Trans arabes de Place de Clichy : entre prostitution et islam

À Paris, les transgenres arabes ont élu domicile entre Pigalle et Place de Clichy. Ce territoire est devenu leur « pays », celui où elles se prostituent pour survivre, mais aussi celui où elles se retrouvent et nouent des amitiés « sans être jugées ».  
À Paris, les transgenres arabes ont élu domicile entre Pigalle et Place de Clichy. Ce territoire est devenu leur « pays », celui où elles se prostituent pour survivre, mais aussi celui où elles se retrouvent et nouent des amitiés « sans être jugées ».  

Devant un bar sans nom des plus discret, Chahrazad, le nez imposant et le regard doux rehaussé d'une ligne de Khôl, enchaîne les cigarettes pour passer le temps. Avec aplomb, cette transsexuelle pulpeuse affirme qu’elle veut raconter « plein de choses, tout ». Soudain, un homme l’interpelle et l’entraîne ; ils disparaissent dans un immeuble. Le ballet nocturne ne fait que commencer. De longues silhouettes sveltes ou baraquées vont et viennent, entre les kebabs, les tabacs et les hôtels, ne manquant jamais de faire escale dans cette rue piétonne presque secrète, à quelques pas de la Place de Clichy. La rue Capron, c’est chez elles.

 

À l’intérieur du bar sombre, du raï aux trémolos tragiques parle d’amours brisées et de cœurs dévastés. Des spots multicolores ponctuent les murs et déjà les verres s’amoncellent sur le comptoir. Il n’y a que des habitués : des hommes, des femmes, trans pour certaines, tous arabes. Soraya, une mère de famille qui se prostitue pour boucler ses fins de mois, lâche de sa voix claire et franche : « Ça fait 15 ans que je connais cet endroit, ça a toujours été un repaire de travestis et de prostituées, mais je m’y sens bien, on n’est pas là pour se juger ». Son amie Aïda la rejoint. C’est une belle trans algérienne avec de grands yeux orientaux et mélancoliques. Fan de Mylène Farmer, elle rêve de réussir dans la musique. En attendant, elle se débrouille avec sa maigre pension d’invalidité : « Lors d’une soirée où je m’étais droguée, je me suis jetée par la fenêtre ». Grâce à une association, elle bénéficie d’une petite chambre dans un hôtel de passes du quartier.

 

Opérée des seins, mais pas encore des parties génitales, Aïda prend des hormones féminines. « De toutes façons, en France, il y a un lourd suivi médical. C’est pas t’arrive et t’as une chatte ! ». Chahéra n’a pas eu non plus recours à la chirurgie. Assise à la table voisine, cette quarantenaire au port princier se revendique « 100% naturelle » et n’hésite pas à le prouver. Elle descend son bustier en dessous de ses petits seins « nourris aux hormones » et, spontanée, nous propose de les toucher.

 

 

« La prostitution est synonyme d’exclusion »

 

À ses côtés, se tient Wafa, une trans réservée au sourire tendre qui « racole pour survivre ». Dans quelques heures, elle et ses pairs arrêteront de boire et de danser le chaâbi pour arpenter l’avenue de Clichy. Chahéra aime se distinguer en décrivant sa situation plus confortable : « Je travaille comme coiffeuse pour un salon réputé et je passe mes soirées avec des gentlemen élégants, dans de grandes brasseries à fruits de mer ». Son cas n’est pas unique. Néanmoins, nombre de transgenres arabes peinent à s’intégrer. Lorsqu’Aïda montre sa carte d’identité qui la désigne comme un homme, les réactions sont violentes : « Ça ferme les portes de tous les boulots ». Elle plaisante aussitôt : « En France, quand tu es arabe c’est déjà pas gagné, alors trans ! ». Ludovic-Mohamed Zahed, doctorant à l’EHESS (École des Hautes Études en Sciences Sociales) et fondateur de la « Mosquée pour tous », souligne d’ailleurs qu’« on se tourne vers la prostitution parce qu’elle est synonyme d’exclusion ».

 

Mellina, 66 ans, prend les choses avec philosophie : « Mon seul défaut, c’est de me prostituer pour gagner ma vie ; je n’ai pas trouvé d’autre moyen. ». À quelques minutes de la rue Capron, vers Pigalle, elle est adossée au même poteau… depuis quarante ans. Petite, trapue, écrasée par une perruque rousse, les traits marqués et les yeux sévères, elle est plus « rodée » que ses cadettes. Elle apostrophe aussi bien les ados boutonneux que les vieilles traînant un chien. Elle ne se fait plus autant d’argent qu’avant et s’apprête à prendre sa retraite pour rentrer au pays. « Je ne vais quand même pas faire de la figuration ! » lance-t-elle, très sérieuse. Admirative, elle évoque « les bombes atomiques de la Porte de Clichy », des trans maghrébines « jeunes et haut-de-gamme » qui toucheraient mille euros en une nuit de travail.

 

Elle soupire, évitant d’aborder ses tarifs, et enchaîne sur ses clients. « Des jeunes, des vieux, des “monsieur tout le monde” en fait. »… Ce sont ses seuls interlocuteurs depuis que sa coloc martiniquaise et d’autres prostituées du coin ont été expulsées, quatre ans plus tôt. « Des riverains dérangés par leurs activités ont fait en sorte qu’elles s’en aillent », précise-t-elle, lassée. Puis Mellina nous invite chez elle, où la fenêtre reste souvent ouverte : « C’est comme ça que les clients me trouvent ». Un lit king size à la couverture léopard occupe sa chambre triste. Des photos pornographiques décorent les meubles. Sur les murs, sont affichés d’autres clichés, comme des icônes : Mellina dans sa jeunesse. « J’étais belle, hein ? »

 

 

« Au bled, il faut rester caché »

 

Les transgenres arabes qui gravitent autour de la place de Clichy sont issues de différentes vagues d’immigration. Peu d’entre elles entretiennent le lien avec leur pays natal, le reléguant au rang des souvenirs lointains. Ludovic-Mohamed Zahed met l’accent sur les migrantes d’origine algérienne. D’après lui, deux générations se côtoient. L’ancienne, qui a fui la pression familiale et sociale : elle s’est établie en France à partir des années soixante-dix et mise sur la discrétion. Et la nouvelle, qui a connu la guerre civile en Algérie et s’est aussi réfugiée pour des raisons politiques, dans les années deux mille.

 

Mellina entre dans la catégorie numéro un. Elle serait même la première trans d’origine arabe à s’être installée à Paris, en 1974, pour pouvoir se travestir et « faire la putain là où les lois étaient plus souples ». Elle le répète avec la nonchalance et la fierté des héros ordinaires. En France, elle est femme, prostituée et habite un vingt mètres carrés. En Algérie, elle est homme, père de famille et s’est acheté une villa quinze fois plus grande. Elle a une fille qui est restée au bled et a suivi le schéma traditionnel : épouse à 15 ans, aujourd’hui six enfants. C’est la mère de Mellina qui lui a ordonné : « Marie ta gosse pour éviter qu’elle te suive en France et qu’elle sache pour ton métier. ». Quand elle lui rend visite, Mellina s’habille « en homme, avec un jogging ».  Elle n’a pas d’autre alternative.

 

Aïda la mélomane, elle, est née ici et, malgré les difficultés quotidiennes, n’irait pour rien au monde vivre en Algérie. L’air grave, elle explique que là-bas, « il faut rester caché, sinon on se fait rejeter, agresser, tuer ». Et Ludovic-Mohamed Zahed d’ajouter que les transgenres sont considérés comme des malades à remettre dans le droit chemin. « Pour ça, rien de tel qu’un mariage. Oui, peu importe ton identité sexuelle, c’est le mariage qui compte, » ajoute-t-il avant de commenter l’explosion de la transphobie et de l’homophobie dans la communauté musulmane. Selon lui, elle n’est pas liée à la culture ou à la religion. La masculinisation des pays arabes serait la conséquence du racisme et des conflits auxquels ils sont confrontés : « Le message implicite, c’est "sois viril, il faut défendre notre honneur." »

 

 

« La religion, c’est devenu n’importe quoi »

 

Élevées dans la tradition musulmane, Chahéra, Aïda et les autres se montrent réservées quant à leurs croyances. Leur situation frôle parfois la schizophrénie. En témoigne l'anecdote que raconte Ludovic-Mohamed Zahed à propos d'une trans qui s'était rendue à la mosquée. Spontanément, elle est allée dans l'espace réservé aux femmes. Très à l’aise, elle a discuté avec tout le monde. Elle s’est absentée pour aller aux toilettes et à son retour, un fidèle s’est interposé : « Tu es quoi, toi ? Une femme ? Un homme ? ». Il l’a escortée jusqu’à la sortie. Ludovic-Mohamed Zahed prend le contre-pied de ces comportements exclusifs avec la « Mosquée pour tous » qui, située dans un lieu secret du XVIIIe, accueille gays, trans et hétéros, sans distinction. « Face à Dieu, on ne devrait pas se poser de questions par rapport à son identité, » affirme-t-il, sûr de lui.

 

Aïda trimbale un Coran miniature dans son sac à mains : « C’est ma mère qui me l’a offert ». Elle est croyante, mais ne pratique pas : « La religion, c’est devenu n’importe quoi. Il y a trop d’extrémismes ». Elle défend d'ailleurs la laïcité avec ardeur. « Si c’est le bordel dans les pays arabes, c’est parce que nous, on n’a pas séparé l’islam de l’État. Ma foi fait partie de moi et le Bon Dieu n’a pas besoin d’un voile pour l’évaluer. On est nées toutes nues, pas avec un voile fixé sur la tête. » Comme  Aïda, Mellina relie la religion à sa mère, pour qui la prière était une habitude. « Moi je ne la fais pas. Mais je me sens musulmane à ma façon. Je respecte la religion de ma mère. Je faisais le ramadan avant d’être diabétique, et quand je le peux, j’aide mes prochains. »

 

 

Si l’engagement religieux reste timide, l’engagement politique se fait rare. Il existe pourtant des organisations musulmanes LGBT, que la confédération CALEM regroupe. Aïda est passionnée et jamais à court d’idées, quel que soit le sujet qui s’invite dans la conversation. Elle évoque sans retenue les opposants au « Mariage pour tous », dont la radicalité des propos l’a beaucoup choquée. Cependant, elle ne milite dans aucune association. Ludovic-Mohamed Zahed pense que la communauté transgenre a toujours été le parent pauvre des LGBT, « alors la communauté transgenre arabe... ».


Yasmina Bennani & Arianne Picoche

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter