iPad et médias, une histoire de n'importe quoi

Noël a été l’occasion pour pas mal de gens de se retrouver avec un iPad. Je sais que ça ne concerne pas forcément tout le monde ni toutes les catégories sociales, mais on en voit de plus en plus, et comme je suis un utilisateur assez ancien d’Apple, les gens n’hésitent pas à me raconter leur migration comme s’il s’agissait d’une conversion religieuse. C’est l’occasion de revenir sur l’objet qui, nous annonce-t-on, va sauver la presse. Aïe, c’est pas gagné.

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 03 janvier 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

filet

Noël a été l’occasion pour pas mal de gens de se retrouver avec un iPad. Je sais que ça ne concerne pas forcément tout le monde ni toutes les catégories sociales, mais on en voit de plus en plus, et comme je suis un utilisateur assez ancien d’Apple, les gens n’hésitent pas à me raconter leur migration comme s’il s’agissait d’une conversion religieuse. C’est l’occasion de revenir sur l’objet qui, nous annonce-t-on, va sauver la presse. Aïe, c’est pas gagné.

U

ne des raisons officieuses pour avoir un iPad est un jeu, Angry Birds. Des oiseaux en colère (d'où le titre) essayent de punir des cochons voleurs d’œufs. Les oiseaux sont méchants et poussent des cris cruels et les cochons rigolent bêtement tout le temps. C’est idiot mais c’est étrangement addictif car chacun y trouve ce qu’il veut. Moi, je bloque sur la musique et les bruitages (les cochons me font marrer et la version Halloween a des musiques vraiment géniales avec des cris de fantômes et des scies musicales), mais d’autres y voient le reflet de leurs obsessions: il y a même la version israélo-palestinienne relativement réaliste qui fait le tour du web. C’est devenu tellement évident qu’avoir le bon t-shirt est désormais un must total chez les nerds.

L’autre intérêt d’une telle machine est la lecture des actualités. Justement, le public qui est en train d’acquérir des tablettes est celui qui consomme beaucoup d’actualités. Jusqu’alors, cette consommation se faisait surtout sous format papier (journaux et magazines), et de plus en plus sur internet. Tout le monde n’a pas encore de tablette mais personne ne nie que le futur des journaux y est fortement lié. Et c’est là que, pour l’instant, on est très mal parti.

 

La première chose à comprendre, c’est que la presse papier est basée sur un modèle économique qui n’a plus lieu d’être. En gros, il y a deux média papier: les journaux et les magazines. Les journaux avaient deux objectifs: faire circuler les nouvelles (en les produisant eux-même et en recyclant des nouvelles d’agences), et publier des annonces (personnelles ou publicités). Le coût d’un journal correspondait à la production des nouvelles (reproduire les nouvelles d’agence pour les plus paresseux et les plus fauchés, faire de longues enquêtes pour les plus ambitieux et les plus riches), la production de l’objet (mise en page et impression), et la distribution, moins les revenus. Ces revenus venaient en partie des ventes et des abonnements, en partie des annonces (personnelles et publicités).

Les magazines sont plus chers à l'achat, mais sont a priori plus ciblés, donc les publicités y valent plus cher. L'objet est plus luxueux qu'un journal parce que sa cible est plus raffinée, pour aller vite. Mais l'essence est la même: apporter au bon public de la publicité et des annonces.

Donc la presse papier c'est faire payer la production des nouvelles par les annonces, pour aller vite.

 

 

L'âge d'or de la presse:

les annonces de fesses

 

L’âge d’or de la presse papier est pour beaucoup basé sur le fait qu’elle était le meilleur médium pour que les gens puissent placer et trouver des annonces. Un bon journal avait des revenus stables car il arrivait à être lu par un public particulier (que ce soit associé à une aire géographique, une classe sociale ou un mouvement politique ou religieux), déjà dans la façon dont il traitait l’actualité, ce qui faisait qu’y placer des annonces ou des publicités était le meilleur moyen d’atteindre ce public. Google Ads n'existait pas, et les journaux étaient le meilleur moyen de cibler un groupe particulier de consommateurs ou de lecteurs d'annonces.

Je me souviens qu’au milieu des années 1990 on achetait le Volkskrant du vendredi pour les annonces qui correspondaient aux boulots que cherchait mon copain d’alors, et celui du samedi pour lire en rigolant toutes les annonces matrimoniales et sexuelles. Parfois on blaguait en disant qu’ils mettaient des actualités dans les premières pages pour qu’on ait un prétexte respectable chez le marchand de journaux alors qu’on passait le dimanche matin à s’esclaffer bêtement sur les annonces de fesses et les gens moches qui se sentaient seuls.

 

Le modèle économique des journaux américains était essentiellement basé sur le besoin d’avoir un médium qui couvre un public et une aire géographique. C’est pour cela que chaque grande ville américaine pouvait se payer le luxe d’avoir au moins un grand quotidien: parce que les annonces locales finançaient la machine médiatique américaine.

 

Mais voilà, avec la généralisation des connexions internet, la vache à lait s’est tarie. À l'époque, Yahoo, Gay.com, Meetic et autres eBay ont rendu les éditions papier obsolètes. Les sites d’annonces sont devenus une réponse géniale à nos besoins: avec les mots clefs, les critères de recherche et des bases de données immenses, on a pu connecter les gens, les aider à trouver un travail, à chiner les objets de leurs rêves, et rencontrer l’âme sœur (ou le corps le plus compatible). Certains sites vivent de la publicité, d’autres d’une taxe sur les transactions, et d’autres ont institué des systèmes d’abonnements plus ou moins compliqués.

 

En plus d’arrêter de consommer du journal papier parce que les annonces ont migré en ligne, les Occidentaux se sont mis à lire les journaux en ligne. Aux Pays-Bas, où les gens sont en ligne depuis très longtemps et où les abonnements pour la 3G en illimité sont vraiment populaires (les informations pour les transports publics ont officiellement migré définitivement du papier à internet cette année, en particulier les apps pour iPhone et Android), les journaux papiers souffrent énormément. Beaucoup ont fait faillite, et ceux qui restent se sont regroupés et ont du mal à survivre.

La presse française n’est pas en meilleur état, et la condition des journaux américains est vraiment triste, à tel point que certains disent que les plus grands quotidiens ressemblent de plus en plus à des fanzines photocopiés à force de couper dans les coûts: format tabloïd, moins de pages, moins de publicités, plus du tout d’annonces, moins d’articles longs et d’enquêtes...

 

 

Totalement gratuit ou totalement payant ?

 

Une des solutions possibles aura été de passer au gratuit, et vivre uniquement de la publicité. C’est un modèle qui est économiquement viable, dans la mesure où la « neutralité » des nouvelles permet de toucher un large public. La plupart du temps, les actualités sont vues comme une sorte d’amusement pour attirer le chaland et le forcer à feuilleter des brèves vraiment très brèves et consensuelles, avec beaucoup de people, de sport et d’astrologie pour qu’il tombe sur les publicités, forcément omniprésentes.

 

Une autre aura été de passer au paywall, comme on dit en anglais, au péage. Murdoch est persuadé que c’est le futur de la presse. Pour l’instant c’est un échec. Certains journaux américains sont passés de plusieurs centaines de milliers à quelques dizaines de lecteurs une fois qu’ils ont installé un péage. Le consensus qui se dégage est qu’à moins d’avoir un contenu de qualité vraiment passionnant et unique (et là on parle grosses pointures, pas des resucées de brèves d’agence), le consommateur est tellement habitué aux nouvelles gratuites qu’il est désormais impossible de le faire payer.

 

Personnellement j’ai essayé Le Monde et Libération en mode payant. Je n'insisterai pas sur la douloureuse descente aux enfers du Le Monde, qui déçoit sérieusement ses lecteurs depuis des années: on s'y contente trop souvent de réécrire des brèves d’agences et, dans les autres cas, les « enquêtes » trop souvent mal informées et mal écrites. Avec mon frère, le nerd-en-chef Babozor, on adore lire les pages technologie ou musique du Monde tellement c’est drôle: entre les publi-reportages cachés, les «tendances» d’il y a deux ans ou les conseils sur «la sécurité en ligne» à la mode de Pyongyang, vraiment, Le Monde nous fait rire.

 

Pour Libération, comment rester gentil avec un journal qu'on aime plutôt bien... L’application iPhone n’a jamais vraiment marché et sur un ordinateur il me fallait à chaque fois retaper mon nom et mon mot de passe dès que je voulais accéder à un article. Le journal à charger en ligne dans l'application iPhone marchait mal, quand il arrivait dans les temps (trop souvent le téléchargement prenait la journée... en wifi!), et l’egonomie de l'app faisait qu’on appuyait souvent sur la radio par erreur (pourquoi on utiliserait une application d’un journal écrit pour écouter la radio, allo?). À croire que le service technique était soit incompétent (cookies, anyone?) soit faisait du sabotage dans le cadre d’une guerre secrète. Au bout d’un mois, j’ai réussi (péniblement) à me désabonner.

 

Et puisque Lestrade et moi avons travaillé à Têtu et que ce magazine a eu un rôle politique essentiel pour la communauté gay, j’ai essayé de remplacer la version papier du magazine par la chose en ligne: rien sur iPhone ou iPad, alors que les folles sont la population la mieux équipée en iPhones, et un site assez désespérant qui se noie dans le people débile et les petites actualités sans importance. Un bilan un peu mince pour le média visant un groupe qu’on aimerait imaginer avide de technologie et d’information.

Les gays à l'avant-garde? Peut-être, mais pas dans la presse « dans les nuages », alors.

 

 

Modèle économique mal parti:

faire payer des choses qui n'existent pas

 

Récemment, le journal local d’Amsterdam, Het Parool, a proposé une application iPhone pour lire le journal en ligne. Il est loué pour son avant-gardisme sur tous les médias spécialisés et ressemble beaucoup à celle de Nu.nl, le site d’info le plus lu du pays (beau et gratuit, en plus), mais chaque journal est proposé au même prix que le journal papier. Quand on sait que le prix d’un journal papier est composé de 70% à 80% par le coût de l’impression et de la distribution physique, on se dit qu'on a un problème.

En gros, le Parool nous demande de payer le prix du papier qu’on n’a pas et une distribution dont on n'a pas besoin, avec des publicités pas du tout adaptées (alors qu’avec notre profil, Google Ads peut générer des publicités totalement ciblées), et tout ça pour lire des brèves qui sont pour la plupart totalement identiques à celles qu’on trouve ailleurs en ligne. Gratuitement.

Les réactions sont plus que mitigées: c’est lent, c’est juste le PDF du journal (donc galère à lire), et c’est cher. Alors que l’intérêt de l’iPad (et d’internet), ce sont les hyperliens et les médias enrichis (albums photos, photos en haute définition ou interactives, vidéos, etc.), on ne retrouve rien de cela sur l’application. Si on avait voulu saboter le lancement du Parool HD sur iPad, comme ils l’ont appelé avec arrogance, qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

 

À Minorités, nous avons eu pas mal de discussions dès le début de la renaissance du site il y a deux ans. L’intérêt des vidéos, des photos, des hyperliens, des commentaires, des publicités, d’une version papier : tout a été pesé et discuté entre Paris, Reykjavik, Bruxelles et Amsterdam. En bonnes folles déco, La Lestrade et moi avons réussi à imposer au reste de l’équipe le fait que le design du site était central et que seuls comptaient vraiment l’image de la Revue et les textes. De mon côté j’étais influencé par le design ultra-rigoriste de l’Europe du Nord alors que Lestrade essayait de refaire son Magazine en version 2010. On a opté pour le tout internet et le site tel qu’il est parce que c’est le moyen le plus efficace et élégant de faire circuler des idées, c’est tout. 

 

 

Pour l’instant, la presse traditionnelle n’est pas prête de sauver sa peau. Elle n’est pas capable de s’adapter à la fin de la vache-à-lait des annonces, ni de la consommation gratuite d’information, ni des nouvelles technologies, comme on les appelle avec angoisse au Monde. Peut-être parce qu’elle continue à être financée à fonds perdus par ceux qui pensent qu’ils peuvent encore y exercer une certaine influence, ou parce que l’État la finance en partie directement et indirectement (il y a tant à écrire sur ces fonds d'aide à la presse...). 

 

Mon impression est que cette incapacité à comprendre l’économie de la presse dans la deuxième décennie du 21e siècle est le reflet de la domination d’une classe dirigeante (ici, économique et médiatique) qui n’a pas encore saisi ce qui se passe vraiment, et à qui on passe systématiquement ses coûteuses erreurs.

Pour combien de temps encore?


Laurent Chambon

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter

Partagez/EnvoyezPartagez / Envoyez Minorités