La mort du rap, la décadence musicale européenne et la K-pop

On parle souvent de la mort de l’industrie du disque, de la baisse de la qualité de la musique, de la médiocrité ambiante... En fait, on oublie trop souvent de prendre de la distance par rapport à la production artistique et la replacer dans son contexte matériel et politique. Je vais donc essayer ici d’ébaucher des hypothèses, par définition abusivement généralisantes et hautement critiquables, afin d’essayer de prendre un peu de hauteur sur la question. Je propose trois hypothèses qui ne sont ni exclusives, ni complètes, en charge aux lecteurs de Minorités et aux spécialistes d’ajouter leur commentaires par email, sur la page Facebook de la Revue ou même sur du papier parfumé avec leur plume d’oie s’ils le veulent.

filet
Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 26 décembre 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

filet

On parle souvent de la mort de l’industrie du disque, de la baisse de la qualité de la musique, de la médiocrité ambiante... En fait, on oublie trop souvent de prendre de la distance par rapport à la production artistique et la replacer dans son contexte matériel et politique. Je vais donc essayer ici d’ébaucher des hypothèses, par définition abusivement généralisantes et hautement critiquables, afin d’essayer de prendre un peu de hauteur sur la question. Je propose trois hypothèses qui ne sont ni exclusives, ni complètes, en charge aux lecteurs de Minorités et aux spécialistes d’ajouter leur commentaires par email, sur la page Facebook de la Revue ou même sur du papier parfumé avec leur plume d’oie s’ils le veulent.

L

a première hypothèse est celle de l’importance des moyens de production et de distribution. J’ai déjà eu l’occasion d’en parler dans la Revue n°43 de Minorités. Néanmoins, elle est capitale. Pour résumer, avec le développement des programmes pour composer (j'utilise Logic Pro™) et des plugins (des morceaux de programmes qu’on achète séparément et qui vous fournissent des sons, des boucles et des structures de composition toutes prêtes), n’importe qui peut produire de la musique avec une qualité sonore professionnelle. Cela ne veut pas dire que les compositions sont à la hauteur, mais que la barrière technique (et financière) à la production est beaucoup plus basse. Il n'est plus nécessaire de vous coltiner vos copains de lycées égocentriques pour faire de la musique: même seul, on peut avoir des centaines de pistes avec autant d’instruments, on peut tout seul avoir son propre chœur et on n’a même pas besoin de jouer en rythme ni de chanter vraiment dans le ton avec les techniques de correction disponibles. 

En gros, n’importe qui avec un ordinateur et ce type de programme qui a réussi à passer quelques heures à apprendre les bases peut produire un clone réussi de la plupart des chanson qu’on entend à la radio.

 

 

Produire et distribuer est devenu facile

 

L’autre barrière qui est tombée est celle de la distribution. Lorsqu’il fallait produire et distribuer des supports physiques (vinyles, cassettes, CDs...), il fallait une industrie relativement bien organisée, et cela avait un coût: sur les quinze ou vingt euros que coûte un CD en magasin, l’essentiel de cette somme va à la production de l’objet physique et à sa distribution (transport, grossiste, boutique, etc.). Maintenant qu’il y a les plateformes de distribution en ligne (iTunes et Beatport, pour les solutions légales, The Pirate Bay et les fichiers .torrent pour le reste), le coût est beaucoup plus faible (administration de ces sites, stockage en ligne et bande passante, en gros).

L’offre est beaucoup plus riche, et la mauvaise nouvelle c'est que la musique merdique est d’autant plus facile à vendre qu’il n’y a pas de sélection en amont. La bonne nouvelle c'est que cela permet une véritable démocratisation de la musique: tous les genres, tous les formats et tous les thèmes sont distribuables à un coût très faible. Si vous aimez de trashcore satanique chanté en finnois, en cherchant bien vous allez en trouver. Si vous préférez la country music philippine, avec Google et Google Translate vous allez trouver les bon fichiers .torrent sur des sites philippins. C’est à vous d’avoir confiance en votre propre jugement pour sélectionner ce qui est bon et ce qui l’est moins car personne n’y est vraiment chargé de séparer le bon grain de l’ivraie.

 

Si vous regardez le Top 100 d’iTunes par pays, vous vous rendez compte que la plupart des chansons populaires sont les même rengaines qu’on entend à la radio, et pour cause: quand il y a trop de choix, on finit par écouter les radios commerciales pour savoir ce qu’on devrait écouter. Cependant, ce Top 100 masque la «longue traîne», ces ventes faibles qui ne sont pas visibles mais qui comblent l’appétit de toutes les niches, de la musique de karaoké aux mix d’eurodance pour faire ses exercices d’abdominaux, de la musique de carnaval hollandais aux rééditions de la musique de votre enfance.

L’impression de nullité n’est donc qu’une impression: en fonction de vos goûts, il y a plein de choses bien, il faut juste ne pas se laisser aveugler par la médiocrité du Top 100.

 

Enfin, malgré le changement énorme des outils de production et de distribution de la musique, nous sommes toujours victimes de notre ethnocentrisme. La musique est peut-être nulle sur les radios européennes, mais nous ne sommes pas la seule civilisation avec de la musique: l’ensemble de l’humanité produit et écoute de la musique. Nous ne sommes plus les seuls Terriens avec des ordinateurs et internet. Je suis assez en contact via notre label avec les États-Unis et le Japon pour savoir qu’il y a vraiment beaucoup de gens qui font de la musique, partout dans le monde. Cela veut dire qu’il y a des millions d’heures de musique merdiques qui sont produites chaque année, mais aussi des millions d’heures de musiques fantastiques.

Pour l’instant, la plupart des peuples sont encore concentrés sur la partie du réseau internet qui parle leur langue et correspond à leur culture actuelle, mais beaucoup des adolescents prennent Google Translate et le libre envoi des fichiers musicaux pour un acquis irréversible. Alors que nous avons été élevé dans des marchés musicaux très contrôlés et assez fermés, liés à notre culture nationale et aux quelques cultures voisines (pour nous: européennes de l'ouest et américaine), les adolescents d’aujourd’hui partagent leurs goûts au niveau mondial. 

Là encore, la relative nullité des musiques passées sur les radios nationales ne fait que cacher l’extraordinaire diversité des créations de qualité et de consommations musicales.

 

Pour résumer donc: les changements technologiques font que les coûts de production et de distribution ont baissé, et que le monopole des maisons de disques a été brisé. Se cantonner aux musiques passées sur les radios ou dont on parle dans les journaux n’est pas le bon moyen de mesurer la créativité musicale actuelle, en dehors de toute considération esthétique. Continuons...

 

 

Culture favorable, misère et élite compétente

 

La deuxième hypothèse est celle des conditions sociales de production. C’est un peu plus complexe. Pour produire de la musique fabuleuse de façon massive, il semble qu’il faut accumuler un certains nombre de critères socio-politiques: culture collective, misère collective et élite compétente. 

 

Certaines nations ou communautés sont importantes musicalement parce qu’y règne une culture où la musique est importante et est pratiquée par tous, ce qui permet aux talents d’éclore plus facilement. Quiconque a été dans une famille noire américaine ne peut qu’être fasciné par la présence continuelle de musique tout le temps: à la télé, à la radio, à l’Église, en famille, avec les amis. Les membres de la communauté ont un accès continuel et de qualité à la musique noire américaine traditionnelle. Tout le monde est DJ, danse et chante sans avoir à être un freak ou un artiste torturé. Aaron-Carl me racontait qu’il avait du mal à être pris au sérieux par sa famille quand il disait qu’il était chanteur et DJ et que les fins de mois étaient parfois difficiles : tout le monde y est chanteur ou DJ, big deal, just get a normal job like anybody else.

 

L’éducation musicale en Grande-Bretagne semble plus complète et moins coincée que celle qu’on peut recevoir en France. La musique est partout, du classique à la pop, et le résultat est que même les groupes britanniques moyens sont d’un niveau impressionnant. À l’inverse, en Hollande la musique est réservée aux clubs et aux cafés, et sa pratique est considérée comme une perte de temps et d’argent. La culture hollandaise décourage de fait la pratique musicale et les conséquences sont évidentes: la production musicale y est faible et d’un niveau lamentable.

 

 

Un deuxième facteur social est la misère collective. Quand avec Didier Lestrade nous étions à Soweto il y a quelques années, nous avions été vraiment surpris par la beauté et la gentillesse de la musique que les gens y écoutent alors que la vie y est très dure, entre la pauvreté, le sida, les violences et un apartheid qui n’en finit jamais vraiment. Au même moment, en Europe, la bulle spéculative battait son plein et les Européens écoutaient de l’électro monstrueuse, faite de sons concassés et agressifs, sans construction mélodique digne de ce nom. On dirait que quand les temps sont durs, la musique est belle, et que quand la vie est facile la musique est laide. Intuitivement, on peut comprendre: quand on vit à Detroit ou à Soweto, qu’on galère, que la vie est dure et que l’espoir est ténu, élever son âme en musique n’est pas un luxe mais une nécessité. La Jamaïque est un endroit terrible, mais cette île reste une des sources musicales mondiales incontournables. À l’inverse, la Suisse et la Hollande sont des endroits trop agréables (relativement aux autres pays) pour que les gens passent leur énergie à produire de la musique vraiment belle, parce que le besoin y est moindre. Si cette hypothèse s’avère juste, je pense qu’on peut s’attendre à des musiques magnifiques en provenance du Sud de l’Europe, tant ces pays ont été touchés par la crise et ne sont pas sortis de l’auberge.

 

 

Un troisième facteur social est le rôle de l’élite. La magie de la bossa nova est le produit de la rencontre entre Debussy, la pop américaine, les musiques africaines apportées par les esclaves, la musique catholique portugaise, la nouvelle vague... En plus d’imaginer la bossa nova, il a fallu la produire, la développer, la distribuer. La musique noire américaine qui est consommée dans le monde n’est pas la musique qu’on trouve dans les ghettos ou dans les églises noires, mais un mélange de musique des rues, de pop, de techno européenne, de littérature américaine, de provocations politiques et de publicité bien ajustée. Son succès tient aussi au travail d’une élite culturelle américaine qui produit quelque chose qui marche mais qui n’est pas que le son du ghetto.

 

Le contre-exemple parfait est encore une fois la Hollande, où il n’y a pas d’élite culturelle à proprement parler, juste une élite marchande qui importe des biens tout prêts d’ailleurs: personne ne fait l’effort d’y réaliser une synthèse entre différents genres locaux et étrangers pour produire quelque chose d’intéressant. 

 

 

Die Antwoord et la mort du rap

 

Quand on considère ces trois facteurs culturels, on comprend mieux le succès des Sud-Africains de Die Antwoord: ils sont issus de l’élite afrikaans et mélangent plusieurs genres musicaux et esthétiques avec des clés culturelles que tout le monde n’a pas forcément, ils ont accès à l’anglais, à la pop anglais et américaine, ils maîtrisent différentes genres musicaux locaux (que ce soit la musique traditionnelle afrikaans ou les multitudes de genres musicaux noirs dont nous n’avons jamais entendu parler ici), leurs contacts dans le milieu de l’art sud-africain leur donnent des outils esthétiques et culturels auxquels les groupes plus grassroots sud-africains n’ont pas accès. Enfin, ils maîtrisent mieux les codes internationaux de la promotion et de l’interview que les groupes noirs venant de Soweto, ce qui les aide forcément à s’exporter.

 

Surtout, ils apportent un humour et une déconstruction des codes du rap et du hiphop qui correspondent à un besoin social en temps de crise. Ma copine Natasha, une DJ canadienne assez connue à Amsterdam, parle de Die Antwoord comme la mort du rap: face aux Sud-Africains facétieux, les maisons de disques ne répondent que par l’escalade de la violence. Une fois qu’on a appelé tout le monde bitch et qu’on a parlé de toutes les positions de cul possibles et des façons de buter les autres, il faut passer à quoi? Au nettoyage ethnique? Au rap pédophile? Ce mouvement ultra-violent du rap n’est même pas celui qu’on écoute dans les ghettos, il correspond à la décadence de la bulle spéculative, lorsqu’il y avait trop de dollars, d’euros et de cocaïne et que les attachés de presse se sentaient coupable pour tout ce gaspillage. Maintenant que tout le monde est au chômage ou a peur d’y être, on n’a pas envie de se faire appeler bitch, on veut des choses qui nous font rire, qui nous élèvent ou qui sont belles.

 

Pour résumer: pour avoir des chances de faire de la musique fabuleuse, il vaut mieux grandir dans une société où la musique est importante, où les conditions de vie sont telles que l’élévation par la musique est nécessaire, et où une élite peut faire la synthèse entre les traditions locales et le meilleurs des musiques venues d’ailleurs et en assurer la promotion.

 

 

K-pop et la périphérie 

 

Une dernière hypothèse est celle de la rotation inverse peuples-cultures. Elle est à prendre avec des pincettes car il y a plein d’exceptions, mais elle a le mérite d'être imagée et d'expliquer pas mal de choses. En gros, la tendance des peuples est d’aller chercher l’argent et leur bonheur vers l’ouest, ce qui fait que les mouvement culturels font le chemin inverse. Pour aller vite, dans un ordre chronologique et géographique, pensez Bagdad, Venise, Paris, Londres, New York, Chicago, L.A./S.F./Seattle, Tokyo, Séoul, Shanghai, Mumbai. Les gens émigrent vers l’ouest, et la culture se diffuse du centre mondial vers l’est.

Si on garde à l’esprit que le centre actuel du monde est quelque part entre Tokyo, Séoul et Hong Kong, on comprend l’impression de médiocrité qui se dégage de la musique européenne et américaine en ce moment: nous faisons de la musique de périphérie. Parce que nous sommes en train de retourner dans la périphérie, économiquement et politiquement.

 

En Asie, la pop coréenne, la K-pop, est un objet musical de désir intense qui touche un milliard de personnes environ. Madjid Ben Chikh, un des piliers intellectuels de Minorités basé à Tokyo, n’arrête pas de poster des vidéos de K-pop sur sa page Facebook: la langue coréenne sonne vraiment bien, ces jeunes sont vraiment beaux et en bonne santé et ont des fringues impeccables (Madgid: « avec une croissance de 6% par an, tout le monde a toujours des vêtements neufs, quelque chose qu’on a oublié en Europe »), les vidéos ont toutes des intros infinies en 3D pour montrer qu’il y a plein d’argent à dépenser, et il y a ce mélange de fraîcheur, de cool, de sexy et d'humour sympa et optimiste qu’on n’a plus vu en Occident depuis les années 1960. Madjid, encore: « Les Coréens sont en train de vivre leurs trente glorieuses, leur vie s’améliore vraiment et, forcément, ça se sent dans la musique. » Les Japonais sont jaloux des Coréens délurés et cool, les jeunes Chinois ne rêvent que d’être aussi bien fringués et d’avoir la même attitude que les stars de K-pop, et plus personne ne veut de musique européenne névrosée ou de rap américain tellement gonflé à la testostérone qu’il en est devenu ridicule.

 

Madjid a posté quelques vidéos chinoises qui sont aussi assez impressionnantes: le niveau technique et artistique est déjà celui de l’Occident, et ce n’est qu’un début. Je pense que la musique chinoise va probablement s’imposer dans la décennie qui vient, juste parce que les facteurs dont je viens de parler sont là: traditions musicales fortes, frustration sociale (il y a toute une génération de jeunes Chinois suréduqués qui est désormais au chômage), élite culturelle avec des outils intellectuels à même de faire la synthèse, moyens de production et de diffusion. Wake up, les iPhones et autres MacBooks sont fabriqués en Corée, au Japon et en Chine...

 

 

Sans être un expert dans tous les styles de musique de tous les pays, je pense donc qu’on peut essayer de comprendre the big picture dès lors qu’on a en tête certaines hypothèses (qui, comme je l’ai dit, sont par nature discutables). L’impression de médiocrité musicale qui règne en ce moment en Occident est probablement l’illustration de notre arrogance collective ces dernières années, lorsqu’on a cru avoir trouvé le moyen d’être riche indéfiniment et sans limite. Maintenant que nous commençons à comprendre notre situation réelle, il est peut-être temps de commencer à nous intéresser aussi aux musiques des autres. Vous savez, ces milliards d’humains à l’ouest de l’Océan Pacifique qui sont en train de devenir aussi « développés » que nous et qui, eux aussi, ont des ordinateurs et internet.

Et, comme c'est pratique, deux oreilles.


Laurent Chambon

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter

Partagez/EnvoyezPartagez / Envoyez Minorités