce qui se passe dans cette épidémie et qui sont les personnes les plus concernées par le risque d’infection. Leur hantise de l'homophobie sert d'excuse pour se protéger contre des études. Mais si ces études n'existaient pas, ils considèreraient probablement que le désintérêt des pouvoirs public à leur encontre serait aussi homophobe.

 

Un internaute a commencé à radoter (d’une manière anonyme, comme toujours, c’est tellement pratique) : « Les lecteurs ne retiendront que “18% des homos sont séropositifs” ; du pain béni pour Ch. Vanneste et ses groupies ! Faire ce genre d’études uniquement à Paris et au sortir des lieux de promiscuité sexuelle est tout simplement aberrant ! Yagg, Act-Up Paris etc. auraient bien mieux fait de dénoncer l’absurdité de cette enquête (qui ne prive pas les individus de prendre leur responsabilité et de se protéger) plutôt que de crier au loup ! » Phil 86 : « Je pense aussi que le “18% des homos sont séropositifs” est sujet à récupération dans un sens qu’il n’a pas, car ce n’est pas 18% de tous les homos mais 18% des homos qui ont participé à cette étude, très limitée… je suggère “18% des personnes testées dans l’enquête Prévagay” ». Boyspirit revient : « La “Communauté” ne se limite pas à ceux qui fréquentent les backrooms et les saunas ! ». Et ainsi de suite, jusqu’à la nausée.

 

 

Une communauté sous hypnose

 

Chez Gayclic, l’ensemble de la discussion tourne sur ce mystère : l’échantillon est-il représentatif de ce qui se passe dans le reste de la France ? Chez Têtu, comme souvent, les réactions sont monotones. Cela pourrait être une répercussion de l’évolution du lectorat de ce magazine.

 

Mais désormais, sur ces sites, ce qui est flagrant, c’est le refus de regarder les chiffres comme une étude qui analyse une population à un moment donné. Ils refusent tellement de voir les choses qu’on les croirait sous hypnose de déni. Il faudrait leur ouvrir les yeux avec les stretchers de paupières rendus célèbres  par « Orange Mécanique ». Et de dire : ce sont les salopes qui vont au bordel, normal qu’elles soient séropositives ! Ou alors : « Oui mais Martet dit que c’est au lit, chez les couples de mecs, que les principales contaminations ont lieu ». Comme si ces contaminations « au lit » concernaient uniquement des mecs 100% safe qui ne vont pas au bordel de temps en temps et qui ne draguent pas sur le net ? Wake me up before you go-go !

Personne n’a l’air de remarquer que ce qui est montré comme un biais de l’enquête (le fait que ces résultats soient récoltés dans des les « lieux de sociabilité » gays) est peut-être, aussi, un biais qui contribue à une réduction fictive de la prévalence du sida chez les gays parisiens. Après tout, la majeure partie des rencontres gays ne se fait plus désormais dans les bars et les bordels. Internet a détrôné les bars et il est devenu le principal facteur de prises de risques pour le VIH et les IST avec plus de partenaires, plus de drogues, plus de sessions longues, plus d’actes hard. Il se pourrait donc très bien que les chiffres de Prévagay soient en deçà de ce qui a été obtenu dans  les rencontres intra-clubs.

 

Enfin, Warning apporte toujours un élément comique dans le panorama associatif. Leur communiqué de presse s’intitule « Sortir les séropos du placard ». Ben, on aimerait bien que les séropos de Warning sortent eux-mêmes du placard et aient le courage de faire leur coming out sérologique ! À ce jour, on ne sait toujours pas qui parle : est-ce que la séropositivité reste encore si taboue chez eux qu’il faut la cacher ? L’association, qui a comme logo le symbole des barebackers (le signe Bio Hazard), s’insurge contre les risques de discrimination des séropos. Ils appellent de leurs vœux (comme on dit) des soirées entre mecs séropos, ce qui est une bonne idée en soi – à partir du moment où cette idée généreuse ne découle pas  vers un moyen plus rapide de choper de nouvelles maladies. Bien sûr, les séropos ont le droit de s’amuser comme ils veulent mais il ne faut pas s’étonner si les autres homosexuels, séropos ou pas, manifestent de plus en plus leur colère face au phénomène du bareback.

 

 

Colère contre les barebackers

 

La petite péripétie d’un club belge, le week-end dernier, fut assez révélatrice de cet accent de colère. Pour ceux qui ont raté cette histoire : dimanche dernier, un ami FB belge m’envoie (ainsi qu’aux principaux médias gays) l’annonce d’une soirée bareback, le 28 novembre prochain, qui affiche fièrement le logo de Aides. Tout de suite, les réactions indignées tombent. Sur ma page FB, 60 commentaires dont certains de la part de volontaires de Aides qui supposent, avec raison, que le logo est sûrement détourné. La discussion tourne vers les ateliers bareback de Aides qui, visiblement, posent pas mal de problèmes aux volontaires de Aides – et tout le monde avec eux. Il faut dire que le flyer de la soirée est particulièrement racoleur, avec une grosse bite qui encule sans capote et un esprit bon enfant dans l’énoncé de la fête : « Chacun apporte ce qu’il veut PARTAGER : bouffe, boissons, saupalin (sic) pq, bonne humeur… son instrument ». Sans oublier la bonne consciente malsaine, en bas du flyer : « Des sites de prévention permettent aux personnes encore engagées dans ce type de rapport de prendre conscience des risques impliqués». Genre, vous faites les cons, on gagne du fric au passage, mais on a le logo de Aides et vous pouvez vous protéger, hein.

 

Le lendemain, bien sûr, Aides produit un démenti. Mais nous savons pourquoi ce détournement de logo arrive. D’abord parce que les organisateurs de telles soirées adorent provoquer ces petits scandales promotionnels. Ensuite parce que le message de Aides sur la prévention est désormais si trouble que son logo n’est plus protégé, il est facilement détournable. Une telle soirée bareback serait impossible avec  le logo du CRIPS par exemple. Il y a déjà eu des soirées bareback underground en France avec l’approbation de certains établissements gays donc la « particularité » belge n’a rien à voir avec cette tendance de la part des barebackers à s’afficher de plus en plus. Warning les défend systématiquement parce qu’il ne faut pas les stigmatiser. Ils ne le sont pas, puisqu’ils sont si fiers de s’afficher ! Et tout le monde sait qu’il y a une alliance entre Warning et Aides sur la réduction des risques et le refus du jugement. Depuis l’année dernière, Warning déteint sur Aides et la confusion Aides / soirée bareback  se fait naturellement.

 

 

La faute au Marais !

 

Mais revenons à l’enquête Prévagay et sur le fait que les homosexuels, sur les sites Internet de news, soient plus intéressés par la sémantique que par le sens réel des chiffres. En fait, ils veulent croire que la sexualité du Marais n’a pas de conséquence épidémiologique hors de Paris. Ce qui se passe rue Sainte Croix de la Bretonnerie ne les concerne pas. Ils veulent absolument se démarquer de ce qui s’y passe, en disant : "C’est pas moi, c’est le Marais, c’est eux ". Ils discutent des chiffres, des pourcentages,  de vrais petits génies de la statistique. Avec une certaine malice mathématique, ils veulent se convaincre que Paris rassemble une partie importante des gays séropositifs de France (ce qui est vrai) et que ce style urbain ne touche pas les blanches colombes de la Province (ce qui est faux). C’est mal connaître le fonctionnement des épidémies. Les gays, of all people, devraient savoir que cette épidémie est apparue, il y a 25 ans, dans des endroits bien définis, pour se développer à travers le monde. Avec la frénésie sexuelle d’aujourd’hui, chez les gays et les hétéros, les chiffres de Prévagay montrent  bien que l’épidémie du sida atteint un plateau partout en France, sauf chez les gays, où elle persiste à augmenter. Et ça, c’est un fait qui touche tous les gays, qu’ils soient dans le Marais ou à Perpignan.

 

Forcément, ils ont surtout peur que les Boutin et les Vanneste utilisent ces chiffres. Ils seraient bien idiots de ne pas le faire. Cette reprise de l’épidémie chez les gays, cela fait dix ans qu’on l’annonce et cela fait six ans qu’elle est effective et les gays sont responsables, collectivement, de cet échec. Quand on se démène pour que l’adoption soit possible en France pour les homosexuels  et les lesbiennes (même si cela ne concerne finalement peu de cas), on devrait avoir aussi de l’énergie pour faire en sorte que des milliers d’homosexuels ne soient pas contaminés chaque année dans notre pays. Mais on est là, sur les médias, à sortir à nouveau des fadaises comme « Il ne faut pas relâcher la prévention ». Eh, les filles, ça fait des années que vous laissez relâcher la prévention. Tout le monde sait que beaucoup de gays ont été « contents » de ne plus être emmerdés par le sida depuis le début des années 2000. Ce n’est même pas le thème de la manif d’Act Up pour le 1er décembre alors… super.

 

 

Une responsabilité politique

 

Cela donnera une occasion supplémentaire  à Delanoë pour ne pas s’exprimer sur cette étonnante explosion de la prévalence du VIH chez les gays de sa propre ville. À l’époque d’Act Up, tout le monde aurait traité ce maire de criminel par défaut, puisqu’il ne se prononce jamais sur le problème. Hier, pas un seul média ne s’est tourné vers ce maire  pour lui demander ce qu’il pense, comment il réagit, si ça l’affecte de voir ses semblables homosexuels se contaminer de la sorte. Ce qu’il compte faire ?

Même sur ma page FB, il a fallu sortir la grosse artillerie de la pensée militante pour expliquer, par A plus B, que cette situation sanitaire (car c’en est une) dépend aussi de la Mairie de Paris. Si Delanoë ne va pas s’exprimer directement en direction des barebackers, il pourrait au moins s’adresser directement aux gays pour les motiver dans un moment difficile de la prévention gay, et remplir son devoir de maire dont les prérogatives s’étendent à la bonne santé de ses administrés.

 

 

Plus d’analyse, donc plus de mouvement

 

Mais, pour cela, il faudrait s’exprimer librement, avoir le courage d’analyser ces études  de surveillance  épidémiologique avec une vraie profondeur, au lieu de se cacher derrière  des interviews d’experts de 3 minutes en vidéo où l’on considère que ce qui est dit dans la vidéo est plus important que ce que l’on pourrait écrire. Les journalistes gays sont particulièrement flemmards. Il n’y a pas de responsable dans cette prévalence élevée, ni du côté des gays, ni du côté des politiques  ou des institutions. C’est bien pratique. Les commentaires sur les sites Internet sont  si affligeants que les modérateurs sont dépassés par une telle bêtise. Ça se voit : ils ont les bras qui en tombent. À force de nourrir les news gays de révélations super intéressantes sur qui est à poil aujourd’hui, qui a fait un duo avec Lady Gaga et  pourquoi Paris est une ville si sexy, on finit avec un traitement de l’actualité qui est si trivial qu’il se cache derrière les blogs. Et même quand on n’est pas d’accord, il faut le faire d’une manière amicale. C’est la nouvelle culture médiatique gay : surtout pas de conflit qui pourrait faire fuir les internautes. Demain, on aura une autre affaire d’homophobie, n’est-ce pas. Plus vite on oubliera ce petit problème du sida chez les gays. Parisiens. Du Marais. Qui vont dans les bordels.


Didier Lestrade

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