Debt Fiction (4): Substitution de coupables
C'est comme si le monde unipolaire acheté à crédit de l'ère Georges Bush avait définitivement disparu sous le poids de ses propres échecs, et si une nouvelle réalité mondiale, avec de nouveaux acteurs, de nouvelles religions, de nouvelles langues et toute une palette de couleurs de peaux et de civilisations l'avaient remplacé.
Marx avait donc parfaitement bien vu les tendances de fond du capitalisme. C'est un système qui ignore les frontières et ainsi, l'Occident a cessé, définitivement d'être le centre du monde.
Si tout semble en apparence revenu à la stabilité, cette nouvelle donne et la facture de la période précédente créent de fait une situation déséquilibrée, un peu comme vers 1910, après la « panique de 1907 » quand, passé le choc boursier, il devint évident qu'à New York, et non plus à Londres battait désormais le pouls de la finance occidentale, et que le Royaume-Uni et la France, les deux vieilles puissances fortement affectées par le krach, allaient devoir désormais compter avec les USA et l'Allemagne, cette dernière produisant en plus un acier de meilleur qualité et bien moins cher.
La fin 2009 et le début de l'année connaissent une véritable débauche éditoriale de livres sur « la crise ». On accuse ici les crédits dérivés, on célèbre là «La revanche du Maitre» dans un essai sur Keynes. Au milieu de cette avalanche de livres relativement inintéressants et tous consacré au « Comment-on-en-est-arrivé-là », l'un d'eux détonne et passe d'abord assez inaperçu.
Le livre, édité par les Presses Universitaires de Princeton, est en fait un colossal travail d'histoire de la finance, entamé de nombreuses années auparavant, mais qui éclaire sous un jour nouveau, et de façon totalement involontaire, la situation actuelle.
Son titre est une véritable provocation à la communauté des économistes et des financiers. This Time is Different. Cette fois, c'est diffèrent. L'ouvrage s'emploie, bien entendu, à démontrer que « We have been here before », qu'on est déjà passé par là. Il compile, sans donner ni conclusion, ni recommandation, une histoire des crises financières depuis 700 ans. Mieux, lorsque cela est possible, il présente les données sur les crises financières qui ont secoué les mondes non-européens, une première dans un seul ouvrage. S'il ne conclut pas sur des solutions, le diagnostic est implacable.
Les gouvernements tendent parfois à encourager certains débordements (guerres, spéculations) dont les répercussions, quand la fortune tourne, restent invariables. Une explosion de la dette. Pire, très souvent, et pour des raisons que l'ouvrage ne détaille pas car ce n'est pas son but, ils tentent de sauver les spéculateurs privés afin de sauver ce qui peut être sauvé de leur économie, et se trouvent ainsi acculés à faire défaut sur leur propre dette.
De cette étude, il ressort que les pires krachs possibles ne sont pas les krachs sur actions, mais les krachs sur les biens mobiliers et immobiliers dans un contexte d'expansion du crédit. Il en ressort ainsi que bien avant le krach de 1929, un véritable boom de l'immobilier avait saisi les grandes villes américaines, mais que les prix, puis la production avaient atteint leur plateau en 1927, avant de commencer baisser en 1928, et que par ailleurs dans les campagnes, on hypothéquait ses biens pour se moderniser. L'exemple Japonais est bien entendu analysé, puisque l'envolée de la bourse était en fait alimenté par la gigantesque bulle immobilière sur laquelle les particuliers et les banques montaient des hypothèques afin d'investir en bourse ou acheter d'autres biens immobiliers à crédit, les hypothéquer et ainsi de suite...
La faillite de Dubaï, demandant un rééchelonnement de sa dette après des années de spéculation dans cette destination typique de la hype nouveau riche thatchéro-reaganienne des années 2000, avec ses îles artificielles pour nouveaux riches nourris aux baisses d'impôts en jeans griffés, au moment où l'Islande, autre paradis de la dérégulation et de la hype, passe sous perfusion financière, recevant des fonds de la Russie, de la Chine et du Koweït afin que la faillite de son système financier vérolé de CDO et autres MBS et désormais nationalisé ne fasse exploser la finance internationale, sont la toile de fond économique lors de la parution de l'ouvrage.
Cette actualité chaude sur le front de la dette des états vaut aux deux universitaires de nombreuses interviews. BloombergTV, le Financial Times, CNBC, tout le monde veut avoir leur éclairage. Bien qu'ils insistent sur le volume impressionnant de dettes privées et pourries détenues par les banques, ce qui intéresse les journalistes, peut être sous la pression idéologique du Tea Party, est le volume du déficit public américain.
Qu'importe si Bloomberg publie par ailleurs une estimation de 3 à 5 millions crédits Teaser à être réinitialisés d'ici 2013, et qu'importe si les biens hypothécaires formant le sous-jacent de pléthores de dérivés ont déjà perdu 50% de leur valeur ou plus en Floride ou en Californie. Qu'importe si les banques, désormais propriétaires de fait de millions de maisons vidées de leur propriétaires retiennent ces maisons et ne les mettent pas sur le marché pour éviter, et l'inscription de la perte dans leurs comptes, et une chute encore plus dramatique de l'immobilier, désormais placé sous perfusion. Et qu'importe si cet état de fait explique l'agonie de la reprise économique, les banques étant dans l'incapacité de prêter aux petites entreprises, aux commerces.
Qu'importe. Le débat sur la dette est lancé.
Stewart
Mai 2010. Stewart est ravi. David Cameron sera vraisemblablement le nouveau premier ministre Britannique. Le Liberal-Democrat Party devra manger son chapeau et accepter les conditions du premier ministre. À savoir, des réductions de budgets drastiques, notamment dans le National Health Service, cette trappe à assistanat imposée par les marxistes et les keynésiens après la guerre. Il referme son Evening Standart, le jette sur la banquette à côté de lui avec le gobelet de cappuccino Café Costa. Une vieille dame assise en face relève le visage et tourne la tête, l'évitant soigneusement et manifestant ainsi sa réprobation pour le manque manifeste de manières. Stewart s'en moque, c'est un rebel. 4 ans qu'il travaille pour LaBank.
Il sort du wagon et court dans l'un des escaliers gigantesques de la station Canary Warf sur la Jubilee Line. Il fait biper son pass et retrouve Peter. Autour d'eux, la foule s'agite. Ils montent l'un des grands escaliers mécaniques qui conduit à la grande place au pied de la doyenne, LA Canary Warf, surmontée de sa pyramide qui éclairant Dockland la nuit, définissant de fait sa domination sur ce quartier dévolu aux affaires et habité principalement par les classes moyennes thachéro-blairiennes.
Ils retrouvent Sandrine. Elle aussi, est heureuse. Elle aime bien Cameron et trouve sa femme vraiment humaine, généreuse. Et puis récemment, c'est Stewart qui l'avait noté, elles portaient, le même jour, la même petite robe légère. Ça avait créé un lien virtuel.
— Félicitations, Stewart!
— J'ai jamais perdu, c'est pas maintenant que ça va commencer.
Il porte un nouveau costume qu'il a acheté chez un tailleur de l'ouest, pas très loin de la Wallace. Avec le bonus de 30.000 livres qu'il a reçu, il ne voulait pas se gêner. Bleu sombre à rayures grises, la veste assez cintrée et les poches en biais, une doublure jaune très vive. Il a sa cravate vintage préférée, la jaune à reliefs mat à très fins motifs « déchirés » rouges-orangés, Paul Smith, une chemise blanche faite sur mesure. Et ses vieilles Greenson noires un peu abimées, les premières qu'il ait achetées, avec son premier salaire.
Il vivait alors encore « à la maison ». Sa mère l'avait un peu grondé, mais il avait bien vu le sourire percer dans les reproches. Elle était fière, sa mère.
Elle l'avait élevé seule, dans leur petit trois pièces du quartier de New Cross, au cœur d'une cité HLM construite en retrait de la grande artère qui va à Lewisham, vers le Tesco. Doué pour les mathématiques, il était parvenu à passer assez brillamment ses examens, et, bien que rien ne le prédisposait à travailler dans la finance, Stewart avait trouvé un stage à LaBank, auprès d'un analyste au Middle-Office, et ça avait été la révélation.
Le soir, alors que ses collègues rentraient chez eux, il restait, épluchant les brochures de formation sur les différents produits, prenant des notes. Son manager Andy le testa plusieurs fois dans la journée en se montrant assez sec, mais Stewart s'accrochait. Il lui demanda, un jour, de travailler sur le PnL (valorisation quotidienne des positions). Stewart s'en est très bien sorti, et il le recommanda à la DRH. Le marché des dérivés explosait, on était en 2004 et LaBank recrutait. Un marché notamment, les CDS, commençait à s'imposer: il fut immédiatement mis dans la toute petite équipe. Intelligent, il travailla sur les procédures de validations, écrivit quelques macros Excel qui permettaient de simplifier certains calculs. Il se révéla vite être un as du contrôle au moment où les traders, eux, semblaient agir en dehors de tout contrôle. Il devint le manager de cette équipe en 2007. Il fut transféré fin 2008 au Forex, toujours au contrôle.
Il tirait un réel orgueil de son ascension et en 2010, à 27 ans, avec un salaire annuel de 80.000 livres hors prime, il voyait son avenir tout tracé. Par tradition familiale, il avait d'abord été assez Labour, mais désormais, son cœur était résolument Tory, conservateur. Il gardait un petit béguin pour Sandrine qu'il avait rencontrée en 2005 par des amis communs, alors qu'elle travaillait encore pour la Société Générale, à Paris. Ils étaient sortis ensemble quelques temps, mais s'étaient séparés d'un commun accord et étaient restés amis. Elle était finalement rentrée à LaBank fin 2007, aux bureaux parisiens d'abord, et quand elle avait été transférée à Londres, ils avaient pris l'habitude de se retrouver tous les matins.
Il caressait parfois un très vague espoir, qu'un jour, peut être...
Il l'aimait bien, sa Française.
Dans l'immense plateau aux murs vitrés dominant sur le Dockland que les traders entourés de leurs quatre écrans partagent avec les équipes de Middle Office avec leurs deux écrans, l'ambiance est excellente. Ici, les supporters du Labour ont cette année été très discrets.
Cette année, on a voté pour la réduction des déficits et les coupes dans les « coûteux » et « inutiles » programmes sociaux du gouvernement Labour. On a voté pour « mettre fin à l'assistanat ». On a voté Tory.
Pablo
Pablo valide la mise à jour.
Depuis six mois, il a trouvé un travail quelconque dans un bureau, à New York. C'est Melissa qui l'a mise en relation. Il loge chez deux jeunes qui ont acheté un appartement il y a 5 ans mais qui, ayant des problèmes avec le remboursement de leur crédit, en louent une partie. C'est un peu bruyant, mais il a décidé de vivre la vie comme elle se présentait. Le soir, il se précipite à la maison et c'est là que commence son vrai travail.
Il a repris la gestion du blog de Melissa.
En fait, il a totalement repensé l'interface: il s'est formé lui-même à tous les langages du net, à Flash, au html5, et il lui a proposé de se s'occuper de son blog politique. Il s'est jeté dans tout cela alors qu'il habitait encore à Baltimore, travaillant à mi-temps dans un fast-food. Un jour, il avait dit à Melissa et Roger qu'il voulait leur rendre d'« avoir été là », un jour où, au bout du rouleau après avoir été licencié de Fantastic Homes Real Estate, après avoir erré d'états en états, il avait échoué, à moitié drogué et ivre, dans un bar de Baltimore. Il avait regardé le petit groupe de supporters d'Obama, et puis il s'était mis à pleurer en écoutant leur enthousiasme. Melissa et Roger l'avaient d'abord pris pour un malfrat, avec ses vêtements sales, ses lunettes Dior et sa BMW, et puis ils avaient fini par sympathiser.
Le site est maintenant totalement méconnaissable. Melissa et d'autres jeunes économistes de gauche, néo-keynésiens, y écrivent de violents réquisitoires contre le consensus social et politique, évitant autant que possible d'attaquer le Président Obama, non pas parce qu'ils le soutiennent, mais pour ne pas rajouter à l'ambiance délétère qui domine. En revanche, ils promeuvent une autre façon de penser l'économie et le lien qu'elle entretient avec le politique, renouant avec un discours progressiste qui avait disparu. Parmi eux, un jeune marxiste de l'Université de Berkeley, un peu allumé, qui n'a accepté de les rejoindre que s'il pouvait avoir le droit de dire ce qu'il voulait. Certains articles sont repris sur le HuffPost.
Pablo s'amuse à lire ces articles, ces analyses. Il ne comprend pas toujours tout, mais il partage avec eux, il l'a vécu, un profond scepticisme envers le système livré à lui même, l'envie d'une vraie protection sociale pour tous. Et puis tous ces républicains racistes, comme Michele Bachman ou Sharen Angle...
Alors qu'il a les yeux rivés sur les informations financières, il voit soudain l'action General Electric décrocher de 10, puis 11, puis 12%... Il va sur Bloomberg, et il voit alors le Dow Jones plonger de plus de 5%, puis 6%, puis 7%... Mais que se passe t-il?
[À suivre... épisode 5]
