Les 49 épisodes perdus d'une série LGBT

A chaque fois qu’un événement se produit, on peut décider que nos idées préalables suffisent pour le comprendre – on range alors cet événement dans les tiroirs des choses qui nous donnent raison. Et au fond on ne le traite pas comme un événement. Ou on peut essayer de se demander si cet événement ne nous oblige pas à revoir, corriger ou reconstruire nos catégories de pensée.  
A chaque fois qu’un événement se produit, on peut décider que nos idées préalables suffisent pour le comprendre – on range alors cet événement dans les tiroirs des choses qui nous donnent raison. Et au fond on ne le traite pas comme un événement. Ou on peut essayer de se demander si cet événement ne nous oblige pas à revoir, corriger ou reconstruire nos catégories de pensée.  

C’est un pote hétéro qui m’a appris qu’une tuerie avait eu lieu dans un club gay. Je crois que j’ai essayé de ne pas être surpris. Ce sont les Etats-Unis, tout le monde peut se faire tuer par un large panel d’armes à feu achetables n’importe où. J’aurais voulu être blasé mais je n’y suis pas parvenu.

Les détails de la tuerie commençaient à être connus. Une vidéo circulait déjà. Je voyais passer sur mon mur une vidéo d’un hommage rendu en chanson sur un pont de la ville d’Orlando. Le discours d’Obama était parfait. Les portraits des victimes commençaient à être visibles en ligne.

 

Les visages sont jeunes. Leurs photos pour la plupart sont des selfies où chacun se présente de façon charmante et sexy. Gays, lesbiennes, latinos et latinas, mère, frère, couples – tous frères et sœurs (pardonnez ma binarité) au Pulse, cette boîte qui devait son nom aux battements de cœur d’un frère mort du sida.

J’ai eu immédiatement l’impression qu’on m’avait déjà parlé de ces vies. Le jeune entrepreneur qui travaille deux fois plus que les autres et va s’amuser pendant le week-end, la videuse de la boîte qui est partie d’Hawaii pour se trouver une place dans la communauté, le geek fan d’Harry Potter, la mère qui réchappe deux fois au cancer et n’a de cesse de profiter de la vie en dansant dans un club gay, le bogosse de 19 ans qui va draguer ses premiers mecs en boîte, le couple qui prévoit de se marier… 49 épisodes d’une série LGBT pourraient auraient pu écrits en un soir.

 

 

Accepter de ne rien comprendre.

 

Et puis il y a l’énorme point d’interrogation que représente le tueur Omar Mateen. Etait-il gay ? Draguait-il au Pulse ? Etait-il radicalisé de longue date ? Comment un homme aussi instable peut-il se procurer des armes si facilement ?

Ce n’est pas idiot de savoir ce qu’il avait en tête puisqu’il est la cause de l’événement. Mais probablement que lui-même, s’il avait été emprisonné et fini ses jours à l’ombre, n’aurait pas fourni d’explication plus claire sur son propre geste. Entre son homosexualité présumée (parce qu’il avait téléchargé Jack’d sur son téléphone ou fréquenté le Pulse) et sa radicalisation par internet, rien ne tient vraiment la route. Le FBI a déclaré n’avoir pas trouvé de preuves véritables de ses fréquentations homosexuelles dans ses données numériques. On sait également qu’il n’est jamais allé en Syrie ou ailleurs suivre un entraînement djihadiste. Le portrait du New York Times le présente comme quelqu’un d’instable, « toujours agité, toujours fou », incapable de suivre correctement le rythme d’un Attan, une danse traditionnelle afghane.

 

En revanche, personne n’a pu s’empêcher de proposer une interprétation de ce geste. Et on a mobilisé toutes les ressources herméneutiques possibles pour passer d’une échelle individuelle à une échelle globale : c’est l’acte d’un fou, c’est l’acte d’un djihadiste, c’est un acte homophobe, c’est l’acte d’un migrant qui refuse les valeurs du monde occidental (interprétation délirante de Donald Trump qui ignore manifestement que Omar Mateen était américain).

 

Depuis le 7 janvier ou le 13 novembre, on sait que l’interprétation des événements peut donner lieu à un deuxième traumatisme. Laurent de Sutter l’a très bien expliqué au Devoir dans une interview : « Le délire interprétatif qui se déploie après l’événement (…) devient une maladie auto-immune, un cancer de la pensée, dans lequel les explications deviennent une arme de destruction massive bien plus dévastatrice que la tuerie elle-même. Il y a un retournement contre soi d’un discours qui devient un poignard par lequel on étripe toute intelligence possible des événements. »

 

 

Porter une mémoire. 

 

Je veux conserver mon intelligence. Et comme d’autres le rappelaient, il y a d’autres événements historiques qui n’ont jamais pu recevoir une unique explication. Le 19 juin sur le plateau du Supplément, Martin Schultz, qui goûte un peu la philosophie hégélienne allemande, est même capable de proposer une alternative qui surplombe toutes les autres questions : soit on accepte un monde complexe soit on le simplifie injustement. Puis je le vois se désoler de la simplicité du monde tout en reconnaissant qu’il n’a jamais mis les pieds dans un club gay.

 

J’adorerais être complexe et prudent moi aussi, mais je sais qu’un certain nombres d’explications auront toujours moins de visibilité.

 

Ce n’est pas uniquement parce que ce qui s’est passé à Orlando me touche que je dois être partial et choisir la simplicité d’une interprétation et d’une seule. C’est parce que je sais que l’explication qui provient de la communauté LGBTQ elle-même sera invisibilisée et marginalisée une seconde fois. Nous – ceux qui se sentent en fraternité avec les membres de la communauté LGBTQ – sommes tenus de porter une interprétation qui sinon disparaîtra dans le bordel de haine ambiant.

 

C’est comme ça que je veux porter la mémoire du massacre d’Orlando. Ce n’est pas – je le répète – une partialité totale qui nous rendrait aussi délirants que les autres. Ce n’est pas être compatissant en se moquant parfaitement de la vision du monde que défendaient les victimes (façon Manif pour tous). Ce n’est pas seulement montrer leurs visages. C’est aussi défendre ce que leurs vies rendaient possibles, c’est-à-dire la convergence vers un lieu où on pouvait se retrouver pour danser, boire et se rouler des pelles en brillant de sa plus pure et individuelle beauté.

 

Si on suit l’évolution du narratif du New York Times, on voit comment les  hommes politiques ont du mal à nommer simplement la communauté LGBTQ, alors on est passé directement à la case Daech. Or la communauté LGBTQ elle-même a tenu à insister sur une explication (c’est vrai plus proche de celle d’Obama – mais parce qu’Obama a sans doute mieux compris ce qu’est être la cible d’une haine généralisée) : la cause du massacre est d’abord dans la capacité à se procurer facilement des armes.

 

On peut donc trancher entre ceux qui veulent parler de terrorisme et ceux qui veulent parler du contrôle des armes : Orlando est une attaque homophobe. Notamment car au même moment, un homme blanc et chrétien à Los Angeles s’apprêtait à attaquer la Pride – ou parce qu’au Mexique par exemple un autre club gay dans l’état de Veracruz avait fait l’objet d’une attaque armée et homophobe de la part de gangs. On a dit que les gays étaient à l’abri de l’homophobie du monde entier grâce à quelques lois sur le mariage gracieusement accordées par nos sociétés libérales, mais c’est faux. Le vote gay est certes récupéré jusque dans le camp nationaliste (Marine Le Pen ou Trump n’ont jamais été aussi proches), mais être un prétexte électoral et être protégé sont deux choses différentes.

 

Je suis capable de trancher entre ceux qui veulent accuser l’islam de justifier l’homophobie et ceux qui veulent faire remarquer à quel point l’homophobie est partagée par une société entière. Si on entend des voix d’imams soutenant la mort d’homosexuels, les prêches de l’église de Westboro sont du même tonneau. Aucun discours gay-friendly ne viendra sans doute des instances mainstream religieuses. Mais les religions ne sont pas des blocs monolithiques de dogmatisme. Chacun y cherche, quand on lui en laisse la chance en tout cas, ses propres ressources pour prendre soin de soi, de son âme, pour ancrer son attachement à la vie dans autre chose qu’une réussite professionnelle ou un nombre incalculable de plans culs.

 

La communauté LGBTQ a toujours baigné dans une spiritualité ouverte où même la plus vulgaire des drag queens peut fièrement prophétiser l’amour et le disco.  Les trans gay ou lesbiennes latinas qui dansaient ensemble étaient sans aucun doute pour une majeure partie chrétiens et catholiques. Et ils ne voyaient aucun problème à vivre une pareille vie.


Richard Mèmeteau

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