L'empire Citébeur

C’est comme si tout le monde faisait semblant de ne pas regarder. Il y a des docus à la télé sur l’influence du porno chez les kids, du sexting chez les teenagers et des partouzes chez les jeunes hétéros. Les parents tombent des nues avec des yeux gros comme des soucoupes. Ils ont leur mâchoire qui tombe aussi. On réalise que la sexualité hard des gays n'est plus si unique, c’est tout le monde qui plonge désormais dedans. C'est le grand plongeon. Ces dernières années, juste en trois ans en fait, le porno est devenu l’obsession quotidienne et revendiquée de personnes qui n’en parlaient jamais auparavant, surtout chez les jeunes. Au niveau gay, il y a bien des livres qui essayent de comprendre ce qui se passe dans les rapports entre les minorités et le porno français, mais c’est toujours écrit par des blancs et toujours vu sous le même angle: forcément, la banlieue, quand elle baise, elle est aussi dangereuse que lorsqu’elle fait du Hip-Hop. Il faut expliquer mieux que ça l'évolution du porno gay et précisément dans ces studios qui montrent des gays rebeux, noirs, métis et tous, baisant ensemble ou avec des blancs. Il faut écrire des livres là-dessus. C'est nouveau et excitant. 

Donc, après avoir interviewé JNRC, il fallait enfin donner la parole à Stéphane Chibikh, le patron du nouvel empire Citébeur, le seul studio en Europe à mettre en avant la minorité des blacks et des beurs gays et à être reconnu au niveau international pour ça. Malgré la critique gay qui n'apprécie pas les clichés racailles chez les beurs, Stéphane a justement tout misé sur le sexe des racailles et des blancs qui aiment les racailles. Précisément parce qu'on lui disait que ça ne marcherait jamais. Sa série des Wesh Cousins est connue partout. On vend ses DVDs partout. C'est devenu un des symboles qui illustrent ce qui se passe chez ces gays qu'on ne voyait pas avant. Pendant longtemps, j’ai eu mes préjugés, je les ai exprimés, et j’en ai toujours quelques-uns qui me bloquent par rapport à certains de ses films. Mais on peut dire un truc définitif: Citébeur est safe et ça, c'est très important. La pression est toujours plus forte pour faire du bareback et si on refuse, c'est perdre la moitié du marché porno gay. Ensuite, j’ai adoré Stéphane Chibikh dès la première seconde. On ne s’était jamais rencontrés. Et je savais que ça se passerait comme ça. Attention: interview fleuve entre un kabyle et un pied-noir.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 23 janvier 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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C’est comme si tout le monde faisait semblant de ne pas regarder. Il y a des docus à la télé sur l’influence du porno chez les kids, du sexting chez les teenagers et des partouzes chez les jeunes hétéros. Les parents tombent des nues avec des yeux gros comme des soucoupes. Ils ont leur mâchoire qui tombe aussi. On réalise que la sexualité hard des gays n'est plus si unique, c’est tout le monde qui plonge désormais dedans. C'est le grand plongeon. Ces dernières années, juste en trois ans en fait, le porno est devenu l’obsession quotidienne et revendiquée de personnes qui n’en parlaient jamais auparavant, surtout chez les jeunes. Au niveau gay, il y a bien des livres qui essayent de comprendre ce qui se passe dans les rapports entre les minorités et le porno français, mais c’est toujours écrit par des blancs et toujours vu sous le même angle: forcément, la banlieue, quand elle baise, elle est aussi dangereuse que lorsqu’elle fait du Hip-Hop. Il faut expliquer mieux que ça l'évolution du porno gay et précisément dans ces studios qui montrent des gays rebeux, noirs, métis et tous, baisant ensemble ou avec des blancs. Il faut écrire des livres là-dessus. C'est nouveau et excitant. 

Donc, après avoir interviewé JNRC, il fallait enfin donner la parole à Stéphane Chibikh, le patron du nouvel empire Citébeur, le seul studio en Europe à mettre en avant la minorité des blacks et des beurs gays et à être reconnu au niveau international pour ça. Malgré la critique gay qui n'apprécie pas les clichés racailles chez les beurs, Stéphane a justement tout misé sur le sexe des racailles et des blancs qui aiment les racailles. Précisément parce qu'on lui disait que ça ne marcherait jamais. Sa série des Wesh Cousins est connue partout. On vend ses DVDs partout. C'est devenu un des symboles qui illustrent ce qui se passe chez ces gays qu'on ne voyait pas avant. Pendant longtemps, j’ai eu mes préjugés, je les ai exprimés, et j’en ai toujours quelques-uns qui me bloquent par rapport à certains de ses films. Mais on peut dire un truc définitif: Citébeur est safe et ça, c'est très important. La pression est toujours plus forte pour faire du bareback et si on refuse, c'est perdre la moitié du marché porno gay. Ensuite, j’ai adoré Stéphane Chibikh dès la première seconde. On ne s’était jamais rencontrés. Et je savais que ça se passerait comme ça. Attention: interview fleuve entre un kabyle et un pied-noir.

M

oi j’ai grandi dans le sud de la France du côté de Montpellier dans une famille composée de trois frères et quatre sœurs. Je suis fils de harkis, kabyle, mes parents sont arrivés pendant la guerre d’Algérie et mon éducation a été celle de quelqu’un qui a été très bien intégré. À 16 ans quand je leur ai dit que j’étais homosexuel, ça a été un drame donc je suis parti, j’ai fui de chez moi et j’ai passé un an en Espagne où j’ai découvert la vie, j’ai appris plein de choses qui m’ont permis de constater que j’assumais bien ce que j’étais. Après un contrôle de police, je suis rentré en France chez mes parents qui m’ont bien accueilli, ils étaient soulagés de voir que j’allais bien, mais trois semaines après c’est redevenu l’enfer. Ensuite j’ai trouvé un travail, j’ai pris un appartement, j’ai rencontré quelqu’un dont je suis tombé fou amoureux, on est restés ensemble plus de quatre ans, après on s’est séparés, ce qui a été un vrai drame pour moi parce que je suis assez fleur bleue. Après j’ai rencontré quelqu’un d’autre dont je suis tombé très amoureux aussi et ça a duré trois ans. Quand ça s’est terminé je suis parti vivre à Paris. Pour moi, ça a été difficile et en même temps un plaisir intense même si je suis parti de chez mes parents sans avoir pu leur offrir une explication sur ce que j’étais, ce qui n’empêche pas le fait que quand j’appelle ma mère aujourd’hui elle me dit que je suis son rayon de soleil parce qu’elle a fait sa réflexion de son côté et elle voit que je me débrouille et je suis moins fou-fou que ce que j’étais avant.

À Paris, j’ai trouvé un boulot de serveur, j’ai été licencié parce que je suis un peu grande gueule, c’est à dire que je suis prêt à accepter beaucoup de choses tant que ça reste respectable. Après j’ai eu l’idée de monter Citébeur, très bêtement, quand un de mes frères m’a offert un ordi, je savais même pas m’en servir et par hasard j’ai rencontré dans la rue le technicien que tu as vu tout à l’heure avant l’interview, qui est devenu un de mes meilleurs amis et c’est grâce à lui que j’ai commencé à comprendre un peu l’informatique. Un jour, en rigolant, je lui dis que je rêvais de monter un site de cul parce que je savais que quand j’étais jeune, si j’avais eu accès à des images qui m’avaient permis de mieux m’assumer, ça m’aurait aidé. Il m’a dit que ça ne marcherait jamais et en fin de compte, le fait qu’il me dise ça, ça m’a motivé.

 

 

— Oui mais on dit toujours ça.

 

C’est vrai, mais je n’avais pas encore compris la difficulté de ce que ça veut dire d’être un rebeu gay. Et pendant la première année, je n’ai rencontré que des mecs qui étaient uniquement capables de faire des solos. La deuxième année, éventuellement, ils acceptaient de se faire sucer. Alors que maintenant, les mecs qui viennent me voir sont tous déterminés, ce ne sont pas des mecs qui viennent juste pour l’argent, ils viennent pour le plaisir et l’argent c’est la cerise sur le gâteau. Bien sûr après, j’ai créé cet univers de cité parce qu’il faut bien dire que ce qui intéresse le public c’est ce côté lascar mec de cité banlieusard. Comme tout le monde n’était pas forcément d’accord parce qu’ils pensaient que je ne valorisais pas assez les rebeus, j’ai essayé de mélanger les gens parce qu’au début, c’est vrai, les mecs qui venaient vers moi aimaient bien jouer la caricature parce que ça a plusieurs avantages pour eux. On les remarque plus facilement, ça les valorise, et puis il y a de l’humour donc ça les déculpabilise.

 

 

— Ils se sont préparés comme ça, ils jouent sur leurs propres clichés

 

Surtout que je les laisse faire ce qu’ils veulent, ils ne sont pas guidés, je leur dis toujours: « Donnez moi le meilleur de ce que vous pouvez faire et moi je prendrai le meilleur de ce que vous pouvez donner ». C’est comme ça que je développe une confiance, c’est pas des robots qui doivent faire une scène. Et petit à petit, la société a commencé à grandir avec de plus en plus de mecs qui sont venus nous voir et des mecs de couleur et on a réussi à mélanger tout ça, les blancs avec les blacks, les blacks avec les beurs, toujours dans cette idée caïd superstar.

 

 

— De toute manière, quand tu as commencé, l’érotisme envers les beurs était déjà lancé. C’est ce que tout le monde cherchait, les beurs et les blacks aussi. Les beurs voulaient des films avec des beurs et les blacks voulaient des films avec des blacks aussi.

 

Oui exactement, en plus c’est plus difficile de travailler avec des blacks pour moi parce que c’est pas si simple de trouver les mecs que je veux. Soit parce que je ne suis pas black, c’est une compréhension des choses que je n’ai pas toujours, c’est pas les mêmes codes. J’ai des acteurs qui viennent vers moi pour jouer un jeu, mais ce qui m’intéresse surtout c’est de les montrer tels qu’ils sont et qu’ils repartent en assumant ce qu’ils ont fait. Bien sûr, j’aurais pu faire des films meilleurs, plus jolis, plus dans l’attente des clients, mais je l’ai fait en fonction de ce que les acteurs étaient capables de faire. Et quand on voit ce qui se passe dans les sex shops, y’a beaucoup de lascars qui viennent acheter des DVDs, c’est pas seulement des blancs qui tripent sur les beurs et les blacks. Sur le site, on a une clientèle plus blanche. Maintenant quand tu vas sur beuronline, tu verras des beurs qu’on ne voit nulle part ailleurs. Et j’ai des candidatures incroyables de jeunes rebeux de toute l’Europe même si il y a à prendre et à laisser car le rebeu espagnol c’est pas le même que le rebeu français. Ca va être intéressant.

 

 

— De toute manière, le marché évolue à vitesse grand V, les gens n’achètent plus de DVDs comme avant quand ils peuvent choisir la scène qu’ils veulent sur VOD.

 

 

Oui et non parce que tu peux aussi considérer qu’en vendant un DVD tu as 10 clients en moins sur la VOD. Mais c’est pas le même style de client. La VOD attire un client qui arrive pour s’exciter rapidement. Quand tu as le DVD, tu es plus dans le confort, chez toi, tu prends ton temps. La jeune génération ne fonctionne pas comme ça tandis que le petit papy n’a pas changé ses habitudes pour plein de raisons parce que c’est trop compliqué. Pour moi, à la fin de la journée, ce qui est important c’est de savoir que les acteurs sont contents et que je peux dormir tranquille. Moi je travaille sur une thématique très spécifique parce que c’est toujours plus facile de travailler avec des blancs. Le blanc, il est démocratisé dans sa tête, il s’assume parfaitement. Un rebeu c’est déjà plus compliqué de s’assumer. Je vais te donner un exemple, un rebeu s’il n’a pas la quéquette circoncise, on va se demander tout de suite pourquoi, il y a toujours ces petits trucs qui minent et qui sont embêtants.

 

 

— Tu travailles avec Triga, d’autres studios à l’étranger qui montrent les prolos gays. Est-ce que tu sens venir une production venant d’autres pays comme la Turquie ?

 

Pas vraiment. Je vois que tous les grands acteurs européens qui ont fait une carrière aux Etats-Unis sont en train de développer leurs produits. Si tu regardes Tim Kruger, David Castan, le problème c’est qu’ils glissent parfois vers le bareback, sauf Sagat. N’oublies pas qu’on est taxés plus que n’importe qui, à 66%. Donc quand tu me demandes si la VOD marche, oui et non parce que les films sont très courts d’abord. Notre moyen de survivre, c’est de développer plein de niches avec des angles différents. De toute façon, tu ne contrôles rien sur le web. Une nouvelle scène, si tu ne la vends pas tout de suite, en quelques jours elle est dispo sur d’autres sites gratuits. Elles y sont vues 300 fois par jour gratis tandis que la même sur VOD je vais la vendre 10 fois par jour. Donc il faut sortir des nouveautés tout le temps. Avant le mec qui achetait une VOD, il allait se branler dessus pendant un certain temps, maintenant il veut une nouvelle vidéo dès le lendemain. Ensuite, nous on est moins concernés par la crise parce qu’on a développé toute une ligne de thématiques différentes, de Dark Cruising, les minets, Bolatino, etc, on a la boutique avec les produits et on a l’espace rencontre. Ce sont trois piliers différents.

 

L’autre aspect, c’est qu’avant les acteurs étaient assez fidèles à un studio. Maintenant, tout le monde va partout et le choix est surtout guidé par l’argent. Je ne parle pas des modèles qui restent fidèles à Citébeur, mais maintenant il faut comprendre que tout le monde se prostitue et même quand tu baises gratuit tu demandes un peu d’argent et si tu peux gagner 50 euros, c’est toujours ça. Moi je ne cherche pas à créer une « écurie » d’acteurs parce que j’aime pas trop ce mot, ce que je cherche c’est des mecs motivés pour défendre des idées. Je dis toujours aux acteurs quand je les rencontre que s’ils font ça pour l’argent, c’est mieux d’aller sur Gayromeo car ils en gagneront 4 fois plus. Ce que je veux, c’est qu’ils s’assument tels qu’ils sont parce que ça permettra à des mecs qui sont coincés, qui sont isolés et loin de tout de rêver. Déjà ça. Parce que lorsque tu te mets à rêver, tu commences déjà à espérer.

 

 

Je sais que tu avais envie de faire des films en extérieur…

 

Oui mais je ne l’ai pas encore fait parce que je voulais bien me préparer. On va faire deux films à sortie mondiale par an et mon rêve a toujours été de faire un film où deux beurs voyagent à travers le monde en se faisant des plans partout. Mais je suis un autodidacte sur tout, et les films de Citébeur, c'est juste une caméra et avec deux trois effets. Tandis que là, s'il y a du dialogue il faut le faire bien parce que la majeure partie du temps ça fait plutôt peur, quoi... Maintenant, est-ce que je peux faire quelque chose d'aussi bien que Cazzo, je ne sais pas. De toute façon, je préfère toujours l'excitation au côté joli. Ce qui était excitant avec JNRC même quand il faisait des solos, c'est que t'avais pas l'impression de te branler comme d'habitude. Et puis, c'est évident, le film est bon parce que le mec qui filme est excité.

 

 

— Je voulais te poser une question sur ça. Moi j'aime beaucoup ce que fait Cazzo, mais ça m'énerve quand j'entends que le mec qui fait ça s'ennuie.

 

Bon d'abord lui il subit des difficultés financières considérables et beaucoup de ces grands studios d'avant se sont plus ou moins cassé la gueule parce qu'ils n'ont pas anticipé l'évolution du marché. Et puis moi je choisis les mecs d'une autre manière. Quand je les rencontre, je ne leur demande pas de se déshabiller pour voir à quoi ils ressemblent. T'es comme ci, t'es comme ça, montre moi une sélection des mecs qui te plaisent. Quand je commence à filmer, j'ai presque rien vu d'eux ou presque à part la discussion que j'ai pu avoir avec eux. La surprise est toujours là. Nous on fait la scène en 40 minutes. Tandis qu'à chaque fois que j'entends parler de Cazzo, les acteurs me disent que c'est exceptionnel, mais c'est aussi l'enfer. Pour travailler, tout est calculé, ouvre la bouche là et là bouge ta jambe. Et pour faire des films comme ça, on est obligés de travailler comme les Américains. Ils sont tous piqués parce que pour avoir des érections qui durent des heures, c'est rare. Regarde Sagat chez Raging Stallion, il est magnifique, mais est-ce que c'est excitant?

 

 

— Tu exagères, les scènes avec Huessein et puis chez Titan...

 

Ah Titan sûrement, j'ai pas vu ses films chez eux, et je suis sûr qu'ils l'ont bien valorisé. Et puis ce qui est bien chez lui, c'est le passif qui aime bien encaisser. Je le préférais avant, quand il n'avait pas fait toutes les protéines mais du moment qu'il est content, tant mieux pour lui. Moi ce que j'aime chez les mecs, c'est leur simplicité. Quand j'ai quelqu'un qui vient et qui a l'air un peu timide, ça provoque de l'excitation chez moi parce qu'il y a encore de l'innocence et de la naïveté. Mais il faut pas croire que tous les films qu'on fait nous excitent. Quand le mec a une panne et que la panne dure, que tu lui dis qu'il vaut mieux arrêter pour se revoir dans 3 ou 4 jours et que le mec veut tout faire pour y arriver et que ça prend des heures, c'est dur d'assister à la galère du mec. Parce que je comprends aussi qu'il ait envie de tout faire pour réussir le premier jour parce qu'il ne veut pas se bloquer lui-même. Mais si on n’aime pas filmer, c'est triste. Moi mon rôle c'est de m'adapter à tout ce qu'ils font sans les déranger. Parce que le meilleur, des fois, ne dure que deux secondes. En revanche, quand j'ai fini le film, je peux te dire tout de suite s'il marchera ou pas. Tout de suite ! Avant même le montage. En général, tu t'excites avec le mec qui n'est pas exactement le stéréotype du mec que tu aurais décidé. Comme les gens qui s'imaginent que c'est l'actif qui fait tout le film. Oui, il est essentiel mais c'est surtout le passif qui fait le film parce que celui qui achète le film s'identifie toujours à celui qui se fait enculer.

 

 

— Est-ce que tu vois arriver d'autres minorités de gays, des jeunes Pakistanais, Hindous, Turcs, asiatiques, je sais pas moi, Comoriens?

 

Moi j'ai un rêve, c'est de faire des films avec des chinois. On a des asiates en France qui sont différents des asiates américains qui sont tous déjà baraqués et tout. Le problème, c'est qu'ils sont pas prêts. Le malheur il est là: dans l'imaginaire des gens, les chinois c'est petit kiki, donc c'est moins valorisant. Et c'est ce que je te disais, avant, les gens faisaient les choses par plaisir, par découverte. Aujourd'hui, ils viennent surtout pour valoriser leur image et c'est toujours plus valorisant d'être un mec qui est bien monté.

 

 

— Arrête, dans les films américains il y a toute cette nouvelle génération de super beaux asiats qui devient très connue comme Cory Koons.

 

Tu sais, les Américains ont toujours 5 ans d'avance. Et je rêverais d'avoir des propositions de gays asiatiques. Et les Pakistanais pareil, pour l'instant j'en ai pas vu. Par exemple, il y a deux ans, je suis allé voir une association d'asiatiques ici, mais c'est compliqué, si tu n'as pas leurs codes, il y a des choses qui ne passeront pas.

 

 

— Pourtant ces jeunes asiates ou Pakistanais, ils sont déjà dans les bandes des beurs et des blacks, ils sont amis depuis l'école, donc ils se connaissent depuis toujours, ils parlent pareil. Tu ne vois pas ça bourgeonner à ta porte?

 

Ce que j'ai vu, c'est que les vidéos asiates se vendent bien. Bon, c'est que du bareback, mais ça se vend bien. Moi je suis ouvert à beaucoup de choses, je n'ai pas des critères uniquement physiques. Mais on a prévu d'aller bientôt en Chine car on a des ouvertures là-bas et on oublie souvent que les pays qui consomment le plus de cul, c'est la Chine et le Japon. En plus avec une sexualité très débridée, tu vois les délires qu'ils ont au Japon, chez les gays et chez les hétéros... Moi je rêverais de tourner avec eux, mais je ne veux pas faire un film 100% chinois, mon truc c'est qu'un chinois se tape un arabe ou un noir. Et le problème, c'est qu'il y a un racisme, pas forcément de couleur de peau, mais de taille de kiki. Aujourd'hui, si tu n'as pas minimum 20 centimètres, tu ne vaux rien! C'est un très gros problème qui va faire beaucoup de mal et qui n'existait pas avant. Le mec qui n'est pas beau et qui n'est pas bien monté, il a déjà un crédit à vie! Par exemple, j'ai deux comptes sur Grindr pour voir comment ça marche. Le premier très actif et le second très passif. Les mecs, selon le profil, me racontent deux choses complètement opposées! Pourquoi les backrooms ça cartonne encore? C'est parce que dans le noir on ne fait jamais ce qu'on fait dans la lumière! Et c'est pareil avec les blacks et les rebeux. Quand tu les imagines complètement libérés et franchisés, c'est encore rare.

 

 

— Je te posais cette question parce que c'est un marqueur d'intégration et tu te trouves comme un producteur de musique, les gens viennent te voir, donc tu sais un peu ce qui arrive avant tout le monde.

 

Moi je crois que ce qui va cartonner dans les années qui viennent mais je peux me tromper aussi, c'est que les gens vont filmer leurs propres films. Tout le monde va s'y mettre et ils se montrent déjà sur les sites comme s'ils allaient le faire. Pour répondre à ta question, des asiatiques j'en ai eu deux ou trois qui m'ont contacté en dix ans.

 

 

— Bon, l'autre sujet que je voulais aborder, c'est celui du racisme en France. Moi je pense que le porno sert pour casser le racisme car il sert à découvrir comment sont les gens différents. Je suis assez âgé pour me rappeler qu'avant il n'y avait pas de films avec des blacks...

 

Je suis d'accord. Bon d'abord, comme je te disais, pour moi c'est difficile de parler de racisme parce que j'ai presque pas connu ça. C'est incroyable ce que je vais dire, mais on m'a jamais traité de sale bougnoule, de sale arabe. Je viens d'une famille où les parents se sont sacrifiés, ils n'ont pas appris à lire et écrire pour l'offrir à leurs enfants. Je vois donc ça plutôt sous l'angle de la crise financière, où il faut toujours un bouc émissaire. En 1929 c'était les Juifs et là c'est les Arabes. Donc pour moi le racisme, c'est toujours plus facile que de regarder pourquoi les choses ne se sont pas bien passé dans la société comme ça on ne se remet pas en cause. Ce que je pense dans le milieu gay, même si je n'y vais pas beaucoup, c'est que les gens ne sont pas forcément racistes, mais ils ont des idées très fixées sur les gens. Un arabe c'est comme ça et ça peut pas être différent.

 

 

— Je veux être plus direct là-dessus.

 

Alors dis moi.

 

 

— Pour moi le racisme qui m'intéresse c'est pas de se faire traiter de sale arabe ou sale pédé ou quoi. Ce que je vois, c'est qu'une partie des gays est attirée par les noirs et les arabes, et c'est bien, mais ils formulent maintenant quelque chose qu'ils ne disaient pas il y a encore 10 ans, c'est cette gêne devant une autre minorité qui apparaît et qui les pousse et en fait ils se détestent parce qu'ils sont attirés par eux, tu vois?

 

Oui c'est comme la fameuse scène dans Le Parfum, quand tout le monde se réveille sur la place après avoir baisé et ils ont tous honte. Mais, encore une fois, je suis obligé de te dire que je n’ai pas subi ça. À la rigueur, si je veux exagérer, je pourrais te dire que le racisme qui m'a embêté, c'est celui avec les miens. Pourquoi j'ai un prénom français, c'est quoi ton nom de famille, on dirait un nom juif et tout ça. Et puis, qu'est-ce que c'est un vrai beur? Moi quand je parle à un black ou à un beur, je lui parle d'abord comme à un Français. Et sur notre site ou quoi, y'a pas de vrai racisme. Il y en a des fois qui disent des trucs désagréables à des noirs ou à des blancs parce qu'ils ont pas réussi à se les faire ou parce que l'autre possède quelque chose qu'on a pas donc on râle. Les seules vraies critiques qu'on a, c'est parce que les mecs ne s'embrassent pas dans les vidéos. Seulement je n’ai pas envie de les obliger à s'embrasser s'ils ne veulent pas! Alors oui, tu auras toujours le pédé qui s'est fait agresser ou qui s'est fait voler par un gosse de couleur donc c'est plus facile de dire que c'est un salaud. Mais mon idée, et je peux me tromper, c'est que le racisme est sur tout à notre époque. On est raciste de l'autre parce qu'il a réussi, parce qu'il est plus joli, parce qu'il s'assume mieux. On est entré dans un monde où les gens ne philosophent plus, ils ne croient plus en rien, que la magouille est au plus haut niveau.

 

 

— Tu penses que l'on est dans une société bloquée?

 

Ah mais totalement. Moi le premier racisme que j’ai subi, c’est de ne pas avoir été capable d’être aussi intelligent que les autres.

 

 

— Mais pourquoi tu me dis ça tout le temps ?

 

Mais parce que je le dis jamais ! (rires) Tu vois par exemple, la dernière fois que je suis allé à la Fnac, je rencontre quelqu’un qui travaille à SOS Homophobie. Et il me dit « Tiens, c’est marrant, je t’ai vu au rayon culture française ». Ça m’a fait rire parce que je me suis dit: « Pourquoi il me dit ça ? Il aurait pu me dire qu’il m’avait vu à la Fnac, point à la ligne ». C’est un mec sympa, un black en plus. Je finis par me dire qu’il était étonné que je puisse m’intéresser à ça ! Moi je lis un bouquin par jour en moyenne. Le dernier de Malika Sorel, Le Puzzle de l’Intégration je l’ai lu en me disant qu’au départ, pour s’intégrer, c’est plus facile quand on a moins de contraintes autour de soi. Quand on vole de ses propres ailes, on fait de meilleurs rencontres. Il faut se libérer.

 

Et puis on parle du racisme, du racisme, du racisme… Je sais bien, quand tu es musulman, tu as droit à des erreurs qui sont moins importantes que celles qu’on accorde aux blancs. Si je fais une erreur, on me la fera payer deux fois plus cher que le voisin. On me demandera un effort toujours plus grand que les autres, toujours, parce que je dois toujours prouver que… Si tu veux, je ne dis pas que la France est un pays raciste et tout parce que je ne veux pas me laisser envahir par ces pensées. Je te conseille un bouquin qui s’appelle Mon père ce Harki parce que si tu commences à te laisser aller à ces idées noires, tu te mets à détester la France. Tu n’y crois plus ! Mes parents sont arrivés, on leur a rien donné, ils ont été parqués, ils ont galéré comme des chiens, ils ont juste espéré que pour nous ça serait meilleur. C’est pour ça qu’il faut toujours s’accrocher à la lueur d’espoir parce que autrement il vaut mieux ouvrir sa fenêtre et se jeter dehors tout de suite.

 

Moi je vais te dire ce qui m’énerve en ce moment. Je suis un fana de cochon, j’adore tout le cochon, surtout le cochon cru (rires). Depuis 6 mois, partout où je vais, on me dit « Vous savez, y’a du cochon dedans ». Et ça me blesse. Qu’est-ce que ça veut dire ? Les gens ne savent pas que je sais ce que je suis en train de commander ?

 

 

Nooon mais peut-être que les commerçants deviennent attentifs à un truc qui se remarquait pas avant…

 

Non, ils sont juste encore en train de me cataloguer. Tu vois comment moi je le vis ? Deuxième point, moi je suis fier que mes parents m’aient donné un prénom français. Et Stéphane en plus ! (rires). Et ils m’ont donné un deuxième prénom, j’ose même pas te le dire ! C’est horrible ! À l’école, j’étais dans un quartier de Montpellier, la Paillade, qui est super mélangé, c’était exceptionnel. Je n’ai pas connu de racisme parce que justement les gens m’adoraient pour la différence que j’avais par rapport à eux. Aujourd’hui, comme je ne fréquente pas du tout le milieu gay, je vois très peu de monde et avec les gens que je fréquente, il y a toujours un partage, soit intellectuel, soit financier, soit autre. Et quand tu partages avec les gens, tu es moins dans les différences. Tu as vu dans ma boite, on est de toutes les couleurs, noirs, musulmans, yougos, blancs, c’est super important pour moi.

 

 

— Tu disais que la société est bloquée. 

 

Je crois qu’on a connu la fin des 30 glorieuses et que maintenant, c’est dramatique. Les gens se font chier dans leur vie et c’est plus facile d’aller chier sur la porte du voisin que devant sa porte. Tu regardes Facebook, ça fait peur ! Quand j’étais tout petit, on me disait souvent: « Il faut une guerre tous les 60 ans », ça m'énervait. Ou alors « On aura pas la guerre avec les armes mais on l’aura avec le ventre » et celui-là je ne le comprenais pas mais maintenant on voit bien à quel point il est est d’actualité. Et les gens sont dans un système où ils veulent être chez soi, avoir un apparte super joli et tout mais ils n’ont pas envie de partager du temps avec les autres.

 

 

— Comment tu t’en sors ?

 

J’ai toujours ce proverbe qui dit que pour être juste, il faut être fort. Celui qui veut être généreux, gentil, à l’écoute, il faut avoir la force de l’assumer parce que autrement c’est ingérable. Encore une fois, mes parents ont beaucoup souffert, mais ils ne nous ont jamais raconté ce que la France les a fait subir. Tu vois, moi je suis jamais allé en Algérie. J’ai une peur absolue. La mère de ma grand-mère est là-bas, elle a 101 ans et la mère de mon père vient d’avoir 107 ans et ma mère dit qu’on devrait y aller. Et je me demande quel effet ça va me faire parce que j’ai été élevé à la française. Ça ne veut pas dire que je renie ce que je suis et puis d’abord je suis pas arabe, je suis kabyle. Je suis le corse des français. En plus, on m’a souvent pris pour un juif parce que mon nom fait pas arabe, c’est bizarre...

 

 

— Bon, une dernière question parce que tu parles trop là, j’en peux plus déjà (rires). C’est quoi ton projet de livre sur le porno ?

 

J’ai lu énormément de bouquins de cul, certains philosophiques, sur pourquoi il faut accepter et aimer le cul etc. Mais les gens se font beaucoup d’idées sur le porno et elles sont toutes fausses. Le cul c’est très fantasmagorique, c’est l’endroit où les gens imaginent TOUT mais jamais la réalité. Je vais interviewer les acteurs et qui vont me dire ce que ça leur a apporté, en bien ou en mal, et l’envers du décor parce que les gens s’imaginent toujours qu’on baise avec tous les acteurs. Je ne me suis jamais tapé un modèle. C’est comme Entretien avec un vampire, je suis obligé de me taper des rats parce que je préfère valoriser l’acteur pour le film plutôt que baiser avec lui et prendre le risque de tout perdre. Les meilleurs films de JNRC, c’est ses solos parce qu’ils laissent libre cours à l’imagination, c’est connu. Dans le livre, je vais parler du VIH et des développements qu’il y a eu, de la prostitution et je veux raconter tout ce que le cul m’a apporté sur la compréhension de l’intimité humaine. Quand je filme une scène, je vois tout ce que les modèles ne sont pas susceptibles de voir eux-mêmes. Je n’ai pas juste filmé une scène de cul, j’ai filmé l’ambiance générale. Et puis moi je suis quelqu’un qui ne prend pas de gants et je leur dis ce que je pense. Je ne leur dis pas d’une manière crue, je leur explique pourquoi j’ai pensé ça. Donc ce livre, c’est tout ça et comment ça m’a aidé parce que je me considère souvent comme une poire et un citron. Pour certains je suis la bonne poire et pour d’autres je suis le citron. Plus acide, avec plus de jus, tu comprends ?


Didier Lestrade

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