Il faut séparer le bon gay de la folle

Il y a cette idée dans l'air, comme une force invisible, d'un horizon à atteindre pour tout homosexuel qui se respecte: renvoyer la bonne image de l'homosexualité et donc s'y conformer en étant un bon homosexuel. Il y aurait deux groupes, les bons gays et les mauvais gays. La folle serait  un peu la mascotte des mauvais gays, même s'il n'y pas qu'elle dans ce groupe, elle phagocyte totalement l'attention et subit cette nouvelle homophobie horizontale. « OK tu es gay, c'est formidable mais ne soit pas une folle ! ». Si les choses sont rarement formulées de la sorte, cette homophobie habituelle des hétéros sur les homos est désormais monnaie courante à l'intérieur même du groupe. Je me suis fait cette réflexion à plusieurs reprises lors de banales conversations.  
Il y a cette idée dans l'air, comme une force invisible, d'un horizon à atteindre pour tout homosexuel qui se respecte: renvoyer la bonne image de l'homosexualité et donc s'y conformer en étant un bon homosexuel. Il y aurait deux groupes, les bons gays et les mauvais gays. La folle serait  un peu la mascotte des mauvais gays, même s'il n'y pas qu'elle dans ce groupe, elle phagocyte totalement l'attention et subit cette nouvelle homophobie horizontale. « OK tu es gay, c'est formidable mais ne soit pas une folle ! ». Si les choses sont rarement formulées de la sorte, cette homophobie habituelle des hétéros sur les homos est désormais monnaie courante à l'intérieur même du groupe. Je me suis fait cette réflexion à plusieurs reprises lors de banales conversations.  

L'an dernier, lors de la première manifestation en faveur du mariage pour tous (suite à l'agression des Femen), on m'a dit : « Votre manif c'est formidable mais n'en faites pas trop quand même, habillez-vous sobrement pour défiler ».  De la même manière que les cathos avaient reçu la consigne de s'habiller moins coincés (en laissant les croix et les serre-têtes à la maison) pour leurs regroupements, on me conseillait de ne pas être trop gay pour défendre le mariage pour tous, de ne pas y aller en folle quoi. Le genre de réflexion qui me met hors de moi, le gay respectable n'aurait aucun signe visible. Cachez-moi cette folle que je ne saurais voir, si vous voulez des droits, il va falloir montrer votre meilleur profil. Ainsi donc la folle n'est pas respectable dans l'espace public et il est de bon ton d'être straight acting. Le Pink Bloc avait bien compris l'hypocrisie du discours dominant et avait invité les manifestants à venir habillés le plus follement possible pour clamer haut et fort: nous défilons tels que nous sommes et nous voulons des droits pour ce que nous sommes, pas pour une image de bon homosexuel que vous attendez, justement. 

 

Mais il y a déjà un problème car à ce stade, la folle, terme qui engloberait tous les mauvais gays, mélange plusieurs réalités et c'est bien pour cela que l'idéologie dominante du bon gay fait tant de ravages à l'intérieur même de la communauté parce on relie trop facilement folle à mauvais gay.  Il y a cette peur chez pleins d'homos d'être associés à la folle du Marais, à sa vulgarité, à sa beaufitude, à ses manières, à la musique qu'elle écoute. Ainsi le beauf gay se retrouve associé à la folle et subit la même haine. Mais ce n'est pas de la follo-phobie; c'est de racisme social dont il s'agit. La primo-communauté (disons, la communauté visible, celle qui est présente dans toutes les grandes villes du monde au sein de quartiers comme Le Marais, Trueca, Soho, etc., étrangement similaire dans le monde entier) à ceci de paradoxal qu'en intégrant des homos de tous horizons, elle est de fait un espace populaire. Il me semble que c'est inhérent au fait  d'être une minorité (5% de la population selon les statistiques) issue de toutes les couches sociales de la société sans distinction. Je pense que ce côté populaire est un mal nécessaire et c'est une évidence qu'on ne peut pas tous se ressembler et qu'il y a autant de gays différents qu'il y a de classes sociales. Combien de fois ai-je entendu « Je ne veux pas aller à la Gay Pride, ce n'est qu'un ramassis de beaufs plus vulgaires les uns que les autres ». Or il faut bien admettre que cette primo-communauté reste une porte d'entrée pour beaucoup d'entre nous et qu'elle fait sens à un moment ou à un autre dans un parcours de vie. Ne rejetons donc pas, parce qu'on a avancé dans la vie, qu'on n'est plus à ce stade là, cette communauté.

 

Plus globalement, le bon gay se doit d'être assez anti-communauté - rien que le mot communauté que j'emploie depuis le début lui pose problème. Comme les hétérosexuels qui n'appartiendraient à rien, le bon gay a le poil qui se hérisse quand il se sent obligé d'appartenir à une communauté par son identité sexuelle. Mais la communauté est une vue de l'esprit, qu'on la fréquente ou pas importe peu, on en fait partie par définition. Être homosexuel, c'est aussi accepter qu'on fasse partie d'une minorité statistique à défaut de fréquenter une communauté réelle. D'où la mode, ces dernières années, du pd hors milieu mais quand même dans le milieu, sans y être, sur les côtés mais quand même dedans parce que le bon homosexuel est quand même un peu hors milieu. Parce que pour le néophyte, le milieu c'est le Marais mais il existe des quantités de milieux différents (dont le milieu des hors milieu) qui font tous partie de la communauté. On sent ici tout le poids de cette force invisible qui dicte le fait de devoir appartenir à cette bonne catégorie, celle du bon gay. Tout devient bon dans le langage pour ne pas appartenir à la communauté, au milieu, à la folle donc. Parce que finalement l'intolérance est extensible, elle se propage facilement de anti-folle à anti-communauté.

 

 

Et puis bien sûr il y a la folle qui est en fait juste efféminée, ou maniérée (à divers degrés) de toutes classes sociales confondues et subit un vrai racisme anti-folle. Pour certains la folle appartiendrait au passé comme une figure de la marginalisation propre aux années sombres de l'homosexualité, une pose en quelque sorte, qui n'a plus de raison d'être dans ce monde post-gay (dans un documentaire vu au festival Chéries, Chéris en 2007, l'auteur définissait le monde post-gay pour une normalité acquise et une banalité sociale pour toutes les choses liées à l'homosexualité, reléguant la subversivité au passé. Le début du monde post-gay remonterait donc à 1981 avec la dépénalisation). Puisque homos et hétéros seraient égaux (ou en voie de le devenir) l'homosexuel se devrait d’être similaire à l'hétérosexuel: masculin. Sauf que l'on ne choisit pas vraiment d'être efféminé ou maniéré; Edouard Louis nous le rappelle bien dans son roman En finir avec Eddy Bellegueule. Avant même qu'une quelconque réflexion ne soit envisageable, il était folle dans les yeux des autres.  Un ami (homo) avec qui je bossais m'a dit il y a quelques années : « Mais ce n'est pas possible, dès que tu ouvres la bouche, on sait que tu es gay », ajoutant « Tu  devrais faire un effort »  sous entendu: « Ne sois pas un mauvais gay ». C'est devenu une obsession pour moi: que ça ne s'entende pas. Quand j'ai fait de la radio quelques années plus tard, j'ai été très surpris de ne rien comprendre en m'écoutant pour la première fois.

 

 

Genre ≠ Sexualité ?

 

Les études de genre n'arrangent rien à l'affaire. Bien avant que ce terme ne soit dans l'actualité, l'idée que la sexualité soit séparée du genre en faisait conclure certains que « Tu vois, la sexualité est à l'intérieur de toi et elle n'a rien, mais rien à voir avec ton genre: le fait que tu sois efféminé, donc s'il te plait, c'est une révolution, sois masculin car tu as le droit de l'être ». Sauf que par constat (ne serait-ce que sur moi-même), genre et sexualité ont beau être séparés, ils ont néanmoins des liens étroits. Si un grand nombre d'hommes homos ne sont pas efféminés et de femmes homos pas masculines, tant mieux pour eux, pour elles. Il existe aussi un grand nombre de personnes pour lesquels c'est le cas. Et c'est cette partie là qui subit le racisme de l'autre.

 

Il y a donc une idéologie anti-folle (et anti-butch de l'autre côté...). Le terrain ici est glissant car les opposants aux gender studies pensent effectivement que genre et sexualité ne font qu'un et donc que celui qui a les attributs d'un genre aura forcément la sexualité qui va avec. Or ce qui ressort de l'écho médiatique des gender studies, c'est qu'elles disent justement que la sexualité et le genre sont des choses séparées même s'il ne faudrait pas faire l'erreur de croire que même séparés, ces concepts n'ont pas de liens entre eux.  Ainsi, prenons des exemples concrets: il peut y avoir des hommes hétéros efféminés (Guillaume et les garçons à table de Guillaume Gallienne), des hommes homos masculins, des femmes hétéros masculines, et des lesbiennes féminines... Très bien! Formidable. Il y a aussi des  hommes trans-hétérosexuels (Lawrence Anyway de Xavier Dolan). Cette formidable théorie, qui explique tous les cas particuliers, laisse un peu de côté notre bonne vieille amie la folle qui, elle, a le malheur que son genre (ou de vagues attributs tout au plus) se soit aligné sur sa sexualité: homos-éffémines et lesbiennes-masculines sont clouées au pilori.

 

C'est là qu'on devrait faire attention à ne pas appliquer les études de genres comme une loi mathématique qui résout toutes les équations en présence. Car si les gender studies différencient les deux notions (genre et sexualité), elles ne les opposent pas forcément, mais dit juste, il me semble, que tous les cas sont possibles. Et en aucun cas, même si elles déconstruisent le genre comme construction sociale, elle ne disent qu'on choisit sa sexualité. Vous pouvez déguiser les petits garçons en filles et les filles en garçons, il ne se passera rien, les petits garçons ne deviendront pas homosexuels et les petites filles ne deviendront pas lesbiennes et d'ailleurs personne n'a envie de faire ça, sauf ce médecin fou en Nouvelle-Zélande dans les années 60 qui, n'ayant rien compris à la théorie du genre, expérimenta sur des jumeaux de travestir un des deux garçons en fille pensant qu'il allait devenir naturellement hétérosexuel. Vous pouvez découvrir cette horrible histoire dans cet article du Figaro qui feint à son tour de détenir la preuve de la nocivité des gender studies puisque l'expérience tourna au drame. Il faut juste dire aux enfants que les apparences de genre sont des conventions sociales et culturelles, que les filles ne sont pas obligées d'être ultra féminines et précieuses, que les garçons ne sont pas obligés d'être des brutes pour être des hommes...

 

On se sent homme ou on se sent femme, on se sent homo ou hétéro, personne ne choisit, parfois le corps ne correspond pas à ce sentiment intérieur et les gens changent de sexe parce que c'est cette vérité intérieure qui compte. Voilà ce que je dirais à mes enfants. Voilà au moins un apport de la théorie du genre pour les homos: leur dire vous n'êtes pas des femmes coincées dans des corps d'homme (ou vice versa), vous êtes des hommes ou des femmes homosexuelles, des entités à part entière, pas une erreur de la nature. Ainsi donc depuis bien des années la mode est donc revenu aux homos très masculins et au lesbiennes très féminines (les lipstick). On a enfin le droit d'être des vrais mec ou des vrais meufs tout en étant homosexuelles. Mais on a beau s'être relooké, la folle est toujours là sous les moustaches, les chemises de bucheron, les manteaux noués autour de la taille... On peut se travestir avec les vêtements mais le corps ne ment pas. Quelques verres et la folle revient au galop. N'ayons plus peur de nos corps; acceptons la féminité qui est en nous, arrêtons de la combattre, ou au moins acceptez-là chez les autres si vous ne l'acceptez pas en vous à quelque degré qu'elle soit.  Soyons post-genre désormais ou soyons queer tout simplement.

 

Cette obsession et cette pression d'être un bon gay ont développé chez les homos  une haine anti-folle qui recoupe la plupart du temps un racisme de classe sociale à l'intérieur de la communauté. Mais surtout la féminité chez les mecs est devenu une tare. Ce besoin de normalité absolu a repoussé la folle ou l’efféminé à la marge mais aussi plus largement aux gays à renoncer à leur identité minoritaire et au sens de la communauté. La théorie du genre, n'ayons pas peur d'assumer ce terminologie, n'arrange, paradoxalement, rien à l'affaire pour la folle qui pourrait croire que sa féminité n'est pas justifiée vu que son genre est séparé de sa sexualité. 

 

Et pourtant la folle a été la visibilité de la communauté depuis toujours. Car la subversion  de la folle vient de la visibilité qu'elle renvoie. Si la féminité a pu être une pose exagérée dans nos jeunes années, ou encore parfois aujourd'hui à l'occasion, elle n'en est pas moins indélébile pour beaucoup d'entre nous. N'ayons plus peur d'être ou d'appartenir, nous somme multiples, il n'y a pas une bonne image de l'homosexualité. Assumer d'être homosexuel, ce n'est pas s'isoler dans une communauté, c'est une identité en plus où l'on peut naviguer de l'une à l'autre, tout en étant les deux à la fois. Je ne veux plus subir les sarcasmes ou une condescendance entendue dans une conversation banale parce que je raconte que je me ballade cinq minutes dans le Marais de temps en temps, parce que j'ai des amis gays, parce que je suis efféminé et que ça se voit parfois, parce que je regarde des films à thématique homo ou que je lis Minorités.

 

Enfin, que je lisais.


Emilien Abibou

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