Vers une guérison du sida?
par Didier Lestrade - Samedi 01 janvier 2011
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Comment ça, « Vers une guérison du sida » ? Vous êtes certain d'avoir lu le bon mot ? Pour la première fois depuis le début de l'épidémie du sida, 2010 a vu la publication de plusieurs articles scientiques qui ont osé mettre dans leur titre ce mot impossible, presque tabou. The cure. Le remède. La guérison. Et on parle déjà de « Treatment 2.0 » pour les nouvelles molécules antisida qui vont pouvoir atteindre les réservoirs dans lesquels se cachent le VIH: le cerveau, les glandes, la moelle épinière, les os.
L
es médias n'en parlent pas beaucoup car c'est bien sûr préliminaire, ce sont des recherches presque abstraites. Mais déjà bien plus plus concrètes que n'importe quel vaccin. Et le mot « cure » est là, dans le titre. « Vers l'éradication et la guérison » claironne ce groupe de chercheurs autour d'Alain Lafeuillade de Toulon, un des chercheurs français de la « nouvelle génération ». Un site Internet est consacré à ces tentatives d'évacuation du VIH de ces réservoirs. Un autre article de l'International Aids Society parle de « Vers un remède ».
Du coup, tout ceci nous rappelle ce qui s'est passé il y a... 14 ans. Lors de la conférence internationale de Vancouver, les premiers calculs mathématiques de David Ho et autres commençaient à envisager une réduction drastique du VIH dans l'orgasnisme grâce aux premières trithérapies. L'argument était simple. Puisque l'on sait à quelle vitesse le virus se réplique tous les jours (des millions de particules virales), et que l'on connaît la puissance des traitements qui étouffent cette réplication, on peut calculer naturellement le nombre d'années de traitement pour parvenir à une charge virale indétectable.
Au début, quand on a entendu parler de ces extrapolations virologiques, nous, les militants, on s'est mis à crier. Notre corps n'est pas une machine! Malgré tout, grâce à une campagne de PR redoutable, David Ho est devenu l'homme de l'année de Time en 1996 et le reste est de l'histoire. Aujourd'hui, les personnes sous traitement voient leur charge virale diminuer d'une manière drastique dès le premier mois de mise sous traitement et, à condition de bénéficier d'une bonne observance et d'un bon suivi (et un peu de chance), ce bénéfice se maintient dans le temps et s'accentue même. Plus le virus est attaqué par les traitements de manière quotidienne, plus il régresse dans le corps.
Rappelons-nous. Il y a encore 5 ans, nous ne savions pas si une charge virale indétectable dans le sang équivalait à une charge virale réduite dans le sperme. Aujourd'hui, nous le savons. Cela ne veut pas dire que le sperme n'est plus contaminant, cela veut dre qu'il y a MOINS de VIH dans le sperme qu'avant. Les chercheurs sont actuellement en train de pousser le concept à un autre niveau. Si les médicaments anti-VIH poursuivent leur évolution, s'ils deviennent toujours plus efficaces, toujours mieux tolérés, pourront-ils traverser la barrière sang - cerveau et atteindre les derniers réservoirs corporels dans lesquels se cache le VIH? Pourrait-ton imaginer des ARV qui ciblent ces réservoirs à travers la nano-médecine? Et si on éradique ce virus, est-ce que cela veut dire que l'on devient séronégatif à nouveau? Qu'est-ce que ça veut dire, d'abord, être séronégatif à nouveau? Faudra-t-il bientôt s'abonner à la trés sérieuse revue Blood? D'accord, on sait que ces années de nouveaux médiaments entraîneneront des complications que l'on découvrira au fur et à mesure, mais nous sommes en train de prédire ce qui va se passer dans les dix ans à venir. La bottom line, c'est que 2020 verra probablement la fin du sida dans les pays riches.
The best time to get HIV, EVER!
La question: si l'on envisage une « guérison » du sida, que dire dans le domaine de la prévention? Comment protéger des gays qui se disent « Bah, s'ils trouvent un "remède" au sida, à quoi ça sert de s'emmerder avec la capote pendant dix ans ? » C'est la question que posent sans cesse les associations de défense des barebackers, ceux qui sont pour la liberté de baiser sans capote. De plus, cette année 2010 a été marquée par une longue liste de nouvelles positives sur le front de la prévention.
Le Gardasil, un vaccin déjà utilisé chez les femmes pour prévenir le cancer du col de l'uterus s'avère efficace dans la prévention des cancers de l'anus chez les hommes. Ces formes de cancers sont en constante augmentaton chez les gays et selon l'American Cancer Society, plus de 5300 personnes sont diagnostiquées chaque année aux Etats-Unis.
Faudra-t-il bientôt se vacciner quand on se fait souvent enculer ou quand le fist est une activité courante? Il n'y a pas un semestre sans qu'apparaisse la confirmation de l'intérêt d'une nouvelle molécule contre le sida, quand ce n'est pas carrément une nouvelle famille de molécules contre le sida. Qui n'a pas entendu parler de ce patient allemand qui devient un « ex-séropositif » (un nouveau terme, totalement révolutionnaire) après un traitement contre le cancer? On parle alors de « guérison » du sida pour de vrai, ce n'est pas souvent dans l'histoire de cette maladie! Aux Etats-Unis, un labo vient de recevoir son Autorisation de Mise sur la Marché pour un test de sida qui prend 1 minute, au lieu de la demi-heure actuellement nécessaire!
On n'arrête pas le progrès, vous rencontrez un mec et vous pouvez vous tester avec lui tout de suite avant la baise! Choucard non? Non seulement le combat thérapeutique contre le sida avance à grands pas, mais celui contre l'hépatite C aussi. Le traitement contre le VHC est un des plus lourds qui soit, mais pour la première fois en 2010, on a commencé à dire clairement que l'on se dirigeait vers un allègement des thérapies avec des molécules plus puissantes. Guérir de l'hépatite C? Sida Info Service parle de « révolution dans le traitement de l'hépatite C ». Où vont donc s'arrêter les bonnes nouvelles? C'est vraiment le meilleur moment pour devenir séropo, disent les barebackers!
Alors, pourquoi se protéger?
Pourtant, ces avancés thérapeutiques provoquent l'inquiétude des vrais leaders sida, ceux qui ont encore une parole et un peu de conscience. Michael Weinstein de la AIDS Healthcare Foundation se pose la question : OK, le TasP va sûrement aider les gays à se protéger. Mais, dans une certaine mesure, est-ce que c'est pour mieux se débarraser d'eux? On avance contre le sida mais on abandonne les gays? On arrête de s'occuper de l'échec de la prévention chez les gays et on regarde ailleurs.
Toutes les études montrent donc que le futur de la séropositivité sera radieux! On peut même aller très loin dans cette vision. Lors d'une récente interview par mail, un interviewer américain me demandait: « Donc si les traitements sont si bien tolérés, s'ils sont si efficaces contre le VIH, à quoi ça sert de demander aux gays de ne pas se contaminer? » Il a fallu que je demande deux fois pour m'assurer que la question était bien celle que j'avais lue.
Le mec a répété: « Oui, si tout va si bien dans le sida, à quoi ça sert de se protéger? ». Je lui ai répondu: « Ben, ça coûte cher, d'abord, duh. C'est toi ou ton gouvernement qui va payer ce traitement à vie? Tu travailles directement pour l'industrie pharmaceutique? Et puis tu crois vraiment que devenir séropo, ça ne change pas ton identité? Le fait de prendre même une pilule par jour, tu crois pas que ça va t'affecter, en tant que personne homosexuelle? » Je ne lui ai même pas sorti le cliché des effets secondaires et le fait de ne plus être officiellement en « bonne santé ». Je voyais bien que cet interviewer gay de 29 ans avait déjà entériné la question que tout le monde se pose: « Ben si c'est si cool d'être séropo, pourquoi ne pas le devenir tout de suite? » En plus, si je n'en parle à personne, quel est le problème?
Et après il y a des gens qui disent encore que les bug chasers sont un mythe. Une étude récente provenant d'Australie montre une tendance alarmante de la part des jeunes gays à prendre des risques sexuels. Comme ces gays de moins de 30 ans ne parlent absolument plus du sida avec leurs amis, ils ont des pratiques qui étaient considérées dangereuses par leurs ainés gays sans savoir qu'ils prennent des risques. En France, pour les gays de moins de 25 ans, le nombre de nouvelles découvertes de séropositivité est passé de 8% à 11% en 6 ans. En Europe désormais, sur l'ensemble des nouvelles contaminations, 7 sur 10 sont des hommes. Parmi ces hommes, les hétéros sont moins touchés et les gays de plus en plus. Une enquête sur la sexualité des gays en Europe donne encore plus d'infos, si vous voulez. Et pour ceux qui veulent tout savoir sur les petits détails de la répartition du sida selon les régions, je ne saurais vous conseiller le numéro annuel du BEH sur la surveillance du sida en France. Si vous lisiez ça au moins une fois par an, vous seriez moins idiot sur ce qui se passe tout autour de vous.
Toujours plus hard
De fait, mon évènement sida majeur de 2010, après ces possibilités d'éradication totale du virus dans les pays riches à l'aube de 2020, c'est la confirmation, par tout le monde autour de moi, du silence qui pèse autour du sida. Tous mes amis, je veux dire tous, me disent qu'aujourd'hui les propositions de sexe sont plus hardcore que jamais sans que l'on aborde le sujet du VIH. Les gays, de Paris et de province, semblent se détourner du sexe « normal » (pipes, sodomies, le basique quoi) pour aller directement dans des plans hard (uro, scato, fist, violence, etc.). Quand je dis à mes amis « Attendez les mecs, forcément y'a encore des gays qui veulent baiser tranquillement », ils me regardent avec incrédulité et répondent TOUS: « Mais Didier tu es vraiment largué là, ils veulent TOUS du hard ».
Et l'autre news, c'est que les gays parlent tellement peu du sida entre eux que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. J'ai des amis gays, vivant en couple sérodiscordant, qui me disent qu'ils ne connaissent PAS de couples sérodiscordants autour d'eux. Genre, à Paris, où il y a des milliers de couples sérodifférents. Le silence est tel que plus personne ne dit qu'il est séropo, dans une communauté qui a été la première à affirmer son statut sérologique. Du coup, personne ne peut échanger, parler, communiquer, trouver des exemples sur la meilleure manière de vivre au jour le jour avec une personne qui n'a pas le même statut sérologique. Incroyable, non? C'est comme si on était revenu en 1986! Je pense qu'il est temps de faire des groupe de parole sur le sujet à nouveau.
Faut-il leur donner des baffes, à ces gays qui ne parlent plus du sida? Leur montrer la honte comme dans Catherine Tate: « Take the shame! ». Ou leur foutre la terreur de leur vie? C'est un peu ce que se demandait Douglas Hooper dans son billet « Prévention efficace ou film d'horreur ? » quand il mentionne le nouveau spot du Département à la Santé de New York, qui a le courage de dire que ce n'est pas seulement le sida qui est concerné derrière les chiffres du sida. Derrière ces chiffres se cachent toutes les autres maladies et effets secondaires liés au virus. Et c'est une des villes les plus touchées par le sida gay qui fait le spot de prévention le plus courageux. C'est comme si, je ne vais pas m'empêcher de radoter, Delanoë commandait un spot de prévention bien trash sur les condylomes, vous imaginez? Non, bien sûr, c'est inimaginable. Du coup, les associations molles à la Aides se sont offusquées contre ce spot de prévention, prétendant à nouveau qu'il stigmatisait les séropos. Le GMHC (équivalent de Aides) et GLAAD (pas d'équivalent ici) demandent le retrait de la pub jugée choquante. Malgré le fait que le nombre des contaminations par le VIH chez les gays de New York ait augmenté de 50% en 8 ans.
Dès le lendemain, Larry Kramer envoyait un de ses messages au vitriol à tous ses contacts pour dire ce qu'on pense tous: mais qui sont ces associations molles à deux sous pour nous dire ce qui est osé ou pas dans le sida, quand ça fait trente ans que cette maladie existe? OK, on peut arrêter de prendre les gens pour des idiots et parler franchement des sujets qui nous concernent? Si vous voulez vous emmerder à lire les nouvelles recommandations toutes fraîches du CDC américain sur les mesures de prévention des IST, lisez ceci. Après arrêtez de nous emmerder avec vos cris de princesses du sida. Un gay sur 5 aux Etats-Unis est déjà séropo, nous rappelle Larry. Ne serait-il pas judicieux, demande-t-il, de faire des campagnes de prévention encore plus effrayantes?
On s'habitue à la peur
Dans un échange de mails rendus publics, Sean Strubb, le créateur du magazine POZ, répond à Larry en utilisant une étude (de 2002) qui montre que le sentiment de peur n'est pas le meilleur pour inciter à la protection, dans le sida comme dans d'autres pathologies. On nous dit toujours la même chose. Cela ne sert à rien de choquer. Comme si l'on devait trouver normal que les Latinos soient 2,4 fois plus touchés par le sida aux USA selon les derniers chiffres du CDC d'Atlanta. Et que les gays soient 44 fois plus touchés par le VIH que les hommes hétérosexuels. En Angleterre, la plus grande partie des 86.000 personnes porteuses du VIH (dont un quart ne connaît pas son statut sérologique) se concentre dans les villes de Londres, Brighton et Manchester, les trois villes avec les plus grandes communautés LGBT. Le premier ministre David Cameron a exhorté lui-même les gays à se protéger et se faire dépister et déclare le 1er décembre dernier au magazine gay Boyz :« Je parle beaucoup de la responsabilité quand il s'agit de ma politique. En cette Journée mondiale du sida, il est important que tout le monde pense à la responsabilité qu'il a envers lui-même, ses partenaires et la communauté ». C'est comme si Fillon s'adressait aux gays français en leur disant qu'ils sont responsables d'eux-mêmes, face à la société. J'imagine déjà les cris.
La grande nouveauté de 2010, c'est que les médias gays eux-mêmes n'abordent pas beaucoup ces questions d'ambivalence entre les espoirs apportés par les nouveaux traitements et la baisse des politiques de prévention chez les gays. Jusqu'à présent, il n'y a pas eu un seul grand article qui ait abordé ce sujet qui concerne pourtant l'écrasante majorité des gays qui ont une vie sexuelle. En 2010, tous les médias ont annoncé, pour la première fois, une réduction de l'épidémie. Sauf chez les gays. Depuis les annonces du Pr Hirschel de 2008 en Suisse, les gays ont déjà changé leur comportement sexuel en termes de prévention. Tout message qui dérive du safe sex est tout de suite compris par les gays. C'est aussi pourquoi certains doivent sans cesse se retrancher dans leur envie de se protéger. Ils se sentent tellement menacés par les propositions non safe que d'autres gays leur font sans cesse sur les sites de drague qu'ils s'organisent pour verrouiller littéralement le risque hors de leurs relations comme sur le site allemand Dark Angel, spécialisé pour les séronégatifs qui ne veulent sortir qu'avec des mecs safe et uniquement.
Je pense que tout ceci soulève des questions éthiques et communautaires très importantes. Or, je ne vois pas de débat sur ce sujet. S'il ne vient pas de la base, il devrait être organisé à partir du sommet. Et les récents Etats Généraux du VIH, dont le compte-rendu est à lire ici si vous voulez vous endormir tout de suite, n'ont pas été particulièrement axés vers ces sujets.
Enfin, dernière sucrerie de 2010. Personne n'a vraiment remarqué que Bertrand Audouin, le patron du Sidaction français, a quitté ses fonctions pour être engagé pendant les fêtes de Noël comme Directeur exécutif de l'International AIDS Society (IAS), une association éléphantesque et boring qui rassemble 190 pays dans la lutte contre le sida (encore une!) et 19.000 professionnels qui travaillent sur l'épidémie. Une des personnes les plus ternes de la lutte contre le sida en France (vous le connaissez? non? quelle surprise) arrive à un poste stratégique. Hmmmm. No comment.
