Sexe, race et Nutella
par Richard Mèmeteau - Dimanche 23 janvier 2011
Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.
On ne s'est pas assez étonné qu'un des textes les plus importants de la critique du colonialisme, Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon, est aussi un des textes les plus puissants en ce qui concerne les rapports entre le sexe et la race. Deux chapitres sont consacrés aux relations sexuelles et amoureuses entre les Noirs et les Blancs, deux chapitres précis et efficaces qui décrivent tous les mécanismes d'intériorisation de la domination et les fantasmes sexuels qui les accompagnent. Deux chapitres qui doivent inciter tous ceux qui les ont lus à se méfier de tous les clichés sexuels colportés tant sur les Noirs, que sur les Asiatiques, les Blancs, les Arabes et toutes les autres couleurs de l'arc-en-ciel phénotypiques...Â
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ais cette mise en garde n'a pas eu les effets escomptés. Fanon appelait de ses vÅ“ux un temps où il n'existerait plus de raison de se définir comme Noir ou comme Blanc. Il pensait qu'il arriverait un temps où un amour authentique entre Noir et Blanc serait possible sans avoir à se justifier, où il suffirait que tous les deux s'émancipent des rôles du passé. Il est commun aujourd'hui de trouver des couples mixtes dans les rues, et commun de trouver qu'un bébé métis est aussi mignon qu'un chicken nugget baigné dans du Nutella, mais les minorités continuent de combattre pour une reconnaissance de leurs identités – et non pour leur annulation. Et là où Fanon souhait l'indifférence à la couleur de la peau, les sites pornos ne cesse de produire de nouvelles catégories raciales qui fétichisent la différence.Â
Les races [1] n'ont donc pas disparu, parce que la race n'est peut-être rien d'autre qu'un concept sexuel, aussi vieux que l'idée de sexualité. On confond ainsi souvent le sens de « race » avec le concept biologique d' « espèce ». Appartiendrait à la même « race » deux individus capable d'engendrer un individu lui-même reproducteur. En d'autres termes, ce qui définit la race est une communauté sexuelle féconde et compatible. Pourtant on est aussi moins ouvertement raciste (ou faites semblant de croire que c'est le cas) – moins enclin à discriminer quelqu'un sur le seul argument de son appartenance ethnique ou raciale. Barbie et Ken peuvent être noirs, ou métis, et Barack Obama peut recevoir le prix Nobel de la paix parce qu'on juge important de soutenir le premier président noir des Etats-Unis.Â
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Bref, On reconnaît majoritairement qu'être raciste n'est ni un idéal moral ni un projet politique viable. Mais on reconnaît aussi qu'être aveugle aux différences raciales n'est pas une solution au racisme (un des points communs des nos sensibilités politiques sur Minorités ?). Le racisme est donc augmenté d'une nouvelle nuance, de plus en plus dénoncée, et qui est le résultat direct de notre situation contemporaine en demi-teinte. Quelque contributeurs de Minorités en ont déjà parlé ici et ici. Selon cette perspective, le problème principal est désormais celui du racisme inversé, ou du racisme sexuel. Peut-on aimer quelqu'un parce qu'il est (aussi) Black comme on peut aimer quelqu'un parce qu'elle est (aussi) une blonde au sourire enjôleur ? Ou ne fait-on que prolonger les clichés racistes qu'on voulait annihiler ?
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« Le racisme sexuel chez les bisounours » : une réponse
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L'article de Nicolas Leport Letexier met assez rapidement les choses au clair. Je ne trouve d'ailleurs rien à redire sur la somme de faits qu'il apporte pour étayer sa critique du racisme sexuel, mais il me semble qu'on ne puisse pas condamner a priori quelqu'un sur ce motif. Le racisme sexuel est plutôt l'effet d'une conception plus générale de la sexualité, qu'on pourrait qualifier de consumériste. Pour le dire plus simplement, que des cons(-uméristes) pensent que les Noirs sont des bons coups au lit ne permet pas de conclure que tous ceux qui aiment les Noirs sont des cons(-uméristes).Â
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Mais surtout, la couleur de peau a toujours constitué un critère esthétique et érotique, au sein d'un même groupe ethnique. Pour les Blancs qui aiment les Blancs, les Noirs qui aiment les Noirs, les Asiatiques qui aiment les Asiatiques, la couleur de peau compte, parce qu'elle est susceptible de nuance. La couleur de peau n'est pas qu'une affaire de contraste flagrant. On en trouve la trace dans les romans qui décrivent sans fin les peaux d' « albâtre » des jeunes filles nubiles ou leurs peaux transparentes, ou dans toutes ces représentation picturales de femmes à la peau particulièrement blanche. Dans les mangas de mon enfance déjà , la princesse Athéna que les chevaliers devaient protéger était absolument blanche, alors qu'eux-mêmes avaient la peau mat, signe évident de pureté et de féminité. Est-ce que j'apprenais déjà à être raciste en regardant Les Chevaliers du Zoodiaque parce que j'associais la blancheur à la pureté selon les codes culturels japonais ?
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Je n'ai pas le temps ni les connaissances pour m'appesantir sur des exemples précis. Mais la peau est un critère esthétique (auquel la blondeur d'ailleurs est liée et donc, en un sens, la couleur des cheveux ne fait que renvoyer à la couleur de la peau), que ce soit pour les Blancs, pour les Asiatiques, ou pour à peu près n'importe qui soucieux de trouver deux ou trois belles à choses à admirer. Même si la couleur de peau ne devait pas être une fixette, elle finirait par le devenir, si tant est que l'amour rend beau celui ou celle que je regarde. Il n'est pas fou d'aimer quelqu'un en dépit des imperfections de sa peau, mais il serait surprenant de rater une occasion de fantasmer une part aussi importante du corps de l'autre.
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On pourra me répondre que rechercher une qualité déjà connue n'est pas la même chose que de découvrir une qualité inconnue en autrui grâce à la magie de l'amour. Mais justement, c'est ce dont je doute de plus en plus. Si nos expériences amoureuses sont des expériences dont on puisse tirer un quelconque enseignement, ce serait sans doute celui-ci. Une histoire d'amour rate souvent parce qu'on a négligé un certains nombre de traits physiques ou psychologiques. Certaines de ces qualités ne sont pas tout de suite connaissables, mais c'est au contraire le grand avantage des qualités physiques d'être connaissables immédiatement, par un seul regard... alors pourquoi devrions-nous rester aveugle à la couleur ?Â
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Ah si, pardon... c'est parce que l'amour est un mystère.Â
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C'est sans doute ce qui constitue le nÅ“ud du débat. Une tendance utilitariste assez profonde en moi me pousserait à répondre immédiatement que la sexualité est moins définie par ses intentions que par ses effets bénéfiques ou négatifs. Tant que deux individus ne s'entre-détruisent pas, ou même, s'ils le font volontairement, il ne m'appartient pas de leur interdire. Au mieux, je pourrais me permettre de leur signaler leurs folies. Il y a des Noirs qui aiment les Blancs, des Blancs qui aiment les Asiatiques, et des Arabes qui aiment les Noirs, so what?Â
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Mais en répondant ainsi, on ne fait qu'éviter le débat. Si la question est passionnante, c'est parce que ce qui est en cause dans le débat, c'est d'abord notre propre conception de l'amour. Pour avoir testé pratiquement les effets du débat autour d'une table, de sushis ou de poulet au curry, ce qui arrive très rapidement dans la conversation est le problème de l'élucidation des raisons mêmes de notre amour. Certains refusent de connaître les raisons pour lesquels ils peuvent tomber amoureux. D'autres considèrent qu'être conscient de ces raisons leur rend la vie plus facile. Au final, on ne parle que du degré de mystère dont on a besoin pour être amoureux.
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Le fétichisme de la race
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Lorsque vous expliquez que vous considérez la couleur de peau comme un critère de séduction, la première remarque que vous essuyez est celle du fétichisme, ou de l'objectivation : vous êtes accusé de n'aimer l'autre que pour une partie de ce qu'il est, et non pour tout ce qu'il représente. Malgré le fait que les hommes aiment rarement chaque micro-partie d'autrui, il reste très mal vu de désirer un Indien pour son bubble butt d'indien, de désirer un Antillais pour la grâce féline de sa moustache à la guadeloupéenne, ou de vouloir embrasser un Maghrébin pour avoir le privilège de passer sa main dans ses cheveux bouclés et luisants de gomina. Ce serait du racisme à l'envers. Tolérable quand il s'agit d'y goûter une fois dans sa pleine et folle jeunesse, mais pervers et douteux quand le goût pour la différence raciale devient durable et hyperconscient.Â
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Mais le défaut cette critique est qu'elle concerne toute relation sentimentale fondée sur une qualité, quelle qu'elle soit. Il n'y a pas de qualités qui soient plus miennes que les autres, parce que je ne suis pas le seul à être beau, intelligent, ou drôle. Et même, si j'étais beau grâce à ma barbe de six jours et drôle grâce à mes vannes empruntés à trop de sitcoms américaines, cette beauté et cet humour ne seraient pas plus miens que la beauté ou la drôlerie d'un autre. Pascal avait réglé l'affaire il y a longtemps : « On n'aime jamais personne, mais seulement des qualités. » Quant à aimer une personne abstraitement, c'est simplement impossible. La condition qu'on peut juste lui faire ajouter, pour être moins soupçonnable de fétichisme, c'est d'aimer le plus de qualités possibles chez autrui — couleur de peau comprise...Â
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Baiser avec l'histoire
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Mais la couleur de peau représente un risque spécial, comme si elle était toujours plus qu'une peau, et qu'elle avait une signification profonde, sociale, historique. Désirer un Noir quand on est Blanc, ou un Blanc quand on est Noir, c'est désirer aussi le rôle social qu'on lui attribue, c'est baiser avec l'esclavage, l'histoire toute entière, et finalement baiser avec la politique colonialiste elle-même. Grand voyage, où il n'y a qu'un seul gagnant: l'histoire.
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Une deuxième critique commune s'ancre donc sur cette conviction qu'on ne peut pas ignorer notre situation historique. Si on se met à aimer une différence raciale, on se fait automatiquement l'héritier d'une catégorie historique qui a servi en elle-même à instaurer des hiérarchies. Et nous sommes donc bien les héritiers de Frantz Fanon quand nous nous mettons à soupçonner un couple mixte d'être le fruit monstrueux de deux fantasmes racistes se complétant – et non un aveuglement réciproque à la différence de l'autre au nom de l'amour. Toute relation interraciale, pour être lavée de tout soupçon, doit alors être examinée, diagnostiquée.Â
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L'avantage de cette dernière critique c'est qu'il n'est pas possible d'y répondre généralement. C'est du cas par cas. Sans se lancer dans un cours de philosophie de l'histoire, on peut souscrire assez prudemment à l'idée que nous et nos représentations sommes ancrés dans une histoire dont on ne s'y arrache pas facilement. Certains ne voient effectivement dans les Noirs que des esclaves sexuels en puissance, et d'autres ne voient dans le Blanc qu'une incarnation de la Raison et de la civilisation. Senghor, le poète de la négritude africaine, n'a jamais hésité à écrire que le Noir incarnait la terre, la danse et l'émotion, alors que le Blanc représentait l'intelligence et l'abstraction – et il n'a jamais caché non plus son goût pour les femmes blanches.Â
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Mais dans ce cas, si on reproche son racisme larvé à l'amateur d'exotisme, on peut le reprocher à tout le monde. Car même le Blanc majoritaire pourra être soupçonné de ne pas entretenir de relations avec des personnes minoritaires en raison d'une peur raciste inconsciente. En renvoyant ainsi toutes nos représentations sexuelles à l'histoire coloniale (ou une autre histoire), on ne fait qu'étendre le racisme sexuel à toute l'ancienne sphère coloniale (ou plus loin, ça dépend de vos connaissances historiques). Et c'est le moment où l'argumentaire anti-raciste devient particulièrement confus – et trouble lui-même –, car il n'y a aucune chance de lui échapper.Â
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Suivant la forme bien connue d'une double impasse: soit je prends au sérieux mon antiracisme et je prouve que je peux coucher avec une personne d'une autre race que moi parce que je suis anti-raciste... et alors, on me reprochera de poursuivre les même clichés racistes que Frantz Fanon a combattus en voulant consciemment échapper aux représentations racistes. Soit je reconnais qu'il m'est possible de coucher avec une personne d'une autre race que moi, tout en ne le faisant jamais... et on me reprochera alors d'être un hypocrite incapable de mettre en pratique mes propres idées.Â
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Il existe une dernière attitude possible — solution qu'on est amené à adopter pour résoudre artificiellement le problème: je couche bien avec des personnes d'une autre race que moi tout en affirmant que la race ou la couleur de peau n'est pas un critère pertinent. Je suis alors un antiraciste par accident, puisque je ne reconnais pas mon geste antiraciste comme antiraciste. J'ai couché avec quelqu'un tout en ne m'apercevant pas qu'il était Noir, Asiatique, Blanc... ou tout le reste. J'ai mis les mains partout sur son corps, j'ai rallumé la lumière plusieurs fois pour garder les yeux grands ouverts sur chaque recoin de son corps, j'ai embrassé sa bouche et tout ce qui l'entourait dans un rayon de plus en plus large... tout en ne m'apercevant pas des spécificités de ce corps différent ! Ou tout en m'empêchant de remarquer que ces spécificités pouvaient se ranger sous les catégories préexistantes de... Indien, Antillais, Slave, Mongol, Asiatique du Sud-Est de l'Asie ou guerrier Masaï (bien sûr, chers amis relativistes, je conviens que mon énumération elle-même relève d'une représentation raciale historiquement et culturellement déterminée – malgré tous les efforts de pluralité que je puisse tenter).
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Je n'y crois pas.Â
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Le « test Tintin au Congo »
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Alors au final, comment échapper à ce soupçon généralisé ? Peut-être en retrouvant une position nettement plus utilitariste, plus prudente: ce qui compte dans le sexe, ce sont les effets du sexe, et non les fantasmes ou les intentions. Un pote brésilien m'a raconté avoir joué un jour au bon sauvage avec un de ses mecs. Perdu sur une île, nu, il se faisait poursuivre par son mec en hurlant. Il s'est bien marré, senti mieux dans sa peau après, et ça a suffit. Il n'a pas arrêté de critiquer la position des Blancs dans la société pour autant, ni trouvé fascinantes et délirantes les telenovelas où les méchantes sont toutes de riches blanches bourgeoises.Â
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C'est ce que j'appellerais le test Tintin au Congo, inspiré par pote métis que l'album de Tintin fait rire aux éclats à chaque fois qu'un Congolais parle à Tintin. Bien sûr, il doit rester quelques tarés que Tintin au Congo fait rire d'un rire profondément raciste. Mais l'histoire, les dessins, tout relève d'une époque si dépassée qu'il est difficile de ne pas soudainement utiliser ces clichés racistes pour en rire. Notre marge d'action la plus directe dans le sexe est là : dépotentialiser ces clichés en les utilisant d'une autre façon, en en riant, en les prenant pour prétexte pour rencontrer d'autres gens. À la limite, il n'y a pas de recette, juste un test. Il y a ceux qui peuvent en rire, et ceux qui ne peuvent pas. Celui qui en resterait à ces clichés, pour les vérifier strictement, sans se laisser déborder par les effets du plaisir d'une rencontre, celui-ci serait raciste. Mais dès qu'un plan cul commence à être un prétexte pour parler et pour découvrir un peu l'autre, alors on glisse vers autre chose que l'éternelle répétition des représentations raciales et sexuelles, et on se donne un avenir.
Notes
[1] Une précision immédiate sur le mot « race ». Puisqu'il n'a aucun sens biologique, et puisque « race » est un mot si élastique qu'il peut servir et a servi à désigner une couleur de peau, un clan, ou un lien familial (dans les années 90, on niquait sa mère, et maintenant, on nique sa race), pour éviter tous les trolls zemmouriens qui se tapissent dans l'ombre de nos inconscients politiques, je parlerais de « race » dans le sens de « couleur de peau ».
