Debt Fiction (5): Flash krach

[Suite de l'épisode 4...]  Depuis que les CDO ont commencé à décrocher en 2006, au même moment où un certain nombre de Cassandre hurlaient dans le désert que nos économies allaient dans le mur suite à l'éclatement de la bulle immobilière et à la surabondance de crédits, une suspicion a commencé à planer autour des activités de certaines banques et de certaines pratiques.  
[Suite de l'épisode 4...]  Depuis que les CDO ont commencé à décrocher en 2006, au même moment où un certain nombre de Cassandre hurlaient dans le désert que nos économies allaient dans le mur suite à l'éclatement de la bulle immobilière et à la surabondance de crédits, une suspicion a commencé à planer autour des activités de certaines banques et de certaines pratiques.  

 

Ainsi, les Special Vehicule Purpose (SPV), entités juridiques destinées à prendre la totalité du risque contrepartie et ainsi sortir certaines créances du bilan comptable des banques pour masquer des pertes, sortir des actifs à l'origine ou à la valeur douteuse, réaliser à partir de ceux-ci des opérations risquées, et/ou faciliter l'évasion fiscale, le tout généralement domicilié aux Iles Caïman. En 2009, grâce à cette pratique comptable et malgré des profits colossaux, Goldman Sach ne fut quasiment pas imposée.

 

Ainsi le TARP, ce programme de 770 milliards de dollars destiné à soutenir le secteur financier, ainsi que le Quantitative Easing, ce rachat massif par la Federal Reserve de CDO, de ABS et de MBS à la valeur douteuse et la toxicité évidente (très fort risque de faillite globale du produit, avec impossibilité à retrouver la somme investie), en contrepartie de lignes de crédit quasiment illimités à zéro pour cent, initié par Ben Bernanke afin de mettre en pratique les analyses de Milton Friedman sur le krach de 1929 (pour qui la déflation aurait résulté d'une insuffisance de liquidités et non d'une quelconque crise, donc de décisions erronées), ont suscité de réelles interrogations.

 

Tout d'abord, les auditions pratiquées par le Congrès US pour essayer de comprendre ce qui s'était passé ont donné lieu à des échanges surréalistes, où la responsable des opérations de contrôle comptables à la FED, entourée de ses avocats, étalait son ignorance face au démocrate Alan Grayson sur le montant exact, que Bloomberg estimait à 9 trilliards de dollars, ainsi versés aux banques. Les blogosphère libertariennes (néo-conservatrices, Tea Party) et keynésiennes (de gauche) ont hurlé au détournement de fond et aux gangsters dans une indifférence générale.

 

Ensuite, il y a eu très vite des questions quand à l'affectation de ces lignes de crédits de montants colossaux à la traçabilité douteuse. L'envolée des bourses asiatiques à partir de la seconde moitié de l'année 2009, a alimenté cette suspicion, au moment où, aux USA, les mêmes banques qui affichaient désormais d'incroyables profits augmentaient les taux d'intérêts des cartes de crédit et se refusaient toujours à aider les petites entreprises. Certains économistes ont assuré qu'une grande partie était investie à l'étranger, et ne servait en rien à aider les banques à prêter et ranimer l'économie américaine.

 

Quand Pablo, ce jour de mai 2010, découvre la chute soudaine de la bourse, son premier réflexe est de penser que ce sont les doutes sur le montant réel du déficit budgétaire grec.

 

 

Le gouvernement du nouveau premier ministre socialiste Papandréou a en effet découvert que la comptabilité du pays réalisée par les conservateurs, ces dix dernières années, était entièrement falsifiée grâce à des swaps et différents jeux d'écriture comptables réalisés avec l'aide de la banque américaine Goldman Sachs.

En annonçant cette découverte, le socialiste espérait rassurer les marchés financiers. Il annonça un programme d'ajustement budgétaire principalement axé sur le rognage de niches fiscales clientélistes.

Les riches commencèrent à sortir leurs capitaux, et le financement du déficit public devint un motif d'inquiétude. Le premier ministre prit quelques décisions impopulaires en exhortant l'Europe de l'aider, ce que cette dernière se refusa à faire, estimant, comme Madame Lagarde, ministre française de l'économie, qu'il s'agissait d'une problème intérieur. Des manifestions monstres et des troubles traversèrent Athènes.

En mai 2010, on en est là.

 

 

Le plongeon de Wall Street s'amplifie de seconde en seconde. Pablo met alors CNBC et voit le commentateur financier vedette Jim Cramer en mode panique, hésitant entre le désir de dire aux gens d'acheter, car les prix deviennent ridiculement bas sur quelques titres, et un énorme doute. Wall Street continue sa plongée. 9% désormais, et ça ne semble pas s'arrêter. Les bourses européennes se mettent à décrocher. Une réelle panique saisit le plateau de télévision. Le cœur de Pablo se met à battre, c'est une abdication du marché, vient de dire Jim Cramer. On évoque Lehman, on redoute un écroulement total, on approche 10% de pertes en quelques minutes, du jamais vu.

 

Et puis soudain, ça remonte.

 

Inexplicablement.

 

Tout cela a duré quelques minutes, dont un plongeon radical sur quelques titres pendant deux minutes.

 

Wall Street vient, officiellement, de connaitre son premier Flash Crash. Les jours qui suivent, tout le monde essaie d'analyser ce qui s'est passé. Et c'est la consternation quand on découvre que les grandes banques comme JP Morgan Chase (promoteur de la CDS) et Goldman Sachs, ont développé de nouvelles techniques de trading : le High Frequency Trading.

 

 

High Speed Trading

 

Depuis plusieurs années, les grandes banques proposaient leurs services sur du High Speed Trading, grâce à l'utilisation de la fibre optique et des connections ultra-haut débit. Les traders à Londres ou Paris pouvaient donc très rapidement passer un ordre d'achat ou de vente, le valider, le tout était transmis en quelques millièmes de secondes aux puissants serveurs localisés juste à côté des serveurs de Wall Street où depuis que ce système a été mis en place, le prix du mètre carré atteint des sommets vertigineux.

 

Mais désormais, l'innovation de la vitesse de transmission est doublée de la vitesse de passage d'ordre lui-même.

 

À l'aide d'algorithmes puissants, les traders définissent des scénarios d'achats et de vente dans des canaux d'évolution extrêmement réduits dont ils modèlent des scénarios d'évolution. On peut ainsi acheter et vendre le même titre 1000 fois, deux mille fois, trois mille fois dans la même journée, en réalisant de micro-plus values qui, additionnées, donnent de juteuses plus values.

 

Beaucoup suspectent que la hausse des bourses depuis le plus bas de mars 2009 a principalement été réalisée de cette façon, que cette technique a tiré les titres vers le haut en recréant du volume de transaction au moment où toute l'activité était gelée. Beaucoup de volume certes, mais virtuel. Car 3000 transactions d'un même acheteur/vendeurs sur un titre, ça fait beaucoup, mais cela reste, finalement, un seul acheteur vendeur...

 

 

La commission d'enquête mise en place par la Security Exchange Commission, le gendarme de la bourse mis en place à l'époque du gouvernement Roosevelt, ouvrit une enquête. Le Flash Crash fut en fait un gigantesque « embouteillage » informatique d'ordres de ventes un jour de baisse normal. On découvrit également qu'il y en avait régulièrement, de l'ordre de quelques secondes, sur une valeur seulement, passant donc inaperçus. Le doute s'installa à Wall Street.

 

Pablo a halluciné, mais les jours qui suivent, ses amis et lui sont consternés : ils comprennent que non seulement la leçon de 2008 n'a pas été tirée, mais qu'au contraire on a repris de plus belle. Avec l'argent du contribuable. Pour les banques, désormais, c'est risque zéro.

 

 

George

 

Georges et ses amis arrivent à Las Vegas dans le bus affrété par American For Prosperity. La réforme du système de santé est de plus en plus compromise. L'option publique a été abandonnée. Désormais, ce seront les assurances privées qui se chargeront de cette sorte d'assurance universelle. Elles ne pourront toutefois exclure personne, ni en cas de maladie pré-existante à la signature du contrat, ni en cas d'antécédents de santé, comme elles le font. Elles devront couvrir les opérations, les traitements lourds et ne pas discuter leur nécessité comme elles ont tendance à le faire en radiant des gens trop malades. Elle devront consacrer 85% des cotisations à leurs souscripteurs et donc réduire leurs frais et la distribution des dividendes. En échange, le gouvernement fournira une incitation fiscale pour permettre à chacun, individu comme entreprise, de souscrire. Mais même cela, les républicains et les Tea Party n'en veulent pas.

 

Les assurances déversent des milliards en publicité contre « Obamacare », relayant les attaques du parti républicain, lui même calquant son opposition et sa rhétorique sur celles des Tea Party. L'une des attaques majeures, au delà de la réforme elle-même, est son coût, ainsi que son impact sur la dette et sur les impôts.

 

George descend du bus. C'est lui qui va parler au nom de sa délégation à Sharon Angle.

 

— George, ta perruque!

— Mais arrêtez, oh, je vais pas porter ça!

— Mais si, tu es un patriote, un descendant de Franklin! Tiens, prend aussi la déclaration d'indépendance, on postera les photos sur Twitter.

 

George s'exécute, et soudain, un vertige le prend, il tombe. Son chapeau le protège toutefois.

— George, ça va?

Il est engourdi. Il entend les voix comme à travers du coton. Il s'évanouit.

 

Il se réveille dans une chambre blanche, sa femme à ses côtés. Elle a les yeux rouges, le teint blême.

 

— Ça va?

 

Il n'arrive pas à parler. Il est comme assommé. Il tourne la tête et voit un grand bouquet de fleurs. Une carte signée par Sharon Angle dépasse. Il esquisse un sourire.

 

— Il va falloir que tu sois opéré. C'est un cancer...

 

Georges a entendu le mot comme dans un rêve.

 

— Comme ton père. La prostate.

 

George revoit son père l'espace d'un instant.

 

— Le docteur a faxé la demande à Health Mutual, on attend la réponse. Mais le docteur dit que tu as 57 ans, ça va bien se passer. J'ai appelé John, il peut s'occuper du garage jusqu'à ton retour. On t'a transporté en ambulance, tu étais dans le coma... Tu te souviens plus, hein...

 

 

George ne se souvient de rien. Juste le chapeau sur sa tête, et une terrible impression de lourdeur. Le médecin entre et fait un signe à sa femme. George tourne la tête dans sa direction. Putain, un nègre, qu'il pense.

— Voilà, nous venons de recevoir la réponse de Health Mutual, madame. Et ils ne veulent pas prendre en charge l'opération. Voilà.

— Mais...

— Je suis désolé, madame, ça arrive souvent, vous savez. Le père de votre mari est mort du même cancer, l'assurance considère cela comme un antécédent.

— Mais on a toujours payé... On ne peut pas, je ne sais pas moi...

 

Elle se tourne vers George, désespérée.

 

— Je suis désolé, madame. Si la nouvelle loi proposée par le président Obama était en vigueur, votre assurance ne pourrait pas refuser de payer les 6000 dollars, mais pour le moment, ils le peuvent. Pouvez vous payer?

 

Betty dévisage le docteur. Son visage exprime des sentiments contradictoires, entre haine, désespoir et incrédulité.

 

— Pourquoi parlez-vous de l'Obamacare? Je ne vous crois pas! On a toujours payé, c'est vous qui avez trafiqué pour ne pas que l'assurance nous rembourse. Je vais les appeler.

— Madame, je ne profite pas de la situation. Croyez-moi... Pouvez-vous payer ?

— Non, euh... Oui... Je vais téléphoner. Laissez nous seuls!

 

Le docteur se retire.

 

— Ce macaque a trafiqué quelque chose, il me dit que l'assurance ne veut pas rembourser parce que ton père a eu le même cancer.

 

George regarde sa femme. Il voit l'expression sur son visage.

 

— Je vais téléphoner. Reste ici.

 

 

L'assurance confirme la décision. La personne au bout du fil lui dit même de ne pas insister car George a fait une fausse déclaration il y a 20 ans en ne déclarant pas le cancer de son père, et que si elle insiste, l'assurance les poursuivra pour avoir fait une fausse déclaration.

 

C'est elle, qui a rapporté l'antécédent, sans penser à mal, lors de l'admission à l'hôpital.

 

Vite, trouver 6000 dollars.

 

La nuit suivante, elle ne trouve pas le sommeil. Levée tôt, elle va à la banque, liquide leurs économies. Elles ont perdu 37% de leur valeur, elle ne sait pas très bien pourquoi, ils avaient toujours suivi les conseils du conseiller et elle entend partout que la bourse a remonté. 4500 dollars. Elle ne veut pas toucher à l'assurance, mais devant le refus du banquier de lui accorder un prêt, « votre époux ne va peut être pas s'en remettre, madame, nous ne pouvons pas prendre ce risque », elle y est bien obligée. Celle-là a perdu 31% de sa valeur. Le conseiller lui dit qu'elle était principalement investie en fonds monétaires, généralement très sûrs, mais que comme on y avait mis des subprimes, la valeur avait fortement baissé.

 

En quittant le banquier, sans vraiment s'en rendre compte, elle constate que la banque a été redécorée à neuf, qu'il y a de nouveaux ordinateurs et de nouveaux bureaux.

 

Elle pense à leur fils John, qui a perdu son travail chez Ford il y a deux ans et qui travaille avec eux au garage, et qui leur a demandé d'acheter un nouvel ordinateur pour faire la comptabilité, mais l'investissement leur avait semblé superficiel. Trop cher.

 

Betty n'a pas le temps d'être désespérée. Elle court à l'hôpital et paie la facture. Le docteur a joint une demande d'aide sociale qui pourrait éventuellement prendre en charge 2000 dollars. Il a noté également l'adresse et la date de venue d'une Free Clinic, ces cliniques gratuites basées sur les dons et le bénévolat. Il a laissé un petit mot expliquant que le traitement serait très coûteux, mais qu'il verrait ce qu'il pourrait faire pour lui délivrer un mois de traitement là-bas.

 

Elle a envie de pleurer. Sauvée par un nègre...

 

 

[À suivre...]


Madjid Ben Chikh

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