Le culte du sperme et « True Blood »

Il y a quelques années, quand j’ai entendu dire qu’Alan Ball allait passer de Six Feet Under à une série de vampires, ça m’a énervé. À 15.000 kilomètres d’Hollywood, j’ai compris tout de suite ce qu’il allait faire, pourquoi il avait fait ce choix. D’abord, je trouvais ça opportuniste car on peut faire n’importe quoi de nos jours sur les vampires et ça marche. Ensuite parce que c’est devenu un exercice de style, tout le monde doit créer quelque chose sur le sang aujourd’hui pour apporter sa contribution créative, donc c’est évident. Et puis Alan Ball est tellement talentueux que je savais, aussi, qu’il me ferait ravaler tous mes préjugés. Mais je me doutais bien qu’il allait parler du bareback, sous l’angle de la foi, de la croyance. La nouvelle religion de certains gays qui embrigaderait tous les autres.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 09 janvier 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il y a quelques années, quand j’ai entendu dire qu’Alan Ball allait passer de Six Feet Under à une série de vampires, ça m’a énervé. À 15.000 kilomètres d’Hollywood, j’ai compris tout de suite ce qu’il allait faire, pourquoi il avait fait ce choix. D’abord, je trouvais ça opportuniste car on peut faire n’importe quoi de nos jours sur les vampires et ça marche. Ensuite parce que c’est devenu un exercice de style, tout le monde doit créer quelque chose sur le sang aujourd’hui pour apporter sa contribution créative, donc c’est évident. Et puis Alan Ball est tellement talentueux que je savais, aussi, qu’il me ferait ravaler tous mes préjugés. Mais je me doutais bien qu’il allait parler du bareback, sous l’angle de la foi, de la croyance. La nouvelle religion de certains gays qui embrigaderait tous les autres.

C

e n’est pas très avant-gardiste d’avancer que toute la série est basée sur le bareback et les gays. Quand j’avais interviewé Alan Ball à Los Angeles en 2006, nous avions poursuivi la discussion en off sur la sexualité gay et je voyais bien qu’il bloquait sur certains aspects éthiques. Comme d’habitude, je le poussais pour qu’il me dise vraiment ce qu’il pensait, mais Alan Ball n’est pas du genre à se laisser bousculer par un journaliste français qu’il ne connaît pas. Il semblait assez épuisé par le succès et la longueur de Six Feet Under dont il filmait les derniers épisodes et on sentait aussi qu’il avait envie de créer quelque chose de plus léger,  moins mortifère. En parlant avec lui, j’ai aussi compris à quel point il avait souffert dans sa vie, sur son coming-out très tardif, le temps perdu, les mensonges, etc.

Moi ça me dépasse complètement ces artistes célèbres super intelligents comme Alan Ball qui mettent tant de temps à s’affirmer en tant qu’homosexuels. Surtout qu’Alan Ball est une des personnes qui a fait le plus pour la cause gay depuis plus de 15 ans, c’est une immense source d’inspiration, nous sommes tous des gerbilles à côté de lui. Mais il faut prendre en compte cette souffrance pour comprendre sa vision des vampires comme des personnages pas safe, en rupture avec la société tout en voulant obtenir des droits équivalents aux autres minorités. C’est toute le paradoxe de l’irresponsabilités des actes quand ils sont consécutifs des discriminations. Dans la série, c’est limpide et comique à la fois. Chaque fois que vous voyez les vampires passer à la télé, ils sont comme Caroline Fourest: polis, déterminés, incroyablement télégéniques. Ils ne perdent jamais leur calme (leur sang froid, j’allais dire), ils ne montrent jamais les crocs. Mais ils sont les représentants polis et efficaces d’une minorité émergente beaucoup moins cool dans la vraie vie, vivant dans la débauche, à la limite de la loi, tuant des humains de temps en temps, victimes de discrimination et d’ostracisme, c’est vrai, mais néanmoins dangereux. Ils vivent la nuit, se considèrent supérieurs, possèdent des pouvoirs  et surtout une drogue suprême, le V, un mélange d’ecsta, de LSD, de crystal, de Viagra, bref tout ce que les gays prennent quand ils font partie du circuit Party N Play.

 

 

Vampires = Gays

 

Donc à chaque fois que vous voyez un conflit entre les vampires et les humains, vous pouvez traduire vampires = gays. Sur le mariage entre vampires et humains, sur le look (pas mal de clones SM tatoués, rasés, musclés). Bon, le leader des vampires, Eric, est un mix insolite entre David Guetta et un maffieux russe mais vous avez compris. Et comme tout groupe minoritaire auparavant invisible dans la société, l’apparition des vampires (= gays) provoque dans le pays des difficultés d’ajustement. Ils ont des nouveaux doits civiques, mais le peuple de base se sent légèrement dépassé, associant à tord cette minorité émergente  à la violence et les meurtres (comme ce qu’on reproche aux noirs et aux arabes, tiens tiens).

 

C’est une société où la religion disparaît mais où apparaissent de nouvelles religions, de nouveaux cultes. La secte du Soleil est une sorte de Tea Party évangéliste antivampire avec une influence puissante et grandissante. Et la secte des vampires ne cesse de se rependre aussi, puisque de nombreux humains sont attirés par eux car ils sont sexys. Les vampires de True Blood sont les maitres du sexe, ce sont les gays barebackers. Ils font presque ce qu’ils veulent. Ils préparent la guerre.

 

Le personnage principal, Sookie, n’est pas très sensible à la religion. Elle croit en Dieu, mais n’en parle pas souvent. C’est une fille indépendante, chiante parfois, elle ressemble par moments à ces personnages qu’on aime détester comme la fille du président dans 24 Heures. Mais tout autour d’elle, la foi est omniprésente. Nous sommes dans la Louisiane, le sud des Etats-Unis avec le vaudou et Jésus, une merveilleuse localisation géographique qui berce cette série des plus beaux accents, de noms cajuns super jolis, de mixité sociale et raciale. Il y a Tara, sa meilleure copine black, renversante de beauté – mais traumatisée. Il y a Lafayette, le copain black dealer folle, il y a la mère de Tara, une alcoolo guérie par l’exorcisme, il y a la grand mère de Sookie qui apporte à la série ce mysticisme  à la « Beignets de Tomates Vertes ». Et il y a bien sûr Bill, le vampire chevaleresque, qui cherche à vivre mainstream comme il dit, avec les humains, en rupture avec les autres vampires. C’est le vampire noble, retenu, poli, qui fait sa cour à Sookie the old way, et à chaque fois qu’ils s’embrassent une musique celtique post-moyenâgeuse à la Tudors déboule dans la bande son.

 

Tous croient en quelque chose. Tous sont animés par les mystères et les contes de leur région, comme Truman Capote dans « Les domaines hantés ». En tant que gay, je ne suis pas très original. Je suis émerveillé de voir Mehcad Brooks arriver dans la deuxième saison (peut-on imaginer un acteur black aussi imposant, aussi beau ?) mais mon personnage préféré est forcément Jason, le frère de Sookie, un hétéro blond sexy qui passe son temps à faire des conneries et à baiser toutes les filles du coin (et il est bon à ça). Dès le premier épisode, j’ai noté sa ressemblance avec un des plus grands acteurs pornos gays des années 90 (donc l’époque d’Alan Ball), Ken Ryker. Le même visage, les mêmes pecs immenses avec des poils clairsemés dessus, tout est pareil (enfin pas la bite) mais en plus fin, plus hétéro quoi. Le mec est une bombe souriante et on n’a jamais autant filmé à poil un acteur que lui, dans autant de scènes. Dès qu’il apparaît, il y a forcément de la nudité partielle.

 

Jason est un cas à part. Sa vie n’a pas de sens, il le découvre en prenant pour la première fois du V et il a une épiphanie. Le sexe devient tantrique, il part en live pendant 2 jours, il devient accro. Ensuite il se convertit et devient new born christian. J’insiste sur ce point car Alan Ball est originaire du Sud (Atlanta) et tout ici est question de foi.

 

 

Gays ≠ Religion

 

Maintenant, il faut mettre tout ça en parallèle avec la gêne existentielle des gays avec la religion, la foi, le mysticisme. En tant que gays, nous nous construisons presque toujours en opposition avec la religion, puisque cette dernière détruit les gays depuis toujours. Le sentiment anticlérical est immense chez les gays, je suis passé par là. Et le racisme qui s’exprime aujourd’hui chez une partie des gays envers les arabes et les noirs est directement nourri par la haine de l’Islam (regardez les chiffres du récent sondage dont tout le monde a parlé cette semaine).

 

Les gays sont donc anti religion, à part les groupes associatifs qui défendent l’idée que l’on peut être chrétien et gay, musulman et gay, juif et gay. Il y a des gays croyants partout autour de nous, mais souvent ils sont mal vus et souvent ils se cachent. Dans True Blood, les vampires (= les gays) croient en leur identité (We’re vampires, get used to it), leurs pouvoirs, leur différence, leur histoire ancestrale. Ils ne croient pas comme les autres religions, ils sont leur propre religion. Leur sang est magique, il peut guérir les humains instantanément, il peut même les ramener à la vie, comme Jésus.  Une goutte de leur sang équivaut au plus grand trip de drogue géniale qu’on n’ait jamais vu. Leur sexualité est sans équivalent. Même ceux qui baisaient bien avant de prendre du V de vampire se mettent à baiser au-delà de ce qu’ils pensaient pouvoir faire.

 

Et le sang, c’est le VIH bien sûr. Si l’on vous mord, vous devenez vampire, séropo. Le sida est au centre de cette nouvelle religion. Avant, les vampires vivaient en cachette, comme les barebackers. En obtenant des droits (le fait de contaminer sans aller en prison), ils ne se cachent plus et ils sont comme les barebackers au grand jour. Quand la copine de Jason lui propose une goutte de sang, elle lui dit « Follow me », comme dans les rites d’échange de sperme contaminé. Tout est sur le mode de l’initialisation. Il faut initier un humain vierge. Quelqu’un qui n’a pas le VIH, un séronégatif. Ce sont toutes les idées inhérentes à tous les films et séries sur les vampires, à part qu’ici il s’agit clairement du VIH et de l’épidémie du sida[1].

 

 

Un serial killer cajun 100% sexy

 

Comme True Blood est aussi comique et que l’on rit tout le temps comme si c’était Desperate Housewifes avec du virus, toutes les idées glauques sont cachées derrière un vernis d’érotisme, de suspense, de thriller policier. C’est une série formidable. C’est un énorme succès pour HBO. J’aime tout dans cette série. Il n’y a pas un personnage qui ne m’attire pas. Même le serial killer, je le trouve 100% sexy avec son accent cajun. Même le détective nul qui jouait Frank Sobotka dans la seconde saison de The Wire, je l’adore. Et Hoyt ! Mais il y a une distance moqueuse ici qu’Alan Ball n’avait pas dans Six Feet Under car il était quasiment enchaîné à la détresse de ses personnages, tous bousillés par la vie. Comme dans Lost, chaque épisode de Six Feet Under était une parabole, un test, et finissait par une leçon, une morale. Alan Ball nous donnait des conseils directs, très personnels, pour affronter les problèmes de la vie. Il y avait closure.

 

Dans True Blood, Alan Ball a envie de s’amuser et il a envie de rigoler. On le sent dans la musique, dans les jolies fringues, dans les jolis décors avec du papier peint au mur pour faire crier les folles déco, dans le fait de montrer ses personnages préférés à poil. Il joue avec ses personnages comme des petites poupées vaudou. Il a envie de revenir vers ce Sud où tout paraît plus léger et plus drôle qu’ailleurs, d’ailleurs la petite ville où tout se passe s’appelle Bon Temps (Good Times !). Pendant qu’Alan joue, l’épidémie religieuse se répand à travers les vampires (=les gays barebackers) et détruit un peu plus la société. Alan Ball, en bon gay de sa génération (la mienne), ne veut pas exprimer de jugement entre les droits légitimes des vampires (minoritaires) et la mauvaise image qu’ils donnent à la société, ce qui rend la vie quotidienne de Bill, le gentil vampire, beaucoup plus compliquée. Le vampire Bill doit sans cesse s’excuser pour les conneries faites par les autres vampires qui ne sont même pas ses amis. Bill cherche à s’insérer dans la société mais les autres rigolent et se moquent de lui, quand ils ne cherchent pas tout simplement à le tuer. Mais Alan Ball n’exprime pas de jugement, ce qui est tout à fait normal dans le cadre d’une série télé qui serait beaucoup moins intéressante si tout était noir ou blanc. Un artiste de formule pas de jugement dit-on et je veux bien l’accepter même si je pense que c’est de la foutaise. Après tout, Alan Ball a exprimé beaucoup de jugement et de sanctions dans Six Feet Under. Et dans True Blood, Alan Ball n’hésite pas à montrer du doigt un homme politique pédé réac homophobe qui se présente en politique et qui dit publiquement le contraire de ce qu’il fait au lit.

 

 

La mystique du sperme

 

Donc, on a abordé le comique de la série, son aspect religieux, le sexe, les droits civiques et le jugement. Mon point, c’est que la série n’est pas terminée, je n’ai vu que les deux premières saisons et je fais confiance à Alan Ball pour nous amener à bon port. Mais le fin mot de l’histoire c’est que True Blood est déjà une des plus belles créations artistiques à mettre au crédit des barebackers. C’est comme les films de Treasure Island Media et leur côté religieux nihiliste destructeur. Comme dit un personnage: « Plus je m’ouvre l’esprit et plus je vois le mal ». Plus on s'approche des vampires et plus on meurt. Plus on prend de risques sexuels et plus on s’approche du précipice. Et forcément, à un moment ou un autre, on tombe dans le vide. Dans cette série, encombrée par des guerres de religions, de mythes païens  et de Ménades comme dans notre monde actuel, la société est obligée de chercher des boucs émissaires.

 

Chaque jour qui passe, cette croyance mystique pour le sperme, contaminé ou pas, se répand un peu plus dans la communauté comme le sang des vampires. C’est devenu l’aphrodisiaque N°1 des gays. Et chaque jour cette croyance apparaît de plus en plus à tous, sans complexe, comme si l’épidémie du sida ressemblait à un brouillard qui se dissipe et qui permet aux gays de revenir à l’essence même de leur sexualité: une quête pour le sperme d’un autre homme (ou de tous les hommes, d'un coup) avec tout le cérémonial que l’on observe dans le cadre de l’eucharistie, de divinité faite objet. Une sexualité libérée de la capote. Par une nouvelle croyance. Une nouvelle religion pour les gays qui leur est vendue comme l’antidote ultime aux autres religions, capable de détruire tous ceux qui encouragent le sex contrôle et la protection. Mais c'est une religion qui les détruit aussi sûrement que les vieilles religions du passé. La seule chose qui change, c'est que cette fois, les gays l'ont choisie.

 

Donc la prochaine fois, quand vous entendrez les gays crier contre Dieu, contre les guerres de religion qui traversent le monde aujourd’hui, posez-leur la question. Et toi, quelle est ta foi ? Quelle est ta religion ? En quoi crois-tu ?

 

Et à part ça, tu es safe au moins ?

Cela devrait suffire.


Didier Lestrade

Notes

[1] D’ailleurs, le mot « sida » n’est jamais employé, même si on voit des capotes dans le film et que les références culturelles sont toutes modernes. Alan Ball ne voulait visiblement pas utiliser le mot « sida » pour ne pas rendre la série trop évidente.

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