Contaminé par une pipe
par Paul Rosier - Dimanche 30 janvier 2011
35 ans, originaire du sud de la France, vit à Paris après avoir baroudé dans les cinq continents. Passe-temps favoris : voyager, gratter sa guitare et faire sa biographie dans l'urgence. Â
Je suis plutôt d’un tempérament optimiste et enthousiaste, à voir le verre à moitié plein. Humaniste à tendance candide. Quand on me demande mes points forts en entretien d’embauche, ça sort invariablement dans le tiercé gagnant: je suis positif. Aussi quand mon médecin m’a appelé en juin dernier pour me donner les résultats de mon test VIH, j’ai failli lâcher un petit rire nerveux. — Vous êtes positif.
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on, en fait ça m’a pas fait marrer, pas du tout. C’était dans le couloir de la mort, celui de la photocopieuse, en retrait de l’open space et de ses oreilles indiscrètes, celui-là même où j’apprenais quelques mois plus tôt le décès d’un proche.
— Vous êtes positif au test Elisa, mais pas au Western Blot. J’ai demandé au labo de refaire les tests, je ne peux pas être certaine à 100% si les deux tests ne sont pas positifs ensemble.
Mes jambes se sont dérobées sous moi. Pour moi le verdict était sans appel et les symptômes ne trompaient pas: je n’avais pas eu de fièvre aussi forte depuis la rubéole… Et cette migraine lancinante trois jours durant: une insolation attrapée sur une plage des Côtes d’Armor début mai ? Je ne suis pas Breton, mais quand même… La gingivite, l’angine, tous ces signes avant coureurs ajoutaient à mon angoisse.
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Quatre jours ont passé avant d’obtenir les résultats définitifs. Et trois nuits sans sommeil, d’angoisse de mort, mais aussi d’espoir, de déni. Mille questions dont les réponses en suscitent mille autres, des heures à glaner des infos dans des tas de sites Internet. Tout se bouscule, tout se mélange. Je ne mets qu’une personne dans la confidence, persuadé d’être un paria et que je dois — à nouveau — rester dans le placard. Je lis tout et surtout n’importe quoi, et passe en un clic de souris du réconfort (« le sida devient une maladie chronique comme le diabète, et encore c’est moins contraignant car les diabétiques doivent se faire des injections sous-cutanées, là où les séropositifs avalent juste des cachets » - paye ton raccourci !) à l’accablement en lisant des papiers pas forcément datés mais dont je finis par comprendre qu’ils remontent aux années 90, avec leur cohorte de chiffres morbides.
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Et puis je rencontre l’infectiologue à l’hôpital qui passe beaucoup de temps à m’écouter et à répondre à mes questions. La contamination est si récente qu’on peut la dater à une semaine près. Il me propose de participer à l’essai ANRS Optiprim. J’ai quelques semaines pour y réfléchir, guère plus, les patients inclus dans cet essai devant être en primo infection ou infection récente. Je relègue pour un temps Internet et ses approximations pour prendre plusieurs avis de médecins et associations de lutte contre le sida. Je suis touché par la qualité de l’écoute et des réponses qui me sont données et la disponibilité de ces interlocuteurs.
Pendant trois semaines j’essaie de compulser le maximum d’informations sur le VIH, les traitements, et sur ces fameux programmes de recherche.
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En plus du tsunami psychique, je dois prendre la lourde décision de commencer le traitement ou pas, et, si je le commence, de participer à ce programme de recherche ou pas. Je ne suis pas médecin, pourtant j’ai l’embarras du choix ! On ne m’impose rien, je mets tout en doute et en balance. Jusqu’à la bonne foi de mon infectiologue malgré son humanité patente. Hier la polémique autour de la vaccination contre H1N1 et aujourd’hui le scandale du Médiator continuent à légitimer la méfiance envers le système de santé. Malgré tout, je connais ma « chance » qu’en 2010 il existe des traitements, même sans être la panacée, que je puisse y avoir accès, gratuitement, ainsi qu’à une information correcte.
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L’été passe, de deuils, de larmes, de déprime, d’abstinence, de repli sur soi et sur les quelques proches mis dans la confidence. Ma relation du moment fait les frais de la chape de plomb qui me tétanise dès que mon corps toxique s’approche trop du sien. Je veux évacuer très vite les sentiments de honte liée au fort tabou social qui pèse sur le sida, et ceux d’échec face à la prévention, face à ma prévention: je suis d’abord et avant tout un malade, victime, fragilisé, et je défie quiconque de me juger. Néanmoins, la honte est quand même là car je persiste à ne pas vouloir en parler à certains membres de ma famille, et à témoigner ici anonymement.
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Peu à peu je remonte la pente, obtiens des réponses à mes questions d’ordre médical. Début novembre, suivant les préconisations de mon spécialiste, je commence la trithérapie (Celsentri/Truvada). Trois pilules par jour en une prise. J’essaie de dédiaboliser les idées préconçues sur les effets secondaires des médicaments, à plus ou moins long terme, même si tout récemment j’apprends que le Celsentri fait partie de la liste des 59 médicaments placés « sous surveillance » par l’AFSSAPS. Les autres médicaments ne seraient-ils donc pas surveillés ? Ça me rassure alors, si celui là , que je gobe tous les soirs, l’est... Peut-être qu’il est surveillé sur moi à mon insu…
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La vie reprend ses droits, on s’habitue à tout. Peu à peu je m’aperçois des similitudes entre l’acceptation de mon homosexualité et celle de ma séropositivité. Un jeu de vases communicants d’une minorité à l’autre. Le chemin parcouru pour vivre et dire ma différence sexuelle m’aide beaucoup à vivre ma différence sérologique. À la dire à tous un jour, sans doute, aussi ?
Au bout de trois semaines à peine d‘un traitement que je supporte très bien, ma charge virale est indétectable. Le rythme des prises est digne des petits vieux, le soir invariablement au moment du repas — je me cachetonne parfois à l’écart de mes convives.
Soulagé de me savoir moins contaminant, je recommence à avoir une vie sexuelle digne de ce nom.
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Ceci n’est pas une pipe
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Je ris toujours quand on me dit « Tu périras par où tu as pêché ». Intimement, je crois que c’est ce qui m’arrivera tôt ou tard. Je trouve cette phrase tellement absurde et irrésistiblement drôle. Dans l’étendue des questionnements suscités par l’annonce de ma séropositivité, j’ai voulu mener l’enquête: qui, quand, comment ? Mon infectiologue m’avait affirmé que la contamination pouvait être conscrite à une semaine près. Dans ce laps de temps, deux partenaires, voire un troisième en dehors de la période de contamination, et des relations — a priori — SSR. Tous informés, l’un est séropositif, les deux autres se font dépister, les tests sont négatifs.
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Sauf qu’avec ce garçon, dont je connaissais la séropositivité avant de coucher avec, il n’y a pas eu pénétration, seulement des rapports bucco-génitaux. Consternation. J’ai chopé le virus du sida en faisant une pipe. Il mouillait pas mal, n’était pas sous traitement antirétroviral, avec une charge virale probablement élevée.
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Il n’y a pas une façon meilleure ou pire d’être contaminé. Je m’en veux parfois de ma méconnaissance passée des modes de transmission du VIH. À l’époque je ne savais pas que le liquide pré-séminal peut être presque aussi contaminant que le sperme. Je ne savais pas non plus ce qu’était une « charge virale indétectable ». J’en ai voulu à ce mec qui, même s’il m’avait informé de son statut sérologique, de ne pas savoir tout ça, ou de ne pas vouloir le savoir, ou de l’occulter, ou de ne pas avoir commencé la trithérapie, pour se soigner et protéger les autres… J’aurais aimé qu’il soit plus responsable. Moi-même, séropositif à mon tour, je n’ai pas franchement envie d’être le porte drapeau de la prévention, à réciter mes fiches sida à qui veut les entendre avec mon Vidal sous le bras.
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J’ai toujours été nul en stats, mais je ne peux pas m’empêcher de faire des calculs, aussi inutiles qu’approximatifs. J’ai lu que 5 à 8% des contaminations sexuelles auraient lieu lors de fellations. Il semble difficile pour les scientifiques de donner un ratio exact. Quand bien même, je n’ai pas le sentiment que l’accent soit mis là -dessus dans les campagnes de prévention. À peine est-ce évoqué. Le risque est réel, et pourtant on le minimise. À mes yeux, la communication sur les risques liés à la fellation semble plutôt laxiste pour mieux faire accepter le préservatif lors des pénétrations. Je n’ai jamais sucé avec une capote. Qui le fait ?
Nous prenons tous des risques en permanence que nous assumons sans parfois même y penser. C’est trivial de le dire, mais sucer est risqué. J’en ai fait l’amère expérience.
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En dehors des proches que j’ai mis au courant et dont le soutien a été total, je me suis heurté à quelques rares réflexions maladroites et humiliantes, comme celle de mon dentiste qui m’a demandé de lui expliquer comment j’avais « attrapé ça ». Devoir me justifier a été terrible, je n’ai pas su esquiver sur le moment. Mon médecin traitant m’a intimé d’utiliser systématiquement le préservatif désormais, hein gamin !? La bonne blague.
Dans la longue liste des idées préconçues, avant de juger un séropo et de lui prêter de prétendues pratiques sexuelles bareback, merci de lui accorder le bénéfice du doute.
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Aujourd’hui, je m’aperçois qu’à chaque fois que j’en parle à une nouvelle personne, j’anticipe la question du « comment » et m’en explique. Un jour je cesserai de me justifier. De douter de moi et des autres. Il me reste encore du chemin.
Notes
Si vous voulez joindre Paul: flowers.molotov@gmail.com
