Recette de base pour réussir un événement social important

Dans le cadre d'un festival artistico-politique organisé à Hamamatsu, au Japon, on m'a demandé d'écrire un bref texte sur la notion d'événement social important. Sans me le dire, on m'a demandé de donner de quoi réfléchir à la mobilisation des jeunes nippons par rapport aux catastrophes qui ont touché le Japon récemment, que ce soit la crise économique ininterrompue, la corruption des politiques ou la gestion calamiteuse de la catastrophe de Fukushima. Voici la version française, mais n'hésitez pas à tester votre japonais avec la version originale.
Dans le cadre d'un festival artistico-politique organisé à Hamamatsu, au Japon, on m'a demandé d'écrire un bref texte sur la notion d'événement social important. Sans me le dire, on m'a demandé de donner de quoi réfléchir à la mobilisation des jeunes nippons par rapport aux catastrophes qui ont touché le Japon récemment, que ce soit la crise économique ininterrompue, la corruption des politiques ou la gestion calamiteuse de la catastrophe de Fukushima. Voici la version française, mais n'hésitez pas à tester votre japonais avec la version originale.

Un événement social important, c’est la rencontre de plusieurs choses. Tout d’abord, il faut que le mouvement réponde à un besoin, une frustration, sinon on ne peut jamais mobiliser. Mais un besoin seul ne suffit pas, car un mouvement réussi est aussi le produit de toute une mobilisation en amont. 

 

Un deuxième élément important est le niveau des gens qu’on mobilise. Emmanuel Todd a trouvé qu’une révolution avait lieu lorsque le taux d’alphabétisation des hommes dépassait les 50%. Les révolutions anglaises, américaines ou françaises arrivent à des moments de frustration politique, sociale et économique, mais aussi à un point où la majorité des hommes sait lire et écrire. Cela veut dire qu’ils sont capables de lire les pamphlets et autres essais, qu’ils sont en état de se renseigner sur le monde sans forcément l’avoir visité, mais aussi qu’ils peuvent se frotter à certaines idées même si le reste de leur monde (la noblesse, l’État, l’Église) ne tient pas à ce qu’ils le fassent. 

 

Une troisième condition importante est qu’il existe un corpus intellectuel qui permette de structurer les demandes, de canaliser l’énergie des foules, de leur donner un sens. Les Lumières ont été une préparation intellectuelle essentielle aux Révolutions américaines et françaises. Ce corpus intellectuel, ce nuages d’analyses et d’idées nouvelles est d’autant plus facile à diffuser que de plus en plus de gens sont alphabétisés, c’est évident. Cependant, pour créer ce corpus, il faut une élite.

 

C’est la quatrième condition: le présence d’une élite. Cette élite n’est pas forcément issue des classes privilégiées (même si cela facilite les choses: il est plus facile de passer du temps à réfléchir et à structurer sa pensée quand on en a les moyens matériels), et elle n’est pas forcément purement politique ou philosophique. L’art en général est important. On peut très bien imaginer, aujourd’hui, le rôle des séries, du cinéma, de la vidéo, de la musique ou des bandes dessinées dans un tel mouvement.

 

La cinquième condition est l’élément déclencheur: une injustice, une bavure, une humiliation, une catastrophe naturelle. Rien ne met tant en colère les gens que l’arrogance des puissants mêlée d’incompétence. Dans les histoires de mouvements sociaux ayant réussi, l’élément déclencheur est souvent associé à une escalade. Le Peuple demande justice mais le monarque n’y voit qu’un caprice. L’opinion demande des explications mais le gouvernement méprise ces demandes et va jouer aux technocrates. L’escalade des incompréhensions est l’oxygène des révolutions réussies.

 

Un événement social important est une sorte de miracle éphémère qui n’a lieu que lorsque chacun joue sa partition correctement. Malgré le côté éphémère, il faut se rappeler qu’après une telle mobilisation, les choses ne sont plus jamais comme avant. Même si ce sont les mêmes qui récupèrent le pouvoir, ils savent que ce n’est plus sans limite et pour toujours. En cela, un mouvement social important est toujours un succès, même quand il semble avoir raté.

 


Laurent Chambon

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