L'outrage de Aides

Dans une chronique de Nicholas D. Kristof du 1er janvier dernier, le journaliste commence son exposé par une citation de John Steinbeck que je traduis ici à la va-vite: « Une âme triste peut vous tuer plus vite, bien plus vite, qu’un germe ». Le reste de son texte nous explique que l’inégalité des salaires aux Etats-Unis, où 1% de la population cumule plus de richesses que le total des 90% moins riches (ça doit être plus ou moins la même chose en France) crée dans la société, non seulement un sentiment d’injustice, ce que tout le monde admet, mais aussi un déchirement de la psyché humaine, ce qui entraine de l’anxiété, de la méfiance et tout un paquet de problèmes physiques et mentaux. On le voit avec les bonus des traders qui sont revenus cette année à leur plus haut niveau sans que l’on en parle beaucoup, avec les records de la Bourse malgré une année 2010 que tout le monde prédisait comme mauvaise et ne parlons pas de l'arrogance de la nouvelle santé des produits de luxe et de la mode.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 30 janvier 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Dans une chronique de Nicholas D. Kristof du 1er janvier dernier, le journaliste commence son exposé par une citation de John Steinbeck que je traduis ici à la va-vite: « Une âme triste peut vous tuer plus vite, bien plus vite, qu’un germe ». Le reste de son texte nous explique que l’inégalité des salaires aux Etats-Unis, où 1% de la population cumule plus de richesses que le total des 90% moins riches (ça doit être plus ou moins la même chose en France) crée dans la société, non seulement un sentiment d’injustice, ce que tout le monde admet, mais aussi un déchirement de la psyché humaine, ce qui entraine de l’anxiété, de la méfiance et tout un paquet de problèmes physiques et mentaux. On le voit avec les bonus des traders qui sont revenus cette année à leur plus haut niveau sans que l’on en parle beaucoup, avec les records de la Bourse malgré une année 2010 que tout le monde prédisait comme mauvaise et ne parlons pas de l'arrogance de la nouvelle santé des produits de luxe et de la mode.

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’affaire de Aides révélée par le Parisien n’est pas du tout un cas isolé dans le milieu de la lutte contre le sida française. Aides n’est pas la seule à s’attirer des critiques pour sa prétendue mauvaise gestion. Dans un mail interne à certains groupes d’activistes sida européens, un militant soulignait qu’il faut désormais s’attendre à une intransigeance croissante vis-à-vis des associations de lutte contre le sida qui font de la prévention directe. Après tout, si le combat contre le sida ne cesse de marquer des points sur le front thérapeutique, avec toujours plus de nouveaux antirétroviraux et toujours plus de stratégies pour réduire l'impact du VIH sur la société, la prévention du sida, elle, est celle de l’échec. Les 10 dernières années ont vu dans les pays occidentaux une reprise catastrophique des nouvelles contaminations chez les gays. Les associations comme Aides, qui bénéficient de moyens conséquents, ne peuvent pas se permettre d’échouer sur ce point sans que leur gestion devienne plus surveillée qu’avant, quand la prévention fonctionnait.

Durant la dernière décennie, les principales associations de prévention françaises (à part le CRIPS et le SNEG, plus terre à terre, qui ont fait des efforts intellectuels majeurs) se sont affrontées de manière molle, laissant dériver leur discours vers la tendance anglosaxonne de la réduction des risques qui a popularisé, nous le savons tous désormais, le contact avec le sperme et finalement, plus d’exposition au risque. Les IST sont en hausse croissante, certaines même apparaissent de nulle part, les hépatites et les cancers anaux aussi. Il est donc difficilement tenable de dire que la prévention en milieu gay en France soit un succès.

 

Et là je vais appuyer sur un point, même si ça fait mégalo. Car j’en ai marre. Ce que je prévoyais lors de la sortie de mon livre The End, il y a déjà 6 ans, s’est réalisé. Avec des discussions inter-associatives mal menées, malgré les tentatives répétées de créer un groupe inter-associatif gay sur la prévention, sur le modèle du TRT-5 (qui rassemble depuis 1992 les principales associations de lutte contre le sida françaises sur les questions thérapeutiques) à cause de la politique de la chaise vide adoptée par certaines associations leaders, le manque de consensus associatif sur les axes de prévention, tout ceci a encouragé la disparition d’un discours commun, facile à comprendre, pour l’ensemble des gays. Pendant dix ans, les gays lambda n’ont cessé de constater que telle association disait ceci, telle autre disait cela, et une troisième disait le contraire de toutes les autres. Il n’y avait plus de discours commun, facile à comprendre et surtout: solide. Les gays se sont engouffrés dans les failles de ce discours, picorant déci delà ce qui les intéressait pour leur propre vie sexuelle. Aides n’est pas la seule responsable. Sidaction n’a pas fait grand chose sur le bareback non plus.

 

 

La responsabilité de Aides dans l'échec de la prévention

 

Pourtant, dans cet échec de la prévention, Aides a une part de responsabilité particulière. Pour revenir sur les sujets qui fâchent: en 2002, quand j’étais encore coordinateur du groupe TRT-5, j’ai tenté de convaincre, pendant plusieurs mois, les membre de ce groupe afin qu’il s’ouvre à la prévention. Bruno Spire, alors représentant de Aides au TRT-5, avant d’accéder à la présidence de Aides, s’est farouchement opposé à l’élargissement du groupe à la prévention. Ce n’était pas son rôle, disait-il. Comme le TRT-5 fonctionne sur le consensus, la prévention a été écartée. Après dix ans de travail au sein du TRT-5, que j’ai aidé à créer (contrairement à Bruno Spire qui l’a rejoint beaucoup plus tard), j’ai pris du recul en 2002, dégouté par le blocage de Aides. Spire avait gagné, je m’en allais. 

 

Neuf ans plus tard, nous savons tous désormais que la prévention du sida est profondément liée au thérapeutique, avec des stratégies comme le TasP ou la PrEP qui tentent de réduire les contaminations par le sida en réduisant la charge virale des personnes séropositives. D’ailleurs, le TRT-5 est désormais obligé de s’ouvrir à la prévention et collabore dès à présent à la création du premier essai thérapeutique français de PrEP. Bref, toutes ces années de stratégie perdues pendant lesquelles le débat sur la prévention en France aurait bien bénéficié de l’autorité d’un groupe comme le TRT-5, fort d’une expertise scientifique inégalée et admiré pour sa méthode, sa transparence, sa frugalité – et ses victoires.

 

Ce sont des choix stratégiques qui mènent à l’échec, ou qui sont motivés par l'envie de faire la pluie et le beau temps du sida même si c’est souvent la pluie que l’on subit et Aides est au centre des plus grands affrontements communautaires sur la santé des gays. Longtemps opposée au dépistage rapide, elle a fini par en faire les louanges, à condition d’aider à les pratiquer. Adepte depuis toujours de la réduction des risques sexuels, elle a laissé le discours pourrir jusqu’au désintérêt total de la communauté qui n’a même plus envie de prononcer quoi que ce soit sur le sujet tellement il a été miné.

 

 

Un scandale mondial

 

Mais revenons au scandale du Parisien. Aides n’est pas la seule association dans la tourmente. À travers le monde, toutes les associations de la génération de Aides sont sous le feu des critiques. Le GMHC de New York est toujours destabilisé par une base qui a trouvé son engagement contre le bareback et la consommation de Crystal bien tardif. À Londres, le Terrence Higgins Trust fait face à des attaques sévères sur la gestion de son budget, particulièrement en provenance de la ville. À Berlin, la Deutsch AIDS Hilfe doit vivre avec l’image déplorable de sa ville à travers le monde en termes de sexe sans capote. Et récemment, le plus gros scandale est arrivé d’Australie, où la grande association Acon est si critiquée par des militants célèbres que l’on exige purement et simplement sa dissolution. Et ce sont les mêmes critiques qui réapparaissent, celle du Parisien, sur les frais de fonctionnement: Acon aurait reçu 12.6 millions de dollars du gouvernement australien, mais n'aurait dépensé que 800.000 dollars pour ses programmes et services. Ce qu’il faut voir dans cet exemple, c’est que c’est précisément l’incapacité de ces associations à prendre en charge les problèmes des minorités qui leur remonte à la figure. L’Etat finance ces associations pour faire le travail qu’il ne peut pas faire. Qui peut prétendre que les associations françaises mettent tout leur paquet sur les gays et les départements d’outre mer ? Si c’était le cas, ça se saurait.

 

Ce sont donc toutes les vieilles associations créées au début des années 80 qui sont sur la sellette. Car la crise économique est passé par là. Les budgets contre le sida diminuent. Certains services hospitaliers de maladies infectieuses doivent fusionner. Le sida n’est plus à la mode. Mais ces grandes associations à travers le monde vivent sur un train de vie qui n’est plus en phase avec la société. Je pose une question simple: qui gagne 9500 euros par mois de nos jours dans une association contre le sida ? Sans oublier la mutuelle, les per diem pour les (nombreuses) conférences à l’étranger, les tickets restau, les taxis et les dîners que l’on se fait rembourser ?

 

C’est le genre de choses qui révulse le peuple quand il apprend ce qui se passe dans le milieu politique. Et on devrait se taire quand il s’agit de la lutte contre le sida ? Bruno Spire, dans sa réponse outrée aux révélations du Parisien, s’enveloppe dans une position qui se résume à un argument: Aides fait mieux que l’ARC (ben oui, merci, on espère, c'est le stric minimum) et tout ce bruit ne fait que discréditer la lutte contre le sida. Comme si le Parisien avait dans son agenda une sorte de cabale dans le sida.

 

Apparemment, le précédent président de Aides, le très posé Christian Saout, a bénéficié entre 2000 et… 2010 d’un appartement qui coûtait moins cher que 15 jours à l’hôtel par mois. On dirait donc qu’il a rendu cet appartement il n’y a pas très longtemps alors qu’il n’est plus président de l’association depuis… 2007 et d’ailleurs Aides est toujours sur le point de clarifier tout ça par écrit. Je me demande: ils ne savent pas que c’est mal vu ce genre de deal ? Ils ne le voyaient pas venir ? Comment ont-il fait pour justifier ce budget s’ils sont en train de mettre çà en ordre as we speak ? Ou alors ils sont tellement sur leur planète qu’ils se savaient pas que ça sortirait forcément un jour alors que tout le monde le savait dans le milieu sida ? Plus ces gens s'expliquent et plus ils s'enfoncent.

 

 

Un encadrement pléthorique

 

Il ne faut pas croire que tout ceci soit nouveau. Les associations fondatrices de la lutte contre le sida, Aides et Arcat, ont toujours subi des critiques sur les salaires élevés de leurs cadres. À Sida Info Service, c’est même devenu une blague de couloir depuis toujours, et on dit que cette association pourtant entièrement financée par l’État compte plus de cadres que d'écoutants ! À Sidaction, Bertrand Audoin a été récemment propulsé à la tête de l’International AIDS Society (mazette) et franchement j’aimerais bien savoir combien il gagne. Quel est le type de transparence salariale de ces structures qui ont pour vocation de lutter contre une épidémie qui est totalement liée à la précarité ? Et qui passent leur temps à supplier la population de donner de l’argent, toujours plus d’argent ?

 

Demandez à n’importe quelle personne séropositive en France si elle connaît le nom des présidents de ces associations et pas une seule ne sera en mesure de vous donner un nom. Je ne veux pas dire que les présidents de ces associations ont pour vocation à devenir célèbres, mais leur poste et leur salaire les engage à porter la parole de la prévention à tous ceux qui en ont besoin. On ne les paye pas 9500 euros pour aller à des conférences internationales dans des pays ensoleillés ou pour passer leurs journées à faire de la réunionite comme s’ils étaient dans la fonction publique. On leur demande de se jeter bras et corps pour combattre une tendance qui se remarque trop: en France, tous les groupes concernés par le sida voient leur incidence baisser dans l’épidémie, sauf les gays et les Noirs. En tant que gays eux-mêmes, ces hommes devraient être des leaders pour échapper à ce qui va forcément arriver: l’Etat va se tourner vers les gays et leur dire que le sida coûte assez cher comme ça, que la crise est là pour rester encore de nombreuses années, et 7000 nouvelles contaminations par an qu’il faut suivre et traiter À VIE, ça coûte cher, surtout que l’on peut réduire ce chiffre, si on s’y met vraiment ! Et c’est le boulot de ces présidents d'associations !

 

 

Votre but c'est d'arrêter le sida

pas d'en profiter !

 

Le but de ces associations est d’arrêter le sida, pas de l’accompagner dans la remontée de l’épidémie. L’inégalité dont je parlais en introduction de ce papier, ce que disait Steinbeck, c’est ce que ressentent de nombreuses personnes concernées par le sida, séropositives ET séronégatives, dans la perte de confiance des plus importantes associations de lutte contre le sida. Cette destruction de la psyché devant les inégalités de salaires, elle est là aussi. Si Aides perd tant d’argent avec ses ventes directes dans la rue, qu’ils arrêtent ! Nous, les séropos, ça nous fait honte quand on se fait arrêter devant la Fnac par des kids qui sont engagés pour trouver de l’argent et qui ne savent pas le strict minimum de ce qu’il faut savoir sur le sida. C’est atroce ce truc, il faut l’arrêter ! Et ces ateliers bareback montés par Aides, pour satisfaire quelques dizaines de gays qui veulent absolument baiser sans capote, combien ça coûte ? Quel est le salaire d’Olivier Jablonski, qui travaille à Aides, et qui s'occupe d'une association qui pense qu’on a le droit d’oublier la capote ? Où est la transparence financière de cette stratégie de réduction des risques quand on privilégie des ateliers pour des barebackers alors qu'il n’y a pas d’ateliers pour les séronégas qui veulent vraiment vraiment vraiment rester séronégas ?

 

Ce n’est pas la première fois que le petit milieu du sida se trouve empêtré par des affaires qui touchent ce qu’on appelle désormais les working rich. De Aides à Sidaction, c’est une sorte de clique de gays privilégiés dont certains n’ont aucun problème à passer d’une association à une autre quand leur contrat est terminé. Et ne me parlez pas de perméabilité des idées ou d’entrisme, cela fait longtemps qu’on y croit plus et que les anciens salariés de Aides se sont fait une spécialité de passer chez l’industrie pharmaceutique. Chaque année, c’est le joli mouvement des chaises musicales. Pendant longtemps, la direction de ces associations a argumenté qu’il fallait mettre le prix fort pour bénéficier de cadres respectables dans le sida ; il fallait se « caler sur le marché ». Les cadres des associations de lutte contre le sida, disait-ils, n’étaient pas si différents que les autres cadres du monde du travail. Ils se sont si bien enfermés dans cet argumentaire qu’ils n’ont pas réalisé « que le monde du travail » et « le marché », justement, ont beaucoup changé depuis 2008 et beaucoup d’entre nous vivons désormais dans un chômage de longue durée. Le milieu du sida est devenu, au contraire, une bulle où la crise n’a pas encore affecté les salaires.

 

Bruno Spire se sent outragé par l’article du Parisien. Il estime que c’est l’ensemble de la lutte contre le sida qui souffre de cet article (qui a été repris, malgré ce que dit Spire, par tout le monde – je n’appelle pas vraiment ça un soufflé qui se dégonfle). Ce n’est pas la lutte contre le sida qui est attaquée ici, à moins que Aides se targue de représenter l’ensemble de la lutte contre le sida. Ce sont les grosses associations qui dépensent beaucoup d’argent. Les petites associations n’ont pas vraiment les moyens de se payer des cadres à 9500 euros par mois, je vous assure. C’est ce salaire qui nuit à la lutte contre le sida. Et c’est toute la clique du sida, de Sidaction à Aides, qui vit au-dessus des moyens d’une époque qui est en crise économique. Ce qui explique sûrement, d'ailleurs, le silence de certains sur le sujet...

 

Cette guilde des working rich gays, qui utilisent le sida comme une vache à lait sans s’obliger à dire quoi que ce soit d’audacieux commence à nous pomper grave. Il y a chez eux cette arrogance qu’ont les cadres des corporations et les traders. Leur travail désormais dépasse le sida. Leurs carrières les amènent toujours vers quelque chose de plus grand, vers la politique. Vers l'argent.

 

Car le plus important est là: si ces associations se mettent en position pour les prochaines élections présidentielles, car c’est un lobby tout ça, le seul lobby gay avec celui des rares associations LGBT qui travaillent sur le mariage gay, alors il faudra réduire la voilure. Si vous êtes de gauche, si vous appuyez pour une candidature de la gauche, quelle qu’elle soit, on s’en fout si vous portez un Brioni pour aller faire la bise à Carla Bruni. Plus on vous voit monter les marches de l’Elysée, plus on vous déteste.

Déjà.


Didier Lestrade

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