Pied-Noir et pro-Arabe
par Didier Lestrade - Dimanche 20 février 2011
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Nous voilà embarqués dans une période de bouleversements dans le monde arabe et, en France comme aux Etats-Unis, les gens font la gueule. Malgré les rapports privilégiés entre la France et le Maghreb, malgré les liens étroits entre les USA et l’Egypte et tous les pays qui l’entourent (ou presque), le temps est à l’hésitation alors que dans nos cœurs, c’est la joie qui domine, jour après jour, avec les nouvelles protestations qui viennent du Bahreïn, du Yémen, de Lybie et d’Algérie.
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uand Pierre-Jean Chiarelli a publié une série de petits textes pour Minorités sur la révolution égyptienne, il n’avait pas de titre. Je lui ai suggéré « Miracle ». Nous savions que ce miracle n’était pas encore acquis, que Moubarak n’était pas encore déchu, que ce titre était trop optimiste, comme un vœu pieux. Mais avant même la chute du dictateur, ce qui se passait déjà en Egypte et ce qui avait été obtenu de manière si belle et si efficace en Tunisie, tout ceci tenait déjà du miracle. Ces mouvements étaient dirigés avec méthode, comme l’ont si bien expliqué les articles du New York Times du 10 février et du 13 février dans lesquels on apprend que tout ce qui s’est passé dans ces pays a été planifié, prévu, avec même des répétitions de groupes. Cette méthode activiste que j’admirais dans Minorités est un événement sans précédent dans les pays arabes que les médias aiment à décrire comme analphabètes, arriérés, pauvres, sinon bordéliques (il n’y a pas d’autre mot).
Avec des moyens réduits, des foules sont parvenues à s’organiser dans des villes et des pays différents à partir de mémos d’action identiques et le monde occidental s’est mis à frémir: qu’arriverait-il si une stratégie équivalente était lancée dans nos pays ? Après tout, il faut remonter à 2005 pour voir en France des émeutes de banlieue dans lesquelles l’usage du téléphone portable et des SMS a réussi à mettre en échec des forces de police suréquipées.
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Ce qui se passe dans ces pays ne devrait pas être teinté d’inquiétude. Nous laissons cela à nos dirigeants qui sont face à leurs erreurs d’appréciation et leurs précautions d’usage. Pour nous, ces mouvements nous apportent la joie, l’émotion, la jubilation la plus complète. Du matin au soir, il suffit de regarder les chaînes d’info internationales pour constater que l’action ne cesse pas, elle enfle au contraire, elle touche des régions de plus en plus stratégiques. Et des millions d’arabes accèdent à une fierté de la rue qui nous inspire et qui ferme, surtout, le cercle fatidique du malheur musulman auquel nous avons largement contribué.
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Je comprends les hésitations américaines qui pensent que tout ceci va trop loin et qui mettent en avant la sécurité d’Israël – qui a clairement exprimé que le maintien de Moubarak au pouvoir aurait été la meilleure solution (super). Je comprends la mollesse des médias français qui se trouvent ici confrontés à la gêne de leur positionnement pro-sioniste. Mais je reste très intrigué par le peu de manifestations de joie concernant ces événements extraordinaires, surtout quand on se rappelle que la France est le pays européen avec la plus grande communauté arabe, 5 millions de personnes, croyants ou non.
S’empêcher de manifester sa joie, il faut le faire ! Avec la période hypra-anxiogène que nous vivons, sur tous les sujets, ce n’est pas souvent que l’actualité apporte un sourire sur nos visages. Il faut chercher la raison de ce tue l’amour vers l’autre lobby qui bloque la France depuis 50 ans dans la rancœur et la droite dure: les Pieds-Noirs. J’ai 53 ans, je suis pied-noir et fils de pied-noir. Or, tous les pieds-noirs que je connais sont heureux de ce qui se passe dans ces pays, mettant de côté mauvais souvenirs et drames. Même mes parents sont sincèrement heureux. Et je me dis que la dernière génération de pieds-noirs à laquelle j’appartiens devrait manifester sa joie et l’imposer à l’autre partie des pieds-noirs, plus âgée, celle qui truste les associations et les leaders politiques, celle qui empêche littéralement la France de sortir de cette rancœur vis-à -vis des arabes. À cause d’eux, l’Algérie souffre toujours, à cause d’eux on ouvre des musées qui glorifient le colonialisme et on vote des lois qui lavent leur conscience. À cause d’eux, la classe politique française ne peut dépasser le traumatisme de l’indépendance et accompagner le développement des autres départements français qui souffrent encore du colonialisme comme les Antilles. C’est toute une chaîne de blocages qui est entretenue par les anciens pieds-noirs.
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Mais tout ça date de 1962 maintenant et ça commence à bien faire. Les pieds-noirs âgés qui maintiennent la France dans un état de haine face aux arabes doivent se taire ou mourir. D’ailleurs nous attendons tous qu’ils décèdent afin de laisser la place à une autre génération de pieds-noirs qui a déjà montré son envie de s’affirmer à travers des domaines aussi différents que la création, la culture, l’entreprise, tout.
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Nous sommes la dernière génération de pieds-noirs, il n’y en aura pas d’autre après nous. Nous sommes nés juste avant ou pendant l’indépendance et nous n’avons pas à payer pour les erreurs de nos parents et de leurs familles. Mais, en fait, nous avons déjà payé toute notre vie leur influence. Notre amour de nos racines n’a pas pu être exprimé à cause de ces origines dramatiques. Nous n’avons pas pu développer de vraies amitiés et de vraies histoires d’amour avec des arabes car le poids des morts reste entre nous. L'immense majorité d’entre nous n’a pas eu le bonheur de retourner sur son lieu de naissance et c’est le moindre des prix à payer pour l’histoire. En France, tout le monde a le droit de retourner dans la ville de naissance, sauf nous. Vous réalisez ce que ça veut dire ? Nous nous sommes sacrifiés car nos parents refusaient de s’excuser une bonne fois pour toutes comme cela s’est passé dans tous les pays colonialistes de manière à passer, enfin, à autre chose.
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Ces vieux pieds-noirs nous empêchent de vivre. Ce sont de mauvais parents puisqu’ils imposent un état de fait à leurs enfants qui payent le prix de la bêtise obstinée des anciens. Et ce qui se passe aujourd’hui dans les pays arabes les met encore plus dans une position fautive. Que faut-il penser ? Que la France ne s’excusera jamais devant l’Algérie tant que le dernier pied-noir d’extrême droite ne sera pas mort ? Mais qu’il meure alors ! Qu’on l’enterre plus vite ! Pouvons-nous nous permettre d’attendre encore 10 ou 20 ans alors que la démocratie arrive dans les pays où elle n’a jamais été envisagée parce que nous-mêmes ne l’avons pas apportée ? Allons-nous perdre toute notion de proximité avec les pays arabes alors que nous les connaissons mieux que les autres ? Pire, faut-il accepter que l’industrie et la culture française soient toujours bannies de ces pays qui ont plus que jamais besoin d’eau, d’électricité, de routes, de ponts, d’égouts, de métro, de bus, de trains, d’agriculture, tout ce que la France sait bien faire ? Cet investissement économique et culturel dont ont tellement besoin ces pays, pouvons-nous nous permettre de le leur refuser quand la crise économique nous affecte tous ? Investir et aider ces pays, n’est-ce pas une situation win-win comme on dit ?
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Et on va s’empêcher d’aider ces pays et de renouer avec eux pour de bon parce que vivent encore quelques dizaines de milliers de vieux pieds-noirs dans leurs pavillons et leurs maisons de retraite ? Mais qu’ils se taisent ou qu’ils meurent ! Ce monde n’est plus le leur. On devrait manifester notre joie en dépit des centaines de personnes qui sont tuées en Lybie et ailleurs pour défendre leur pays ! Dans ces pays, quelques centaines de morts, avec toute la tristesse que vivent leurs familles, leurs femmes et leurs enfants, n’enlèveront pas la joie de ce qui est en train de se dérouler. Nous sommes heureux pour eux, pour le sacrifice qu’ils font précisément pour leurs femmes et leurs enfants. Nous savons que la vie humaine doit être sacrifiée pour faire tomber des dictateurs comme Moubarak et Kadhafi et Boutaflika. C’est un phénomène de Résistance, comme pendant la résistance française. Et ces pieds-noirs qui musellent la classe politique française, qui empêchent le pays le tendre la main vers les arabes pour le bonheur de tous, ces pieds-noirs vieux et fatigués ne peuvent pas se taire et admettre leurs erreurs ? Mais qu’ils nous laissent vivre nos dernières âgées à nous, avec la liberté mentale que les arabes découvrent à leur tour!
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