Tambour battant

Mercredi matin, je suis allé faire des examens pour mon cœur à Aubervilliers. Je connais ce service, ils font des scintigraphies à longueur de journée avec une équipe qui, c’est étonnant, est parfaite de A à Z. Une heure plus tard, le professeur qui dirige cette unité m’a fait venir sans son bureau pour me dire que mon cœur allait très bien, trois ans après deux coronanographies, trois stents dans une artère et l’arrêt de la cigarette et je lui ai dit que je tenais à le remercier pour son équipe où tout le monde était super.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 06 février 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Mercredi matin, je suis allé faire des examens pour mon cœur à Aubervilliers. Je connais ce service, ils font des scintigraphies à longueur de journée avec une équipe qui, c’est étonnant, est parfaite de A à Z. Une heure plus tard, le professeur qui dirige cette unité m’a fait venir sans son bureau pour me dire que mon cœur allait très bien, trois ans après deux coronanographies, trois stents dans une artère et l’arrêt de la cigarette et je lui ai dit que je tenais à le remercier pour son équipe où tout le monde était super.

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uand on arrive dans ce service de la Roseraie, donc, il y a deux secrétaires à l’entrée, une beurette très active qui est assez enjouée dans son côté dirigiste au téléphone « Ah oui Madame, je voulais vous dire que ce n’est plus la peine de demander Audrey, elle est partie depuis un certain temps maintenant ». À ses côtés, une métisse super belle qui s’est occupée de mon dossier avec un premier regard qui disait « Je te préviens, on a des vieux chiants ici toute la journée et donc ne me fais pas chier » et un autre regard sur moi qui disait aussi « Attends j’essaye de te calculer toi, ah oui, ça y est j’ai pigé » avec une pointe de son sourire qui disait « Je peux être très drôle dans la vraie vie, mais ici c’est le travail ». On est à Aubervilliers et dans ce service, il y a toutes les nationalités et les races et les religions.

Après avoir attendu (pas très longtemps — en général pour un tallium d’effort, il faut bien compter trois heures), une gentille dame m’a appelé et m’a mis dans une cabine pour que j’enlève mon T-shirt. Tout de suite, sans attendre (c’est la chaine dans ce service je vous dis), je me suis trouvé sur le vélo à pédaler, pendant qu’on me mettait les électrodes et puis dans la foulée un cathéter. J’ai reconnu tout de suite le médecin qui mène l’examen, il était déjà là dans la même salle il y a trois ans, en dix secondes il avait tout compris du dossier et me demande si je prends bien toujours mes antirétroviraux. Pendant ce temps, les deux infirmières autour de moi me branchent à l’électrocardiogramme et me perfusent avec un produit radioactif qui permet de mieux visualiser la circulation du sang et elles parlent en même temps pendant que je discute avec le médecin et regarde ailleurs pendant la piqûre.

 

Là il y en a une qui dit à l’autre : « C’est affreux tous mes hortensias sont morts, ils ont brûlé avec le gel » et je me tourne vers elle et lui dis doucement : « Si vous les rabattez à 5 centimètres, il y a de fortes chances pour qu’ils reprennent de la base ». Elle ne m’écoute pas, je me demande si elle le fait exprès car elle papote toujours avec l’autre qui lui répond : « Ah c’est triste pour toi, c’est vrai qu’il a fait très froid ». Alors je répète une deuxième fois en légèrement plus fort : « Si vous les rabattez à 5 centimètres, il y a de fortes chances pour qu’ils reprennent de la base » et là le médecin se tourne vers moi, réalise que les infirmières sont toujours dans leur truc et ne m’écoutent pas car elles sont en train de monitorer le truc radioactif qui pénètre dans mes veines et il a un sourire en ma direction qui dit : « Ne vous inquiétez pas, elles sont toujours comme ça, c’est pas grave ».

 

L’examen se passe bien, j’ai pas mal au cœur, essoufflé mais pas crevé et le médecin a suivi chaque étape pendant la montée de l’effort, une attention détachée et très précise à la fois devant l’écran qui montre tous les oscillations des battements de mon cœur avec régulièrement des électrocardiogrammes qui sortent de la machine quand il appuie sur le bouton rouge et il m’encourage « Allez, encore 15 secondes et c’est fini » et je me dis, mince, ce mec fait ça à longueur de journée, les vieux s’enchaînent dans son bureau à vitesse grand V, ils sont tous inquiets du diagnostic car c’est le cœur et ça leur fait peur et il faut tout le temps les rassurer et le médecin est là, patient, attentif, surveillant le bruit de ma respiration, les bips de la machine. À la fin, il parle gentiment en disant que tout va bien, on va faire une imagerie et je passe dans la cabine d’à côté, 5 minutes à attendre pendant que la personne précédente termine son examen.

 

Et quand la porte s’ouvre, c’est l’infirmière qui a vu ses hortensias mourir qui m’accueille et en 30 secondes je suis allongé sur le lit, les bras derrière la tête avec cette petite machine à la Tron qui s’appelle Discovery (je vous dis, très Daft Punk, Aubervilliers) et c’est cinq minutes de repos comme si vous faisiez des UV. Quand c’est fini, je remets mon T-shirt en lui disant : « Vous savez, tout àl’heure je vous ai entendue dire que vos hortensias étaient morts à cause du gel, mais si vous les rabattez à 5 centimètres, il y a de fortes channes pour qu’ils reprennent de la base. Elle me regarde une fraction de seconde pour se demander « Il déconne ou quoi ? » et tout de suite après son visage s’illumine, je ne sais pas si elle est beur ou portugaise, et elle répond : « Ah vous pouvez pas savoir comme ça me fait plaisir, j’en ai pleuré quand je les ai vus tous morts ! À 5 centimètres de la base vous dites ? OK, merci ! »

 

Je suis là à me rhabiller en me disant, ce service est mené tambour battant, l’idée c’est de ne pas faire attendre les gens et de faire tourner la machine à son maximum, ce qui arrange tout le monde en fait et pourtant rien n’est fait à la va vite, tout le matériel est tip top, le personnel travaille non stop et ils ont de l’attention à revendre. Je rentre chez moi content, après avoir passé une demie heure à regarder dans la rue toutes les nationalités du quartier, une sorte de mappemonde de la France.

 

 

Miracle Place Tahrir

 

Quand je rentre chez moi le soir, je mets la télé et je vois ces images hallucinantes de cavaliers pro-Moubarak, ces milliers de cailloux lancés de par et d’autre des barricades et j’oublie de manger, jusqu’à 3h du matin je reste scotché devant A Jazeera, France 24 anglais, BBC World, Sky et CNN. Je vois les affrontements en direct non stop qui montre la place Tahrir avec des cocktails Molotov lancés des deux côtés et les commentaires qui racontent que l’armée a laissé les pro-Mobarak pénétrer sur la place. C’est affreux et prévisible à la fois, mais c’est dingue de voir des barricades se former sous nos yeux, plier, plis avancer, reculer, un mouvement incessant de tranchées qui bougent en live, on voit les manifestants investir en foule une rue donnant sur la place puis revenir plus tard contre la charge, c’est une guerre civile et malheur à celui qui a eu la folie de lancer son pays là-dedans.

 

Et ce que l’on voit alors, ce sont ces hôpitaux de fortune qui sont montés au centre la place, à quelques centaines de mètres des cailloux qui volent toujours, avec tous ces médecins qui viennent d’où on sait où, et qui soignent les blessés à même le sol avec trois fois rien mais à chaque fois qu’on voit des images, même de loin, ils ont des blouses blanches et des gants et même, oui, c’est bien de la gaze. Et je me rappelle les soins que j’ai eu le même jour, avec le même calme médical malgré une succession de patients et je reconnais le même regard attentif sur les blessures et les lacérations qu’on subi les insurgés. 84 millions de personnes dans un pays bondé, les Égyptiens sont incroyables, ils savent que leur population est si nombreuse que l’on peut réellement sacrifier sa vie pour en finir une bonne fois pour toutes et ces milliers d’hommes et de femmes libres sont à se casser les bras à force de lancer des cailloux et il faut tenir encore quelques heures car ils sont encerclés de toutes parts et tous pensent mourir pour tenir la place. On voit sur leur visage la peur et l’épuisement, ils pensent que tout le monde les lâche.

En quelques heures, le « beau scénario » tunisien a été dépassé par la folie de Moubarak, mais le mouvement est toujours formidable, car la vraie tristesse serait que les anti-Moubarak battent en retraite et ils restent. Et ils ont ces médecins qui les soignent sans dormir. C’est un immense film. Un miracle. Quel pays !

 

Je ne suis pas, de loin, le militant d’Act Up qui a le plus manifesté, mais je connais très bien les complexités de la manifestation de rue, surtout quand il s’agit d’un mouvement qui a beaucoup de ressemblances avec la désobeissance civile. Il faut diriger les cortèges et les mouvements de foule, trier les gens, faire des cordons humains, préparer la nourriture et l’eau, faire des stocks, organiser les médecins, il faut aussi camper pour dormir un peu, c’est un siège, un vrai travail d’occupation qui exige de la logistique et de l’intendance. Et surtout, surtout : de la détermination.

 

Il aura fallu attendre le Herald Tribune hier pour voir les premiers articles sur le noyau central de la « république Tahrir ». Qui sont donc ces leaders qui donnent des ordres et qui sont obéis tout de suite, par effet de confiance réciproque, comme sur un champ de bataille, quand il faut répondre à l’attaque sur le flanc tout en protégeant ceux qui sont restés derrière avec les blessés et la nourriture. Et l’article nous apprend qu’il n’y a pas de chef, que toute cette organisation est multiple et méthodique en même temps. Je pensais que cette organisation viendrait forcément d’une pyramide, comme dans la médecine, comme à Act Up. Mais non. Ce peuple égyptien est mieux organisé que nous. Depuis, on voit sur Al-Jazeera les pharmaciens qui ont organisé des stocks de médicaments, les médecins dont certains ont fait mille kilomètres pour participer à la révolution. Une jeune fille de 22 ans dit : « Nous n’avons pas besoin de leader. Ce système est beau ». This system est beautiful.

 

Ce qui se passe au Caire est tellement complexe à faire et diriger, souvent les journalistes ne savent pas qui est qui dans les affrontement même s’ils disposent d’une vue plongeante sur la place Tahrir, mais il y a une méthode de la rue qui est incroyablement sophistiquée et surtout efficace. Même quand il perdent du terrain, ils le regagnent ensuite par la supériorité en nombre des insurgés qui n’ont pas peur de se blesser face aux autres, pourtant effrayants, puisque ce sont les bouchers du dictateur. C’est absolument hallucinant ce qu’ils font. En termes de guérilla urbaine et d’organisation de manif pacifique aussi, les meneurs de Tahrir sont si efficaces pour mener cette révolution depuis quinze jours qu’il faudrait leur donner les clefs du pays tellement ils travaillent bien. Tout roulerait en Egypte.

Et apparemment dans la joie et la colère, ce qui est toujours un mélange qui donne énormément de chutzpah.


Didier Lestrade

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