Marquons ces corps vierges

Le corps est le lieu d’expression de notre identité. Notre marge de manœuvre personnelle est pourtant faible. Ce corps porte les phénotypes de nos ancêtres et les marquages de notre croissance (trace du vaccin sur le bras, des antibiotiques dans l’émail des dents, répartition des muscles ou de la graisse en fonction de nos gènes, notre activité et notre régime alimentaire). Mais aussi les signes de notre sexe, éventuellement de notre orientation sexuelle, de notre classe sociale, âge et groupe ethnique et/ou religieux. 

Le contrôle des corps par les autres est un élément présent en continu, partout, tout le temps: votre mère qui vous dit de vous tenir droit, les profs qui vous demandent de vous asseoir sans parler ni vous retourner et d'enlever cette casquette ou ce voile. C’est aussi les publicités pour les vêtements, les magazines, les émissions de télé qui vous relookent, les remarques des gens dans la rue, les réflexions de nos amis et nos pairs. C’est risquer son boulot pour une barbe, un voile, une cravate oubliée ou des ongles de la mauvaise couleur. Maintenant c’est aussi le porno qui proscrit un type de corps et de sexualité, c’est la propagande omniprésente pour la chirurgie esthétique, vous faisant croire qu’une poitrine plate ou une calvitie sont le fruit d’un choix, pas de l’expression des gènes familiaux.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 14 février 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Le corps est le lieu d’expression de notre identité. Notre marge de manœuvre personnelle est pourtant faible. Ce corps porte les phénotypes de nos ancêtres et les marquages de notre croissance (trace du vaccin sur le bras, des antibiotiques dans l’émail des dents, répartition des muscles ou de la graisse en fonction de nos gènes, notre activité et notre régime alimentaire). Mais aussi les signes de notre sexe, éventuellement de notre orientation sexuelle, de notre classe sociale, âge et groupe ethnique et/ou religieux. 

Le contrôle des corps par les autres est un élément présent en continu, partout, tout le temps: votre mère qui vous dit de vous tenir droit, les profs qui vous demandent de vous asseoir sans parler ni vous retourner et d'enlever cette casquette ou ce voile. C’est aussi les publicités pour les vêtements, les magazines, les émissions de télé qui vous relookent, les remarques des gens dans la rue, les réflexions de nos amis et nos pairs. C’est risquer son boulot pour une barbe, un voile, une cravate oubliée ou des ongles de la mauvaise couleur. Maintenant c’est aussi le porno qui proscrit un type de corps et de sexualité, c’est la propagande omniprésente pour la chirurgie esthétique, vous faisant croire qu’une poitrine plate ou une calvitie sont le fruit d’un choix, pas de l’expression des gènes familiaux.

L

a transformation corporelle occupe plusieurs heures de nos journées, que ce soit par le sport, l’hygiène, la maîtrise de nos cheveux et poils, de nos ongles, de nos odeurs et de nos mouvements. Notre liberté personnelle est souvent de choisir entre un pull marron ou bleu marine pour les garçons et un tube de rouge d’une nuance particulière pour les filles. Tout le reste est prédéterminé. J’entends des propos édifiants sur le voile islamique par des gens qui dépensent une énergie, un temps et un argent incroyable à ressembler eux-même au groupe dont ils sont issus. Où est la liberté personnelle là-dedans?

Quand je suis arrivé aux Pays-Bas pour la première fois il y a plus de quinze ans, je n’avais jamais vu autant de gens tatoués. Et encore, j’arrivais de Strasbourg où j’avais étudié et où le monde de la nuit était influencé par l’Allemagne toute proche, et on voyait des piercings vraiment incroyables, avec des chaînes reliant le nez et l’oreille, les tétons, tout ça. J’ai fini par associer tatouages et monde germanique et me dire que le monde latin était épargné. Quand je suis revenu légèrement tatoué et piercé de Hollande, les autres étudiants étaient sincèrement choqués.

Pourtant, il y a quelques mois quand je suis rentré dans ma banlieue d’origine, j’ai été très choqué de voir des femmes tatouées partout, de la tête au pieds, à moitié déshabillées et promenant leur mouflet dans sa poussette.

 

Sur le coup je m’étais dit que, vraiment, la France a changé et est devenue tolérante. Et puis je me suis rappelé la nature de la tolérance à la néerlandaise, faite d’indifférence et de contrôle social extrême. En fait, j’ai comme l’impression que la maîtrise des corps est devenue plus compliquée, et surtout encore plus poussée.

 

 

Signes d’appartenance à la tribu nucléaire

 

Comme j’en avais parlé auparavant dans Minorités, David van Reybrouck distingue deux classes importantes dans les sociétés néerlandaise et flamande: les diplômés et les tatoués. Il décrit longuement les tatouages des classes inférieures des plats pays: des «cornes de fesses» en bas du dos pour les femmes, et pour les hommes des «tribaux» assez grossiers, en général noir et rouge sur les bras ou le haut du dos, sont des classiques incontournables. On retrouve aussi souvent des portraits plus ou moins réussis de la tribu nucléaire: parents, enfants, amis morts, chanteurs morts. Les portraits de bébés sur les bras et les mollets, des copies de photos moyennement ressemblantes de la mémé ou de Johnny local s’exhibent l’été avec une certaine fierté sur les polders, souvent avec des sous-titres en écriture manuscrite stylisée pour ceux qui n’auraient pas compris que c’était «Mama» ou que cette rombière est «Janine, mon amour pour l’éternité».

 

On dirait que les classes inférieures néerlandaises et flamandes marquent leurs outils de travail comme mon père peinturlurait ses tournevis à la peinture jaune pour pas qu’on lui pique. 

 

Van Reybrouck parle aussi des corps des deux classes comme des objets de désir: les femmes «tatouées» désirent des hommes forts, avec des bras imposants, un crâne rasé et des tatouages qui montrent qu’il est fidèle à sa tribu nucléaire. Les hommes «tatoués» aiment les femmes qui en imposent, qui savent travailler et s’occuper de la maison avec leurs corps bien bâtis. Ils semblent trouver sexy les cheveux couleur Ferrari et les «cornes de fesses». D’ailleurs, ces «tatoués» ne comprennent pas comment les «diplômés», ces squelettes habillés trop serrés, sans muscles ni réserves corporelles, peuvent éprouver de l’attirance les uns pour les autres. Beurk.

 

On en a parlé à plusieurs reprises dans Minorités: la construction du désir est loin d’être la même chez tout le monde. À chacun ensuite d’accorder son corps au désir des autres, surtout dans des sociétés où l’appartenance sociale et/ou communautaire (au sens large du terme) est de plus en plus importante. Les vêtements, les cheveux, les tatouages, tout cela est donc essentiel quand on veut copuler.

 

 

Héros tatoué intégralement

 

Les Pays-Bas sont le laboratoire télévisuel du monde: il n’y a pas énormément d’habitants, donc les séries locales sont trop chères à produire et seule la télé-réalité permet d’amuser les foules à peu de frais tout en permettant aux publicitaires d’accéder à public parfaitement ciblé. Endemol y a été fondé, et tout ce que vous voyez dans le reste du monde a d’abord été testé ici. Outre le succès incroyable de «Paysan cherche femme» (Boer zoekt vrouw, mis au point par les médias chrétiens), «Voice of Holland» (RTL4) et «Popstars» (SBS6) ont réussi à tenir en haleine une grande partie des Néerlandais tout cet hiver. Plus intéressant, ce sont deux frères qui ont gagné chacun des programmes, et tous les deux sont très très tatoués. 

 

Ben Saunders, le gagnant de «Voice of Holland», est l’archétype des nouvelles classes laborieuses couvertes littéralement jusqu’au bout des doigts de références familiales et esthétiques propres à leur groupe. Dean Saunders, son grand frère, est clairement d’une autre génération: il est juste très tatoué, mais pas totalement couvert. Trouillard!

Ils sont tous les deux en train de devenir des stars nationales, avec des caméras qui les suivent 24 heures sur 24 à Hoorn pour raconter leur vie aux ados hollandais. Ils sont déjà devenus des modèles et je vois bien que le tatoueur au coin de ma rue a vu sa clientèle se rajeunir soudainement, et surtout demander autre chose que des dauphins mignons ou une petite rose bien cachée.

 

 

Un des héros populaires les plus tatoués sur les épaules et le dos des prolos hollandais est André Hazes, qui est mort en 2004. Il chantait des choses larmoyantes qui ont beaucoup de succès dans les cafés bruns d'Amsterdam et des polders de banlieue (Uithoorn, Almere, Beverwijk...). La télévision n’a plus lâché sa famille depuis sa mort. À l’époque, ses enfants (sa fille de 11 ans et son fils de 10 ans) et sa (dernière) femme s’étaient fait tous tatouer avec de l’encre mélangée à ses cendres. J’avais été très choqué qu’on impose un marquage des corps aussi bien symbolique que physique à des enfants aussi jeunes, et encore plus que personne ne semble s’en soucier.

Les Hollandais «tatoués» trouvaient ce marquage tribal très émouvant, et les «diplômés» n’avaient que dédain pour ces barbares sales et bruyants. «Si c’est le pire qu’ils font à leurs enfants, ça va encore.»

Depuis, Dré Junior s’essaye à la chansonnette sans le talent de son père mais avec une légitimité tribale indiscutable. Mieux vaut cracher sur le portrait de la Reine qui orne tout café brun du pays que dire du mal du fils d’André Hazes, vraiment.

 

 

La distinction

 

Je vous ai parlé de la classe tatouée qui est donc tatouée, mais je ne vous ai pas dit que l’autre classe l’est aussi. Ceci dit, on est dans un monde différent. Chez les «diplômés» on cherche la distinction, au sens bourdieusien, et la recherche du tatouage cool fait partie du processus. Ce que j’ai vu chez les filles, ce sont beaucoup de choses végétales très jolies. On observe depuis quelques années le retour du tatouage classique, en particulier l’ancre de bateau, les étoiles et les hirondelles. Très vintage, c’était à l’origine des choses de marins et de filles de mauvaise vie. Maintenant, c’est un marquage corporel pour designer branché, pour jeunes éduqués ou pour DJette qui sait ce qu’elle fait.

 

Chez les homos, comme l’explique Didier Lestrade sur son site personnel, on assiste aussi à des marquages énormes, violents, humiliants. On voit des folles qui sont couvertes de choses noires effrayantes, comme des tribaux mais en plus moche encore, plus grossier, comme si elles voulaient se punir d’avoir péché. Certains ont juste des zones totalement noircies, en fait. Il est probable que certains ont cherché à copier quelques acteurs pornos qui ont souligné leurs muscles avec d’énormes tatouages. Mais beaucoup semblent avoir sali leur peau avec une sorte de marquage laid par haine de soi. 

Ma mère qui parle encore du Marais avec des étoiles dans les yeux « ces hommes sont tellement beaux et ont tellement bon goût » serait très déçue de découvrir ce que certains impriment sur leurs corps.

 

D’un autre côté, on voit beaucoup de choses assez drôles ou créatives. Je peux vous dire qu’Helvetica Bold est la police de caractère du moment pour se faire tatouer des choses à Amsterdam. Les plus geeks ont des tatouages pixelisés avec des slogans écrits en binaire, on voit des drapeaux qui ressemblent à des tâches de vin volontaires, beaucoup de calligraphies arabes ou japonaises (alors qu’étrangement le chinois est réservé aux prolos), pas mal de fausses étiquettes de fabrication avec des ingrédients drôles et des codes 2D pour lecteurs optiques. Bref, on c’est beaucoup de travail et d’imagination que de se distinguer de la masse par ses tatouages.

 

 

L’émancipation par le corps

 

Alors que notre génération a pu brièvement croire que le corps n’était que le véhicule de l’esprit, et que les études et notre riche personnalité allait nous permettre de mener une vie intéressante, les nouvelles générations investissent dans leurs corps.

 

On a beaucoup parlé de l’hypersexualisation des filles en Occident, avec ces pré-adolescentes d’il y a dix ans qui voulaient avoir le ventre à l’air avec un piercing pour ressembler à Britney, et la génération suivante voudrait des implants mammaires pour pouvoir être quasiment nues comme Lady Gaga dans Telephone. Mais on ne parle pas des garçons qui se shootent aux stéroides pour pouvoir avec des muscles énormes avant la fin de leur adolescence. En Europe on en est encore aux mômes qui perdent leur froc comme les prisonniers des prisons fédérales, mais les kids américains s'injectent des hormones pour avoir des corps à la hauteur de leurs ambitions. Énormes.

 

Ma copine Sophie bosse dans le monde du jouet et est vraiment une des spécialistes européennes. Selon elle, jamais il n’y a eu autant de jouets pour fille dont le but est d’en faire des prostituées, avec du maquillage, des hauts talons, des bijoux de pacotille et des faux tatouages. Il n’est plus question de devenir avocates, vétérinaires ou cosmonautes: les petites filles en 2011 veulent gagner au loto, devenir chanteuse à succès, épouser un footballer ou être danseuse exotique. Ou mieux encore: tout ça à la fois.

 

Chez les garçons, le but c’est plutôt de devenir un guerrier. Dans les panoplies les plus demandées, on retrouve des tatouages-pour-rire, mais avec des motifs tribaux, des têtes de mort et des écussons militaires. En plus des pistolets, du matériel de combat et des faux abdominaux et des faux pectoraux, même si ces derniers n’ont apparemment pas beaucoup de succès. Là aussi, cosmonaute ou vétérinaire c’est trop ringard 20e siècle, désormais les mômes veulent être tueur en série, mercenaire, footballeur ou gagnant du loto. Des trucs qui rapportent, quoi.

 

Les enfants n’inventent rien, ils ne font que se positionner dans une échelle des possibles. Ce n’est plus le cerveau et les études qui assurent un avenir, mais le corps. Pour les filles, un corps désirable à monnayer, et pour les garçons un corps fort à monnayer. Welcome to the 21st century.

 

 

 

Les Hollandais et les Flamands se tatouent pour marquer leur appartenance sociale et tribale nucléaire. Les enfants investissent dans leurs corps parce que dans une société où l’ascension sociale se fait par le sexe ou le sport, c’est la voie la plus rationnelle. Ces enfants se préparent aussi à se tatouer, car il faut marquer ses outils. D’ailleurs, le fait que ces enfants aiment tellement les faux tatouages indique que la France n’est pas préservée, elle est juste un peu en retard.

 

Allez, marquons donc ces corps vierges. Ils sont là pour produire, consommer et se reproduire.

Il est hors de question que ces corps n'appartiennent à rien ni personne!


Laurent Chambon

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