Troy Davis et le syndrome de Candyman
Voici l’histoire : le Collectif « Non à Guerlain ! Non à la négrophobie ! » (Collectif anti-négrophobie) et Total Respect (Tjenbé Rèd Fédération), organisations auxquelles participe votre serviteur, étaient avec deux ou trois cents personnes place de la Concorde à Paris, près de l’ambassade des États-Unis d’Amérique, mercredi 21 septembre au soir à l’appel d’Amnesty International France, pour protester contre l’exécution alors imminente - et intervenue depuis - de Troy Davis (cet africain-américain condamné à mort malgré l’absence de preuve matérielle de son implication dans le meurtre, en 1989, d’un policier blanc)(1). J’y portais une pancarte affichant le slogan précité, suivi en petits caractères du détail suivant : « 75% des meurtres qui sont punis de peine de mort avaient touché une personne blanche, 50% seulement des meurtres touchent une personne blanche...» (ce qui signifie que le meurtrier d’une personne blanche a trois fois plus de « chances » d’être condamné à mort que celui d’une personne de couleur alors qu’il devrait, si la peine de mort était racialement neutre, en avoir strictement autant) [2]. Ce message était l’objet de nombreux hochements de tête approbateurs parmi les autres manifestant/e/s et son esprit se retrouvait sur d’autres pancartes, notamment en langue anglaise : j’ai ainsi vu une affiche portant le slogan «Stop the racist killing-machine » et l’un des orateurs, en même sens, a indiqué que 200 personnes se trouveraient dans le couloir de la mort en Californie dont 50 amérindiennes (soit une proportion de 25%, sans commune mesure avec la proportion de personnes amérindiennes parmi la population générale qui est, dans cet État, inférieure à 1%) [3]. Un tel message ne signifiait nullement, d’une part, que seule la peine de mort serait raciste aux États-Unis d’Amérique (c’est évidemment tout un contexte social qui l’est) ou, d’autre part, que la peine de mort n’y serait que raciste (elle est aussi inhumaine, notamment) : il m’a pourtant valu deux apostrophes fondées sur ces interprétations... subliminales.
Un mauvais moment pour
lutter contre le racisme ?
La première, émanant d’un homme blanc d’une quarantaine d’années, se présenta sous un jour sympathique (style « Toi et moi on est dans le même camp ») mais devint rapidement virulente voire quasi haineuse, interrompant d’ailleurs - de façon préjudiciable - une conversation plaisante que j’avais avec un charmant Étatsunien de vingt ans venu du Michigan, lequel portait, du haut de ses deux mètres de fraîcheur et de beauté, un sourire à la John Kerry en même temps qu’une affichette où un drapeau étatsunien dessinait les mots « J’ai hont e» (la fermeté irréprochable de mes liens conjugaux - loulou, je tiens à toi - et son manque aussi manifeste qu’absolu d’intérêt pour la sociabilité que je lui offrais de façon purement désintéressée ne m’en ont laissé qu’une photographie, laquelle lui rend un trop faible hommage) [4]. Pour en revenir à mon fâcheux, il en vint à pester sur le mode suivant : « Je suis contre le racisme et contre la peine de mort et je manifeste souvent contre les deux, mais là je ne suis pas d’accord, je trouve que ce slogan est un amalgame, une récupération ! »
Je lui fis valoir qu’en l’espèce, le condamné était noir et sa victime supposée blanche et que cela n’avait probablement pas pesé pour rien dans sa condamnation, ajoutant qu’à cet égard le slogan contesté ne constituait nullement un amalgame mais au contraire l’utile mise en évidence d’une discrimination cruciale en la circonstance. Je précisais que l’universalisme des droits humains devait être mesuré à l’aune du respect des droits humains des personnes présentant le plus grand nombre de critères possibles de discrimination et non de celles présentant le plus petit nombre de ces critères (essayant là de recaser sur le terrain une argumentation pertinente lue sur Facebook sous la plume de Gabriell FTX - que je salue amicalement et qui se reconnaîtra - lors de la polémique relative à l’affiche supposément homonationaliste de l’Inter-LGBT, voici quelques mois) [5].
Défaut de maîtrise de ma part ou défaut de compréhension de la sienne (ou les deux), l’apostropheur s’est énervé de plus belle, entamant un plaidoyer pour un hypothétique condamné à mort que nous ne serions - hypothétiquement - pas venu défendre s’il avait été blanc (argument révélateur d’un sentiment de blanchéité menacée, comme si notre slogan avait voulu dire que nous aurions été en accord avec la peine de mort si elle n’avait pas été raciste). Face aux arguments que je lui opposais, il se réfugia enfin dans une posture boudeuse qui précéda sa fuite, proclamant ne pas chercher à faire une «polémique» (cette échappatoire, paradoxale au vu de son discours, constituant en réalité une injonction de me taire : le nègre doit faire silence quand bwana a parlé, tel était finalement son propos).
Comme s’il était de mauvais moments pour lutter contre le racisme ! - dont l’un des effets, précisément, est de multiplier les discriminations dans tous les moments de la vie des personnes appartenant à des minorités raciales. Vouloir lutter contre le racisme « en soi », contre un racisme abstrait en quelque sorte, sans jamais dénoncer ses manifestations concrètes (notamment en matière de peine de mort aux États-Unis d’Amérique) est une façon de ne pas lutter contre le racisme, de reconnaître le racisme comme un mal théorique qui frapperait toujours « ailleurs » (comprendre: sur une autre planète) mais jamais « ici et maintenant ».
Cette vision n’est pas seulement l’effet d’un «universalisme républicain» à la française («UR»), qui dissimule les discriminations plutôt qu’il les prévient ; elle est aussi due aux ravages du cartésianisme - autre trésor national, non sans lien d’ailleurs - qui, en mettant l’accent sur la simplicité de la distinction entre causes et conséquences et non sur la complexité de leurs interactions, se prête facilement aux manipulations idéologiques destinées à empêcher la compréhension du fonctionnement d’un système : on peut ainsi penser que pour lutter contre le racisme, c’est simple, il suffit d’aller manifester contre « le » racisme, par exemple le dimanche, et que cela n’a rien à voir avec la lutte contre la peine de mort qui est très différente et contre laquelle il faut manifester par exemple le mercredi (c’est un peu une « logique du dictionnaire », en quelque sorte : « racisme » c’est à « R », « peine de mort » c’est à « P », c’est pas à la même lettre donc c’est pas la même chose).
L’UR, dogme officiel supposé prévenir toute discrimination depuis le 14 juillet 1789, contamine ainsi les meilleurs esprits (puisqu’il n’est pas question de douter de la sincérité de l’engagement antiraciste de notre apostropheur), ce qui montre sa redoutable efficacité : « Ici existe l’UR qui garantit les mêmes droits à chacune et chacun, il n’est donc pas ici de discriminations, les dénoncer ici c’est mettre en cause l’UR, c’est donc risquer d’ici créer des discriminations. » Amen, circulez. On entend fréquemment dire que la lutte contre le racisme crée le racisme, que la lutte contre le sexisme crée le sexisme, que la lutte contre les homophobies crée les homophobies... C’est bien connu, taire le problème, c’est garantir son inexistence ; en parler, c’est provoquer son apparition (c’est un peu comme prononcer cinq fois « Candyman » devant son miroir). [6]
Universalisme républicain
ou principe d’égalité ?
La seconde apostrophe est venue d’une dame délicieuse âgée de 60 à 70 ans qui, après avoir lu notre affiche, crut nécessaire de me faire remarquer - plus courtoisement et plus brièvement - que la peine de mort n’était pas la seule à être raciste aux États-Unis d’Amérique (alors que cette affiche, je le rappelle, n’affirmait nullement le contraire). Ainsi, dans un cas comme dans l’autre, notre slogan qui visait pourtant le racisme d’un pays étranger a, c’est du moins l’interprétation que j’en tire, provoqué deux réactions de déni caractéristiques d’une intoxication à l’UR plus ou moins prononcée, visant indirectement - et sans doute inconsciemment - à nier la réalité du racisme en France. Comme si parler de racisme en France était un tel tabou qu’il n’y faudrait pas même parler de racisme hors de France (tabou certes plus vivace ces dernières années mais à bien y regarder, par exemple, les immondices immobilières que l’on trouve en banlieue et que les pouvoirs publics qualifient, avec une ironie rarement perçue, de «cités» existent en France depuis les années 1960 et sont rarement qualifiées de ghettos raciaux alors que telle est bien leur fonction et leur réalité et que telle est bien l’appellation que leur donnera, on peut le penser, l’histoire).
Pourtant, dans les deux cas, notre slogan a choqué deux personnes de qualité, suffisamment investies dans la lutte pour les droits humains pour prendre sur leur temps et venir manifester un soir de semaine au centre de Paris (ce qui suppose de rentrer tard le soir, de manger tard, de lutiner tard ou pas du tout selon l’humeur de loulou... mais je m’égare). J’en tire les conclusions suivantes : l’UR, en dissimulant les discriminations qu’il est censé avoir abolies (de la même façon que les syndicats de travailleurs étaient interdits dans les pays communistes puisque les travailleurs étaient censés être au pouvoir), produit ses effets y compris dans les rangs des personnes qui cherchent à combattre ces discriminations ; c’est dire les effets qu’il doit produire dans les rangs des personnes qui ne cherchent pas à les combattre ; il faut donc le dénoncer (le déconstruire, comme l’on dit en langage savant).
Un excellent exemple de cette nécessité peut actuellement être observé dans la persistance de la norme de genre imposée par l’État français en matière d’état civil: les personnes transgenres ou homosexuelles se voient respectivement refuser l’accès au changement de sexe ou au mariage [7] au nom d’un UR qui n’est en l’espèce qu’un particularisme cisgenre et hétérosexuel, figé dans les préjugés pauliniens, mais qui n’est pas interrogé (puisqu’interroger l’UR, c’est interroger la République, c’est créer la discrimination, c’est remettre en cause la Révolution et le sacrifice des Poilus durant la Première Guerre mondiale, c’est accepter la dissolution de l’identité nationale dans un magma euromaghrébin, c’est préparer activement la fin de la planète et de la race humaine). Évidemment, face à des cataclysmes si certains, le principe d’égalité est tout à fait secondaire, même si c’est lui qui se trouve inscrit au fronton de ces temples de l’état civil que sont nos mairies...
Le discours républicain fondé sur cette imposture doit être refondé autour de ce principe d’égalité, bien plus solide, bien moins fumeux. Vite, vite, sortons de l’UR ou de la caricature qu’il est devenu ! Revisitons le débat entre égalité formelle et égalité réelle ! Débusquons le principe de domination, commune racine de toutes les discriminations !
Notes
[1] 21 septembre 2011 - Exécution de Troy Davis : Le Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» dénonce le racisme de la peine de mort aux États-Unis d’Amérique - Communiqué de presse n°TRF2011-32
http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-00.pdf [fr]http://www.lepost.fr/ [fr]
[2A] 21 septembre 2011 - Photographie de l’affiche «La peine de mort aux États-Unis d’Amérique est raciste ! 75% des meurtres qui sont punis de peine de mort avaient touché une personne blanche, 50% seulement des meurtres touchent une personne blanche...» et de l’affichette «J’ai honte» brandie par un superbe Étatsunien de vingt ans venu du Michigan lors du rassemblement parisien contre l’exécution de Troy Davis (par le Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» et Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération)
http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-78.jpg [fr]
[2B] 21 septembre 2011 - Photographie de l’affiche «La peine de mort aux États-Unis d’Amérique est raciste ! 75% des meurtres qui sont punis de peine de mort avaient touché une personne blanche, 50% seulement des meurtres touchent une personne blanche...» lors du rassemblement parisien contre l’exécution de Troy Davis (par le Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» et Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération)
http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-77.jpg [fr]http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-77.gif [fr]
[3] 21 septembre 2011 - Photographie de l’affiche anonyme «Stop the racist killing-machine» («Arrêtez la machine à tuer raciste») lors du rassemblement parisien contre l’exécution de Troy Davis (par le Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» et Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération)
http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-79.jpg [en]
[4] 21 septembre 2011 - Photographie de l’affichette «J’ai honte» brandie par un superbe jeune Étatsunien de vingt ans venu du Michigan lors du rassemblement parisien contre l’exécution de Troy Davis (par le Collectif «Non à Guerlain ! Non à la négrophobie !» et Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération)
http://www.tjenbered.fr/2011/20110921-76.jpg [fr]
[5] 18 avril 2011 - «Et si on n’arrêtait avec un universalisme qui est une fiction colonialiste, hétéropatriarcale et bourgeoise ?», contribution au groupe Facebook «L’affiche officielle de la Marche des fiertés parisienne 2011 est infecte» ouvert le 12 avril 2011, par Gabriell FTX
http://www.facebook.com/home.php?sk=group_213010798725007&id=214705481888872http://www.tjenbered.fr/2011/20110418-99.pdf
http://www.tjenbered.fr/2011/20110418-99.jpg
[6] Lire et relire Henri Queuille (1884-1970), président du Conseil entre 1948 et 1951, auteur d’aphorismes qu’il faudrait apprendre par cœur avant de serrer la main d’un homme politique : «Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre», «La politique n’est pas l’art de résoudre les problèmes, mais de faire taire ceux qui les posent» ou «Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent»...
http://fr.wikipedia.org/wiki/Henri_Queuille
[7] 4 septembre 2011 - Face à la jurisprudence homophobe du Conseil constitutionnel : amendez la Constitution ! (Pétition à l’attention des candidat/e/s aux élections présidentielle, législatives et sénatoriales) - Communication conjointe Total Respect - Tjenbé Rèd Fédération ; Le Shaker - Gays de Guyane française ; Allegro Fortissimo (Paris) ; Alter Égaux (Nancy) ; Vela - Vigilance LGBTI (lesbienne, gaie, bi, trans & intersexe) Aix-en-Provence ; Omeave (Obésités mode d’emploi : apprendre à vivre ensemble) - Communication n°TRF2011-08D
http://www.tjenbered.fr/2011/20110804-00.pdf [fr]http://www.lapetition.be/en-ligne/Face-a-la-jurisprudence-homophobe-du-Conseil-constitutionnel-amendez-la-Constitution-10365.html [fr]http://10365.lapetition.be/ [fr]
