Lots of Love (LOL)
J’ai pensé :
« Papa, maman, n’espérez plus que je me marie avec cette fille qui vous semble si sympathique et que vous mourrez d’envie de me présenter, je suis gay, homosexuel, pas hétérosexuel, je veux rencontrer un homme et l’aimer et vivre avec lui aussi longtemps que possible. Et je serais tellement ravi que vous soyez heureux pour nous deux. Parce que je vous aime terriblement et que j’ai envie que vous sachiez que vous m’êtes incroyablement précieux. Que je pourrais faire semblant de me marier avec une femme juste pour vous faire plaisir. Nous serions malheureux mais vous auriez enfin la possibilité de dire quelque chose à la famille quand vous parleriez de votre fils ainé. Vous diriez qu’il est marié et que maintenant vous attendez de devenir grands parents. Parce que vous méritez tant d’avoir des petits enfants qui vous appellent « Papinou et Maminou » et surtout parce que j’ai envie de transmettre ces valeurs de respect, de partage, d’amour que vous m’avez toujours enseigné. »
Et puis il ne s’est rien passé du tout. Aucun son n’est sorti.
Parce que sur ma liste, il y a aussi le fait de vivre en couple.
Sébastien
J’avais pourtant essayé au début des années 2000. Je commençais doucement à voir mes années fac se transformer en d’interminables nuits gays et c’est au cours de l’une d’entre elles que j’ai rencontré Sébastien. Un mec de trois ans de moins que moi. Il était aussi paumé que je l’étais dans ce milieu interlope ultra codifié.
Nous nous sommes longtemps embrassés le premier soir car c’est toujours tellement euphorisant de plaquer ses lèvres contre celle d’un autre homme. Une connexion labiale.
Je ne sais pas vraiment ce qui m’a attiré chez lui. Sa peau sombre ou son petit accent antillais.
Sa façon de marcher comme s’il flottait et ses jambes puissantes, son corps lourd.
Je crois que je voulais faire comme mon meilleur ami qui est doué pour la vie à deux.
Lui qui sait bricoler, coudre, cuisiner et tenir un foyer. Qui pourrait lui résister ?
Quand Sébastien est arrivé dans ma vie, je n’ai pas su quel nom donner à notre relation.
Etait-ce un copain de baise pour qui je commençais à éprouver des sentiments ?
Où le prolongement d’une histoire sans lendemain pour effacer nos solitudes respectives ?
Nous partagions les mêmes références culturelles. La même envie de nous émanciper.
Nous parlions politique, sexe, musique, nous parlions de tout.
Nous ne faisions pas que l’amour. Mais aussi des balades interminables dans la capitale en se tenant par la taille ou par la main. Je jouais au guide dans une ville que je ne connais pas si bien. Il m’écoutait parler et dire des bêtises. L’amour rend sourd.
Il se blottissait contre moi dans les transports en commun. Il y avait dans cet étalage quotidien de notre idylle la volonté implicite de ma part d’affirmer haut et fort mon homosexualité et notre couple et de me confronter à une réalité parfois violente.
Et si quand nos corps s’entrechoquaient sur le lit, je ne craignais ni qu’il gémisse trop fort, ni que le crissement du sommier ne dérange les voisins, il était hors de question que mes parents soient au courant de quelque manière que ce soit de la nature de mes contacts plus que rapprochés avec ce jeune homme !
Mon ambivalence à deux balles.
Les jours, les semaines passaient.
Chez nous
Un soir, lovés dans l’un des canapés d’une boite Hip-Hop où la musique nous endormait peu à peu, Sébastien me murmure « J’ai tellement envie de rentrer chez nous ! ».
Ce « chez nous » m’a terrifié. Une sorte de « Je t’aime » camouflé. Qu’il m’avait dit plusieurs jours auparavant et devant lequel j’avais misérablement répondu « moi aussi ».
J’étais incapable de prendre ce « chez nous » autrement que comme une menace sur ma propre tranquillité. J’ai paniqué.
Cette expression signifiait que « nous » était officiel, qu’il fallait se comporter comme tous ces hétérosexuels moches à l’unité qui sont si beaux ensemble et d’une arrogance telle qu’on croirait que le monde leur appartient parce qu’ils vont renouveler l’espèce. Espèce de cons.
Disputes
J’ai commencé à lui reprocher des choses imaginaires. Des attitudes ambigües. Des jalousies excessives. Une oppression.
Et nous nous disputions donc aussi fort que nous baisions.
Et très vite ce n’était même plus vraiment agréable.
Je ne répondais plus systématiquement à ses appels téléphoniques. Je me déconnectais lorsqu’il se connectait sur la messagerie en ligne. Et puis il a bien fallu « qu’on parle ».
J’ai tenté de lui expliquer que j’aimais notre routine à mi-chemin entre une relation amoureuse et une excursion sentimentale. Il ne saisissait pas mes allusions.
Je n’étais pas prêt à vivre une histoire sérieuse mais je voulais un copain sérieux.
Je nous aimais comme nous étions.
Et comme son désir d’émancipation était supérieur au mien, il m’a reproché mon manque de courage et puis il m’a quitté.
Une rupture nette qui me hante encore aujourd’hui tant je voudrais qu’on se rappelle afin que j’entende encore sa jolie voix.
Depuis... rien
Du coup à ce jour, je reste incapable de recommencer une histoire avec quelqu’un d’autre.
J’ai bien essayé de remplir des profils sur tous les sites imaginables de dialogue entre mecs.
Mais les autres « moi » qui errent dans ces réseaux ne m’intéressent pas.
Ceux qui montrent sur leurs profils géo-localisés qu’ils ont des glands turgescents ou le cul bien bombé m’indiffèrent totalement. Ils sont comme des œufs durs à la cantine, leur blanc est rond, dodu et appétissant mais leur jaune est desséché et suffoquant.
Devoir se haïr mutuellement sur la base de critères délirants (folle pas folle, vieux pas vieux, gros pas gros, safe pas safe) en faisant semblant de se respecter, me désespère littéralement.
Je suis même incapable de répondre au sourire d’un homme dans la rue.
Parce que je me sens grotesque de le faire. Et mal à l’aise. Et excité. Et flatté. Et suspicieux.
Je me fiche bien d’être seul. Je sens que je suis à l’aube d’une autre vie, comme un sprinter qui attend le coup d’envoi sur ses starting-blocks. Il y a forcément autre chose au bout de cette route sinueuse que j’ai empruntée.
Alors je me contente de regarder le bonheur des autres en espérant que cela provoque une étincelle en moi.
Ma vie sexuelle est devenue tellement cérébrale que je suis capable de ressentir des réminiscences tactiles de tous les gestes que je vois dans les pornos.
Les caresses, les massages, les étreintes, les baisers me renvoient à cette mémoire sensorielle qui est en chacun de nous. Je bande aux souvenirs.
Contrairement à mes contemporains, je ne maudis pas mon existence solitaire, j’ai appris à l’aimer parce que je vis dans un paradoxe permanent.
Je veux prendre mon temps. Alors qu’il file irrémédiablement.
