Un couple d'une cinquantaine d'années nous y accueille avec un large sourire pour nous installer à une table cernée de petites chaises rouges. Des jouets d'enfants parsèment l'arrière de cette boutique très familiale tandis que le comptoir réfrigéré déborde de joyeusetés sucrées salées. Non non, pas les pâtisseries marocaines classiques mais, pour Abderahim et moi, un morceau de délicieuse tarte aux cerises tandis que Lubna se ravise pour un pannini accompagné d'un Fanta. Comme à l'accoutumée, Abderahim ressasse le conflit avec son ex-femme et il nous faut déployer toute notre ardeur pour l'aider à savourer sa pâtisserie. Je les retrouve comme tels, avec leurs éternelles chamailleries. Ils n'avouent qu'à moi, prise entre deux feux, l'attachement qu'ils éprouvent bien évidemment l'un pour l'autre. Abderahim s'inquiète de la virginité de sa fille tandis que Lubna affirme son désir de liberté. Je tente de dénouer la tendre mêlée: « Elle n'a que douze ans, lui rétorque Abderahim par mon intermédiaire, et je suis son papa. »
Pourtant, la tension est réelle. Abderahim n'en peut plus de se battre pour la garde de sa fille et Lubna peine à contenir sa révolte. Alors que nous étions à l'extérieur pour que je puisse fumer une cigarette, un jeu sournois allume la mèche de sa colère. Elle foudroie des yeux une jeune africaine qui s'oppose avec force à son regard. S'ensuit une volée de bois vert qui ne trouve un terme que grâce à l'interposition décidée d'Abderahim. La petite se tient, furieuse, au milieu du trottoir. J'avais appris, déjà, que deux « bandes » rivalisaient dans le quartier. Une maghrébine, bien entendu, et l'autre africaine. De source bien informée, je pensais pourtant que leurs activités respectives ne suscitaient pas de tensions particulières. Ce n'est pas ce que m'affirment Lubna et son papa. Loin de là. D'après eux, les altercations sont constantes. En cause, le renouvellement de la population maghrébine par les nouveaux arrivants sub-sahariens: « Il y a plein de nouveaux logements fraîchement rénovés qui ne profitent qu'à eux » souligne Abderahim. Sans doute ce phénomène a du se reproduire au fil des vagues successives de migrations. Les Belges de ces bas quartiers ayant été délogés par les Polonais d'abord, puis les Espagnols et Italiens. Avant d'être remplacés eux-mêmes par les Turcs et Maghrébins. Et ainsi de suite. Je me souviens aussi de ce jeune Guinéen de ma connaissance qui avait la fâcheuse habitude de cracher sur le sol lorsqu'il croisait le regard un peu trop insistant d'un nord-africain. Il paraîtrait que ces populations souffrent un contentieux historique, les noirs africains ayant longtemps été considérés comme les esclaves des dignitaires arabes. Les préjugés engendrés par notre propre histoire coloniale démontrent, encore à l'envi, la ténacité féroce de ces a priori. Quoiqu'il en soit, ils se le rendent bien.
Comment donc résoudre l'équation de ces informations contradictoires? Soit ces tensions entre les communautés ne se répercutent pas nécessairement dans les « affaires » respectives des bandes, soit la prégnance supposée du phénomène de bande est moins importante qu'on ne le prétend parfois. Pourtant, des groupes sont bien présents dans le quartier, Lubna et Abderahim me le confirment. Et certaines de leurs vidéos, à vrai dire parfois de très bonne tenue artistique, sont présentes sur Youtube:
Toutefois, il faut bien admettre que la réputation médiatique des jeunes d'Anneesens et bien moins effrayante que celles d'autres bandes comme les Black Wolves, les Black Pit Hot Boys, les Black Demolition ou encore les très célèbres 1140 à Evere et Versailles à Neder-Over-Hembeek. Vingt-quatre « bandes urbaines » sont recensées par la police bruxelloise alors que des drames meurtriers ont parfois défrayé la chronique.
Sachant que ces agressions entre jeunes sont souvent déclenchées par des rivalités à propos de filles, on comprend mieux la volonté d'Abderahim de coller aux basques de sa progéniture. Lorsque je leur mentionne le nom d'un supposé leader de la frange black, ils n'en connaissent évidemment rien tandis qu'Abderahim hésite encore à me fournir les coordonnées téléphoniques de son cousin qui ferait, lui, partie de la version maghrébine des bandes du quartier. C'est carrément Lubna qui, sourire en coin, lui arrache son GSM des mains pour me fournir le numéro convoité.
Ayant quelques emplettes vestimentaires à effectuer, mes deux comparses de l'après-midi décident de m'accompagner. Pénétrant au stock américain, situé à deux pâtés de maisons, j'enfile un treillis trois quart pourvu de nombreuses poches afin de trimbaler en toute aisance mon petit matos de reportage. Lubna écarquille les yeux devant cette tenue indéniablement sexy. La vendeuse me met les petits plats dans les grands tout en traquant discrètement les moindres faits et gestes de mes compagnons qui naviguent entre étalages et rayons. Je m'insurge un peu de cette confiance sélective avant de reprendre la course vers le centre ville où Lubna me recommande des baskets. Elément complémentaire de ma nouvelle tenue. D'un œil aguerri, elle me choisit la paire adéquate: « Quand je serai en reportage, je penserai dorénavant à toi. » Sous le regard d'Abderahim qui s'extasie devant la pertinence du choix de sa fille, nos sourires complices s'entrecroisent. En longeant la rue Neuve et ses chaînes commerciales, je comprends enfin fortuitement où nos pas sur le boulevard Lemonnier auraient du nous mener. J'avais toujours constaté cette propension qu'ont certains jeunes d'origines turque et marocaine à sillonner les lieux. Les filles toujours plus midinettes et les garçons plus intrigants. Abderahim salue des connaissances d'un air entendu tandis que Lubna pourlèche les vitrines au cœur de cette fièvre acheteuse toujours plus virulente. Atteignant la place Rogier, Lubna est manifestement contaminée tandis que son père semble un peu fébrile. Pour permettre à la température de retomber, je me propose de nous offrir une crème glacée.
Si vous voulez faire plaisir à une fille d'origine maghrébine, offrez lui une glace au salon Hagen Däsz de la Place Louise. J'ai connu une femme marocaine qui, à trente ans, n'avait toujours pas décroché. Ici les surfaces commerciales populaires voisinent avec celles des grands couturiers et on peut y croiser autant un clodo affamé qu'un Cheikh arabe dispendieux. L'endroit idéal pour frimer, aux yeux de Lubna dont les pupilles s'étaient éclairées lors de ma proposition. Je me choisis une « macadamia nut brittle » tandis que l'adolescente la fait chocolat concentré. Pour le papa, c'est une sage glace moka... avec une bonne bouffée de Chantilly. Autours de nos chocolats chauds aux verres spectaculaires, Lubna se la pète un max. En regardant son attitude hautaine à l'égard de tout ce qui bouge, je me sens carrément ravalée au rang d'un thon. Abderahim, lui, sourit en secouant la tête de dépit. Je reste éberluée tant je peine à retrouver en cette petite madame l'enfant que j'apercevais encore Place Anneessens. « Tout de même, elle n'a que douze ans » s'esclaffe-t-il avec moi tandis que je commence à comprendre ses craintes quant à ses capacités de séduction. Et aussi quant à sa peur de ne pouvoir rivaliser avec les moyens financiers prétendus de sa belle famille « bourge ». En tous cas, plus certainement, avec les exigences de la société de consommation. Je lui assure pourtant que sa générosité affective envers sa fille me paraît beaucoup moins limitée.
[Retrouvez Linda sur son blog http://www.comingout-info.be/]