Le sperme et la République
Non, sérieusement. Tout d’abord, let me introduce you to the Net Baromètre Gay. De temps en temps (la dernière fois, c’était en 2006) une enquête est menée via Internet pour récolter des informations sur la sexualité des gays. On pourrait croire que ces études sont nombreuses, puisqu’elles sont fondamentales pour suivre l’évolution des pratiques sexuelles. Elles ne le sont pas, elles sont même rares. Celle-ci a été menée par Alain Léobon, chargé de recherches au C.N.R.S., professeur à l’Université du Québec, à Montréal et elle a bénéficié du support de 9 sites communautaires gays français.
Au total, 19.502 questionnaires ont été analysés ce qui, en termes de puissance statistique, est tout à fait correct. Pour comparer, quand France 2 pose une question communiquée lors d’un journal de 20h, le nombre avoisine les 20.000 réponses. Ensuite, on peut se demander si ces 19.502 personnes sont représentatives de la population gay. L’âge médian des répondants est de 36 ans, les moins de 25 ans comptabilisant 18.8% des internautes. Ceux qui ont plus de 45 ans totalisent 19.1%. 54.7% des répondants vivent en couple stable (60% pour les jeunes), 63.6% ont fait des études supérieures et 53.2% ont des revenus mensuels supérieurs à 1600 euros. La grande majorité (79.5%) se définit comme homosexuels. Au niveau géographique, ils sont franciliens à 32.9% contre 67.1% vivant en régions.
Personnellement, je trouve que cet échantillon démographique n’est pas assez représentatif, mais je pense que cette étude est intéressante en dépit de ses biais. Internet est le lieu privilégié de la drague et de la communication entre gays. Même si un grand nombre de répondants ont choisi CitéGay pour s’exprimer, c’est assez fidèle aux attentes du profil jeune, préférant des sites communautaires légers, avec du potin, des news rapides. 95.7% utilisent ces sites de rencontre, régulièrement ou occasionnellement, les jeunes étant dans la même fourchette avec 96.3%. S’ils sont donc très proches d’un univers gay, ils sont toujours 12.7% à n’avoir jamais entrepris un dépistage du VIH, ils ne savent donc pas s’ils sont séropositifs ou pas. 69.4% se déclarent en revanche séronégatifs et 11.7% sont séropositifs. Il y a moins de jeunes séropos (3.1%), mais ils sont plus nombreux à être sérointerrogatifs (7.5% contre 6.2% pour l’ensemble des répondants. Pour les IST, 8.3% déclarent en avoir une dans les 12 derniers mois et 30.8 ont en eu au moins une dans leur vie. Enfin, près d’un répondant sur deux (45%) a effectué un dépistage au VIH durant l’année écoulée et un quart (24.8%) pour la syphilis.
Les prises de risques
Le Net Baromètre Gay confirme plusieurs choses que l’on savait déjà. Les séropositifs consomment davantage d’alcool et de drogues. Dans l’ensemble, 51.8% des répondants ont consommé au moins une fois de la drogue, mais ils sont 74.5% chez les séropositifs. Les jeunes de 18 à 25 ans utilisent la drogue pour le fun et en consomment plus (cannabis, ecstasy, amphés, speeds) que l’ensemble des répondants.
Quant à la consommation sexuelle, la moyenne est de 17 partenaires en un an (deux tiers rencontrés sur Internet). Les jeunes sont moins dans le nomadisme sexuel avec pas mal de couples stables et fidèles. Ils sont aussi plus nombreux à négocier leurs rencontres contre de l’argent ou des biens (10.8% contre 4.9% pour l’ensemble). Pour les pratiques, c’est assez représentatif. 94.9% de masturbation, 99.1% de pipes, 86.7% de rimming, 79.5% de pénétration active, 75.5% de pénétration passive et 50.5% de partouzes. Tout ce qui est plus spécialisé est quand même bien représenté. Baiser avec plusieurs mecs actifs (25.3%), le bareback touche un homme sur 4 avec 25.4%. Ensuite les jeux sexuels somme l’urophilie (24.8%), le fist (23%), le SM (23%), la scatopohilie (3.6%).
La nouvelle principale de l’étude, c’est la banalisation du contact avec le sperme, en particulier avec les partenaires occasionnels. 64% avalent le sperme lors d’une pipe, 26.3% lors d’un contact anal (soit actif, soit passif). Les jeunes sont moins nombreux à déclarer qu’ils y participent, c’est peut-être un biais de timidité. Surtout qu’ils sont 20% dans le bareback et ils s’exposent tout autant que les autres au sperme oral. Le Baromètre Net Gay entérine l’augmentation des prises de risques chez les gays dans les relations occasionnelles (40%) et 20% dans des relations régulières. 37.9% des 18-25 ans et 38.9% des plus de 25 ans déclarent au moins une relation anale non protégée dans les douze derniers mois. Ces prises de risques sont d’autant plus importantes qu’elles sont motivées par la non-connaissance du statut sérologique des partenaires, ou de soi-même. Ceux qui ne savent pas s’ils sont encore séronégatifs prennent plus de risques : ils déclarent plus de pénétrations sans capote et ils ont plus de prises de risques régulières. Quant aux jeunes séronégatifs, ils prennent, eux aussi, plus de risques. Pour les séropos, on est déjà dans la rumeur du TasP, puisque 71.2% (presque 3 sur 4) déclarent au moins une pénétration anale sans préso. 45.2% d’entre eux le font fréquemment et 31.5% le font régulièrement.
Et c’est là qu’on pénètre dans le cœur de l’étude qui montrent que, depuis 2006, les prises de risques se banalisent. Ce qui explique peut-être pourquoi certains médias gays n’en parlent pas. Tandis que les associations LGBT regardent ailleurs. En moyenne, 29.4% des répondants ont été des barebackers durant les 12 derniers mois. Ils sont moins nombreux chez les séronégas, thank goddess, avec 23.9%. Mais ils sont désormais majoritaires chez les séropos et séroninterrogatifs avec un whopper de 55.3%. Ce qui veut dire, les copines, que lorsque vous baisez avec un séropo ou un mec qui ne connaît pas son statut sérologique, il y a une chance sur deux pour qu’il ait baisé sans capote avant vous. Enjoy ! Bien sûr, cette dérive est alimentée par le sexe non protégé entre partenaires stables séropos : ils sont 63.3% à avoir laissé tombé la capote. Et quand ils baisent avec un séropo occasionnel, ils sont un tiers (33.3%) à ne pas utiliser la capote. Et c’est toujours sympa de le rappeler : 13.4% des séropos baisent sans capote avec des partenaires occasionnels séronégas. L’enquête souligne ce qui ne fait pas plaisir à lire : plus les gays sont âgés et moins ils sont safe. Les jeunes sont nombreux à ne pas utiliser la capte dans leur couple stable (70%), mais ils sont moins nombreux à le faire avec un partenaire quel que soit leur statut.
Encore des données stigmatisantes ? Ben voilà, les facteurs de risques rassemblés par l’enquête sont : avoir plus de 25ans, ne pas avoir fait d'études universitaires, vivre dans la région parisienne, être un grand consommateur d'Internet et multiplier les partenaires. Les sites les plus « dangereux » en matière de prise de risque sont les sites de Bears, SM et, of course, Bareback. Les lieux de drague extérieurs, les clubs et saunas aussi. Autres facteurs de risque : le sexe tarifé (ah merde, ça nous rappelle quelqu’un) et bien sûr les drogues et les IST. Enfin, l’étude souligne un point rarement abordé : la banalisation des pratiques non protégées au sein du couple entraîne une moindre vigilance à l'extérieur du couple et des prises de risques plus importantes. Pareil pour le contact du sperme.
Analyse
Cette enquête ne nous apprend pas beaucoup de choses. Elles les confirme. Dans les pays riches, la prise de risque se banalise et ce point de bascule touche un pourcentage des gays qui augmente avec chaque étude. Lentement mais sûrement, le discours d’Aides et de Warning se diffuse en France. La réduction des risques fait plaisir et le sperme fait moins peur : il récupère sa signification érotique perdue au cours des années 90 et les jeux autrefois interdits sont de retour. Le sperme a du goût, on le redécouvre. Le sperme ne reste plus dans la capote, on le lèche. Pour le VIH, on est tous pratiquement persuadés que le TasP a un effet réel sur les taux de contamination. Avec une telle augmentation des prises de risques dans toutes les couches sociales et géographiques, si les multithérapies ne faisaient pas leur effet sur la transmission du VIH, les chiffres seraient beaucoup plus élevés. Plus on baise, plus on s’expose. Mais voilà, Aides et Warning parlent peu du sempiternel train en cache un autre. Vous avez un copain autour de vous qui a chopé une hépatite C récemment ? Derrière le risque du VIH, on le sait tous, subsiste le danger des IST et des hépatites. Et ça, les mecs, on vous souhaite bonne chance. Je ne vois pas beaucoup de pays occidentaux prendre le risque de diffuser un message aussi complexe, particulièrement avec un sida qui augmente très rapidement en Angleterre et en Allemagne. Ça va être très difficile de communiquer sur le ton de « mmmm c’est super bon le sperme, mais il y a toujours des virus dedans ! ». ou « Si tu le gardes à l’intérieur, on fera comme si on l’avait pas vu ! ». Ou « T’as réglé le problème du sida, tu vas t’amuser avec le VHC ! ».
Enfin, il y a plusieurs choses à dire sur cette étude. Pourquoi un tel gap entre 2006 et 2009 ? À cause de ce retard, il est assez difficile de faire des comparaisons de données à baseline. Il est pourtant évident que ces études comportementales sur la sexualité des gays doivent se faire via Internet, puisqu’il est désormais le principal moyen de rencontre. En l’espace de trois années, la sexualité gay a énormément évolué, au moins dans ses représentations. L’influence de Facebook, des sites de rencontre, du porno n’a jamais été aussi puissante. Au même moment, le recul des médias gays et des associations sur le sujet n’a jamais été aussi criant. Ils parlent finalement très peu du VIH, que ce soit sur papier ou online. La preuve, cette étude n’a été relayée que par certains de ces médias, les autres ayant carrément choisi de faire l’impasse. Même s’il y a des conflits médiatiques ou associatifs en termes d’exclusivité des résultats, il est impossible de refuser de faire connaître les résultats d’une étude française qui touche… 19.000 homosexuels ! Quoi qu’on dise, c’est un échantillon impressionnant.
Le fait est, ce chiffre en lui-même est une controverse. Il est désormais bien difficile de dire que cette banalisation de la prise de risque et du contact avec le sperme provient d’enquêtes réduites, avec de maigres effectifs. Il y a une base scientifique derrière ces chiffres qui ne va pas avec la maigre communication des principaux médias gays. L’épuisement de la prévention gay s’est particulièrement accentué depuis ces trois dernières années avec des camps qui s’oppposent tout en admettant qu’ils aimeraient bien tourner la page. Nous commençons tous à nous lasser, il faut bien l’admettre, de ce bareback de plus en plus présent.
Et il est clair que toutes les associations de lutte contre le sida sont désormais sous la coupe de directions qui n’ont absolument pas envie d’aborder le sujet de cette sexualité gay à la dérive. D’ailleurs, la preuve, c’est que vous ne les entend plus. À la tête de ce laisser-aller politique, il y a bien sûr le Sidaction qui distribue l’argent et qui s’arrange, chaque année, pour que ces questions sur la sexualité gay ne soient pas vraiment abordées à la télé. Parce que c’est forcément le Sidaction qui entérine les thématiques discutées ce jour-là.
Conclusion
Encore une fois, ce qui m’intéresse ici n’est pas d’apporter uniquement des données factuelles et de l’information sur la sexualité gay. Ce qui est important, ce qui devrait être fait ailleurs, c’est offrir un commentaire et une analyse. Après tout, il me semblait qu’Internet était fait pour ça. Et ce qui est nécessaire ici aussi, c’est de comparer ces commentaires avec ce qui pourrait être dit ailleurs, sur la sexualité d’autres minorités. Vous allez dire que j'étire trop loin mais : est-ce que la religion des gays, c’est leur sexualité ? Est-ce que la sexualité des croyants, c’est leur religion ? Est-ce que la sexualité à la dérive des gays, c’est une croyance et un système de valeurs qui a des problèmes ? D’ailleurs, n’oubliez pas que certaines études de suivi des mentalités dans la prévention sont appelées K.A.B.P. ou Knowledge, Attitude, Beliefs, Practice (j’insiste sur le mot « Beliefs » ou « Croyances). En quoi croient les gays quand il s’agit de leur sexualité ? C'est quoi la mystique du sperme chez nous? Comment partageons-nous ces informations sur ce que font les gays sexuellement ? Pourquoi le SM et la sexualité des Bears, au départ safe, sont devenus le rendez-vous des mecs pas safe et égoïstes ? Le Bear et le SM, au départ, c’est pas ça ! Comment se diffusent les nouveaux enjeux de la prévention au moment où le TasP est discuté, au niveau intime, au niveau de la rumeur et des potins, à la terrasse du Cox ou pendant les dîners au restaurant ? Si les gays, en majorité, sont encore safe, que pensent-ils des autres qui grignottent leur sexualité?
Bref, personne ne semble comprendre que ce changement de la sexualité gay ne reflète pas seulement ce que nous faisons au pieu, ça devient le moteur qui alimente nos croyances, notre idéal dans la vie, et ça mérite d’être commenté, non ? Quand les leaders de la communauté gay n’ont rien à dire sur cette sexualité qui part en couille (car elle a un impact réel sur leur santé et forcément sur la santé publique aussi), ne sommes-nous pas en train de jouer un jeu politique dangereux ? Et tous ces gays et ces lesbiennes qui ont un avis si puissant sur la République et la laïcité, vous les entendez parler de la sexualité des gays qui, forcément a un impact sur notre place dans la République et la laïcité ? Pourquoi existe-t-il un tel silence autour ce sujet (comme l’affaire Mitterrand) qui peut servir de marqueur d’évolution de notre propre morale, sur le regard que nous portons sur nous-mêmes ? Je veux dire, le jour où Carline Fourrest dira quelque chose sur le bareback, on aura une cohérence. Le jour où Joseph Macé-Scaron dira quelque chose de cohérent sur la prise de risque, on aura fait un pas en avant. Pour l’instant, les leaders de la République LGBT n’ont rien à dire sur ce sondage. Ils sont très haut dans la hiérarchie culturelle et politique, ils ont accès à des tribunes dans Le Monde et dans les grands magazines d’information. Ils regardent les problèmes des homosexuels de loin. Eux qui parlent des grands idéaux de la République ne s’intéressent pas à ce qui ce passe au niveau de la politique sexuelle quotidienne des gays qui les entourent. Pratique.
