Sortir de la solitude gay? 5 recettes

Je n'aimerais pas que l'on pense trop facilement que Minorités se limite à une description plaintive des nombreuses manifestations de la solitude, ce qui est déjà pas mal. Nous avons proposé à des filles et des hétéros de contribuer à cet échange, pas de retour, nous sommes donc en plein dans le sujet de la solitude gay. Tant pis pour les autres, tant mieux pour nous. Mais tous les textes publiés ici présentent en miroir une série de remèdes à ce problème de société si actuel, même s'il est aussi existentiel.
Je n'aimerais pas que l'on pense trop facilement que Minorités se limite à une description plaintive des nombreuses manifestations de la solitude, ce qui est déjà pas mal. Nous avons proposé à des filles et des hétéros de contribuer à cet échange, pas de retour, nous sommes donc en plein dans le sujet de la solitude gay. Tant pis pour les autres, tant mieux pour nous. Mais tous les textes publiés ici présentent en miroir une série de remèdes à ce problème de société si actuel, même s'il est aussi existentiel.

1) Le milieu gay est inadapté, particulièrement en France

 

Nous l'avons déjà dit sur ce site. Les personnes LGBT voyagent et elles voient bien qu'à l'étranger, il y a des endroits qui permettent une meilleure entente, une meilleure ambiance, et plus de diversité. La solitude française, c'est tout d'abord une carence des initiatives. Le business gay nous offre sans cesse les mêmes variantes de la même franchise. Le Marais devient étouffant, dans son cadre, son ambiance, son esprit étriqué, l'effarante lacune des nouveaux concepts. Quand un nouveau bar ouvre ses portes, c'est toujours le même bar des années 2000 avec plus de déco, c'est tout. Une impression de déjà vu, une musique not that good, des consommations chères, une sensation d'étroitesse spatiale et collective. En province, beaucoup de bars ont été transformés en sex clubs. À part Rosa Bonheur à paris, pratiquement pas d'espace ouvert, une cour, un jardin. À part Bonne Nouvelle, très peu de mixité hommes / femmes. À part le Duplex, très peu d'endroits où on peut parler politique. À part les Souffleurs, très peu d'endroits pour les LGBT hors normes.

 

Le Marais nous traite mal, il faut développer une personnalité en béton pour y survivre, on se bouscule pour aller au bar, on se bouscule sur le trottoir, on se bouscule pour parler. Année après année, ces établissements façonnent à nos dépends les principes de convivialité (je déteste ce mot mais tout le monde le comprend) et influencent nos gestes, notre manière de se rencontrer. Le seul moyen de tenir, c'est avaler 3 bières coup sur coup pour tenir le choc. C'est pratique : ça fait consommer.

 

Parallèlement, nous allons dans des villes où nous découvrons, ébahis et soulagés, des endroits LGBT où on respire. Un restau à New York dans l'East Village avec une cour de jardin et un esprit, du coup, décontracté. Un autre bar à Chelsea avec un toit terrasse, au soleil, où l'on peut parler. Un club à Londres avec un espace extérieur pour fumer et draguer à l'air libre, hiver comme été. Un bar à Berlin avec de grandes tables et un bar circulaire où il n'est pas nécessaire d'écraser son voisin pour demander sa conso. Un bar à San Francisco avec une terrasse où les gays viennent lire le journal le matin. Je vais arrêter là car vous connaissez ces endroits, ils existent même parfois depuis longtemps, ce sont des institutions. Et ne me dites pas qu'on ne peut pas avoir ça à Paris pour des raisons de voisinage et patati et patata car dans ces villes étrangères, il y a aussi les pressions du quartier et de la gentrification. Il y a assez de place à Paris, de cours sans voisins, de quartiers à découvrir. Si Rosa Bonheur parvient à attirer les gens au sommet des Buttes Chaumont, alors on peut faire ça ailleurs.

 

Il existe donc une responsabilité directe des patrons de bars qui s'enrichissent depuis des années sur notre dos et qui n'ont pas envie (ou l'idée ?) de proposer des bars plus aérés, plus spacieux, moins compétitifs. Les gens attendent ça, il est temps de le faire.

 

 

2) Internet n'est pas le bouc émissaire de la solitude

 

Internet rend les gens fous, c'est évident. The Atlantic nous apprenait récemment une étude qui montrait que la majorité des utilisateurs de Facebook considèrent que ce réseau social les rend plus seuls. Mais c'est nous qui agissons sur Internet. Quand je vais à Londres, dès la première heure, j'ai 10 messages sur Grindr et pas seulement du genre « Tu suces ? » Alors qu'en France, si j'ai le malheur de faire un compliment, le mec me répond « Tu paies ». Pas avec un point d'interrogation. Je ne suis pas en train de dire que les Anglais sont plus polis, je connais leur côté très bitchy. Mais ce que dit Nick Alexander est vrai : personne ne nous impose de gober des messages comme « Salut. Passif ou actif ? » dès la première phrase.

 

Même si la dureté d'Internet est précisément accentuée parce que les bars sont atrocement vindicatifs, on peut draguer correctement sur le net et je connais plein de mecs qui se comportent bien. La solitude reste grande mais elle est accentuée par cette sensation répétée de rejet, qui a toujours existé dans la drague gay, mais qui ressemble aujourd'hui à un matraquage. Et si c'est pareil chez les hétéros, c'est pas une raison. On n'est pas de la viande et ça concerne tout le monde, même les mecs bien foutus car il y aura toujours un mec plus joli pour les écraser. Donc, on pourrait dire, comme pour le VIH : « Cette manière d'échanger, ça s'arrête avec moi». C'est ça la civilité et arrêtez de parler sans cesse du « vivre ensemble » (gnagnagna) si vous n'êtes pas capables de le faire dans notre propre minorité. Car vous appartenez à une minorité, que vous le vouliez ou pas.

 

 

3) Ces crétines qui nous gouvernent

 

Je me demande : si Minorités parvient à faire un carton sur un sujet aussi déprimant que la solitude, pourquoi n'en parle-t-on pas ailleurs ? Vous croyez vraiment que le fait d'obtenir le mariage (pas avant 2013 ! Super le PS !) et l'homoparentalité va contribuer à rendre les personnes LGBT moins seules ? On est en plein dans la période de la Gay Pride et toutes les associations se shootent à l'ego parce qu'elles sont reçues à l'Elysée (Le Refuge !) mais qui parle de solitude et de problèmes psy ? La presse gay s'est enfermée dans son délire Après Moi Le Déluge, refusant de s'engager, d'aborder le moindre sujet conflictuel. Avant les élections, il fallait se taire, après les élections, on se tait toujours. Et tout le monde se place dans les ministères et ça va changer quoi à votre quotidien ? Où est la remontée des idées par la base ? Est-ce qu'il faut avoir sucé la bite de quelqu'un ou avoir sa carte du PS pour être écouté ?

 

 

4) Seul parce que honteux

 

Et ça aussi, on l'a dit et on l'a prédit. Cette libération du cul aujourd'hui, sans précédent, c'est beaucoup d'IST et d'hépatites C et du VIH. Dans certains bars du Marais, la rumeur d'aujourd'hui, c'est qu'on trouve du Truvada à 20 euros pour se faire un plan pas safe. Super les mecs, vous ne savez pas encore si la PreP fonctionne, il y a des essais en cours précisément pour poser la question et voir si ça marche, mais vous commencez déjà à anticiper une avancée thérapeutique donc vous ne savez rien, finalement. Vous avez fait votre vaccination contre le cancer anal ? Vous savez ce qu'est la PEP ? Non. Vous savez que les chaudes pisses sont de plus en plus résistantes aux traitements ? Non. Vous avez fait votre test récemment ? Non (suivez mon regard, il y en a qui ne sont pas allés se faire dépister depuis 3 ou 5 ans ou plus, vous vivez sur quelle planète ?). Sur tous les séropos qui vous entourent, un sur trois autour de vous ne le sait pas et ça ne vous inquiète pas ? En Angleterre, les gonorrhées ont augmenté de 61% chez les gays en 20011, les chlamydiae de 48% et la syphilis de 28%. Vous croyez que c'est différent en France ? Vous savez qu'une grande partie des nouveaux séropos ont des résistances virales provenant souvent des mêmes souches de virus ? Non. Vous savez qu'attraper une hépatite C est 2 fois plus facile chez les gays que chez les toxicos ? Non. Vous savez que la charge virale d'une personne séropositive augmente quand il attrape une IST ? Bon non. Maintenant, on sait officièlement que les sites de rencontres favorisent, au niveau local, la propagation des IST. Vous pouvez ouvrir l'application Grindr.

 

Et je pourrais vous en sortir beaucoup comme ça. Et ça vous fout la honte. Et ça vous rend soupçonneux vis-à-vis de chaque nouvelle rencontre. Et ça vous grignote de l'intérieur. Et ça ne vous aide pas à sortir de la solitude. Et surtout chez les jeunes qui, depuis dix ans, dépensent une énorme énergie à ne pas s'informer sur leur santé. Mais c'est vrai, tous ces sujets, on n'en parle pas beaucoup lors des grandes journées de collecte de fonds sur le sida. Ça donne une « mauvaise image ». Et Delanoë, vous l'entendez parler de ça, dans la plus grande capitale du sida en Europe ? Ben non. Qu'est-ce que ça serait si on avait un maire hétéro ! Mais allez-y, défendez-le, vous êtes vraiment des cruches masos.

 

 

5) C'est la crise, stupid

 

Si vous croyez qu'après 4 années de crise mondiale (depuis 2008 !), ces problèmes d'argent ne vont pas affecter le sentiment de solitude, c'est mal barré. Money's too tight to mention ! La crise chez les LGBT, c'est comme si ça n'existait pas. Et ça, tant qu'on n'aura pas commencé à se poser des questions sur ce que l'on peut faire, ensemble, pour affronter ces problèmes de marginalisation sociale, de fragilité financière, d'absence d'entraide, on ne fera que laisser la place à la compétition et la raison du plus fort. Je veux dire, pourquoi il n'y a pas en France des soirées de bingo pour les folles ? Quand on a un ami qui craque de solitude, pourquoi on ne lui présente pas un mari potentiel ? Pourquoi on n'invente pas d'autres manières de se rencontrer ?

 

Bref, quand on est aussi inventifs dans la sexualité, les sex toys et le lubrifiant qui ressemble à du sperme, pourquoi on n'arrive pas à imaginer un autre Jardin des Tuileries ? Si vous laissez le commerce décider de tout, ne vous étonnez pas si vous bazardez toute une histoire homosexuelle faite d'innovations et de courage.


Didier Lestrade

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