La musique noire est-elle trop mainstream ?

« La musique noire devrait contenir des commentaires sociaux », ce vœu pieux fut prononcé par James Mtume, leader et fondateur du groupe funk Mtume, dont le style qualifié de « sophistifunk » dégomma Thriller de Michael Jackson de la tête des charts avec le célèbre single Juicy Fruit. Cet ancien musicien de jazz et fan de Miles Davis se lamentait, à l’époque, de voir la musique noire s’orienter vers le crossover (appelé aujourd’hui mainstream) afin de séduire essentiellement un public blanc. 

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Essimi Mevegue

par Essimi Mevegue - Dimanche 26 décembre 2010

Journaliste et producteur chez la société de production Afrobiz Communications. Il était co-fondateur et rédacteur en chef du magazine Afrobiz. Il a écrit et co-produit le documentaire « Spike Lee Censuré En France ? » en 2009 et contribuait jusqu'à il y a peu à l'émission de radio Plein Sud sur RFI.

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« La musique noire devrait contenir des commentaires sociaux », ce vœu pieux fut prononcé par James Mtume, leader et fondateur du groupe funk Mtume, dont le style qualifié de « sophistifunk » dégomma Thriller de Michael Jackson de la tête des charts avec le célèbre single Juicy Fruit. Cet ancien musicien de jazz et fan de Miles Davis se lamentait, à l’époque, de voir la musique noire s’orienter vers le crossover (appelé aujourd’hui mainstream) afin de séduire essentiellement un public blanc. 

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rente ans plus tard, le président américain est noir, Michael Jackson est mort, l’ex-rappeur Will Smith est le plus puissant à Hollywood, Jay-Z s’affiche avec le nabab Warren Buffett en couverture du magazine Forbes et la musique noire n’a jamais été aussi crossover qu’en 2010. À tel point qu’elle est devenue l’élément essentiel de la culture mainstream. Beyoncé et Jay-Z forment le couple le plus puissant de l’industrie du divertissement ; la chanteuse Rihanna domine le classement des ventes de disques avec son dernier album et fait souvent la couverture des pages people et de mode ; Usher ne se contente plus seulement de retrouver le succès grâce à une musique orientée vers la pop/dance, il se lance aussi dans la production avec « la star de l’année », le jeune artiste pop Justin Bieber. Quant à Akon, il a tout simplement réussi le plus grand coup de l’industrie du disque de ces dix dernières années en investissant sur une jeune adolescente de New York, Stefani Joanne Angelina Germanotta qui deviendra Lady Gaga, la chanteuse pop qui vend le plus de disques actuellement.

Hormis la production, beaucoup d’artistes de musique noire collaborent avec d’autres venant de la pop, de l’électro et de la dance. Pharrell Williams s’est attaché les services de Daft Punk sur le dernier album de son groupe NERD, Nothing ; Snoop Dogg est venu prêter main forte à Katy Perry sur un single dance California Gurls, de même que le rappeur Flo Rida avec le DJ David Guetta sur le titre club Can’t Handle Me.

 

 

BIP + chanteuse blanche = succès

 

Mais le cas le plus emblématique de cette mutation vers le fameux crossover est le groupe rap Black Eyed Peas. Sous la pression de leur maison de disques, après l’échec commercial de leurs deux premiers albums, pourtant de bonne facture, le groupe décida de s'orienter vers une production plus pop/dance qui aura pour conséquence le départ de la chanteuse Kim Hill, qui ne se retrouvait plus dans cette nouvelle direction musicale. Elle sera remplacée par la californienne Stacey « Fergie » Fergusson. Les mauvaises langues diront que les BEP ont choisi une chanteuse blanche afin de mieux séduire un public blanc. Le succès est au rendez-vous, car à ce jour le groupe a vendu plus de 30 millions d’albums. Mais dans le milieu Hip-Hop beaucoup de voix s’élèvent pour qualifier le groupe de vendu. « Je me moque de ce que les gens peuvent dire sur nous à ce sujet, déclarait Fergie dans le magazine The Source. Les haineux me motivent et me donnent plus d’envie. »

 

Will.I.Am, le leader et fondateur des BEP est le moteur de cette transformation de la musique noire vers un son plus pop/dance que les radios pop et le public plébiscitent tant. Il est devenu le producteur incontournable de la musique populaire. Il a même pu imposer au monde le DJ dance/electro David Guetta qui, avec son dernier album One More Love, se paye le luxe d’avoir la crème des artistes rap et R&B du moment. Guetta a même produit en partie le dernier album de la chanteuse Kelis, qui a décidé de s’éloigner du R&B afin de séduire un public de night club et de rave party. Cette excursion n’a finalement pas été une grande réussite auprès des radios pop et risque de se retourner contre elle.

 

« Le terme "crossover" est une manière de se faire accepter par une radio blanche, disait déjà à l’époque James Mtume. Je n’en ai que faire. J’écris dans une vision noire et je me désole de voir ces artistes qui poursuivent un hit pop en changeant leur style, au risque de perdre leur public noir sans nécessairement en gagner un autre, blanc. »

 

 

Quand Kayne aide Taylor

 

Il y en a un qui suscite à la fois l’admiration et la controverse, c’est le producteur/rappeur Kanye West. Il a atteint un tel niveau de notoriété par ses frasques et ses déclarations qu’il a fait sortir de l’anonymat la chanteuse country Taylor Swift [1], qui jusque-là était connue uniquement aux Etats-Unis. Avec son cinquième album intitulé My Beautiful Dark Twisted Fantasy, Kanye West a tout simplement réalisé le disque rap (pop ?) de l’année 2010. Pour le journaliste et producteur américain Nelson George, « L’album de Kanye n’est pas le meilleur disque de Hip-Hop que beaucoup veulent nous faire croire. Il le considère peut-être comme le meilleur album pop de l’année. » Cette affirmation sur sa page Facebook, a provoqué un véritable débat concernant le positionnement de Kanye West.

 

Ce dernier est-il un artiste Hip-Hop ou pop ? Pour l’humoriste américain Chris Rock qui participa à ce débat, il observe Kanye West comme une combinaison de Madonna et du rappeur Ice Cube en raison de ses déclarations sur Bush [2] et Taylor Swift. Il le met au même niveau sur le plan de l’engagement que le rappeur Krs One. Même s’il qualifie Kanye de talentueux producteur, Nelson George lui reproche son narcissisme et la pauvreté de ses paroles. Car pour le journaliste « Le fait d’être en colère contre Bush ou contre la récompense de Taylor Swift et d’écrire des chansons au sujet de coucher avec des stars de porno blanches ne fait pas de lui un révolutionnaire. Je pense que la prise de conscience de ses propres faiblesses fait de Kanye West quelqu’un de plus intéressant que la moyenne des rappeurs. Ça lui donne plus de choix à explorer sur le plan des paroles. C’est un grand producteur et arrangeur. Je le respecte comme artiste, mais il y avait des moments, en écoutant son dernier album, où j’aurais voulu supprimer les paroles et je n’avais jamais ressenti cela avant de lui. À part le titre Power, sur certains morceaux de son album, il se regarde le nombril. »

 

Kanye West symbolise aujourd’hui la complexité de la musique noire à satisfaire un large public tout en ne se coupant pas de sa base. Un positionnement qui risque de finir comme le funk qui en voulant faire absolument du crossover s’est transformé en musique de nightclub avec des textes insignifiants pour satisfaire un public qui ne s'est jamais soucié des revendications du peuple noir ou qui n’en a simplement rien à faire. Mais à l’instar de Kanye West, il est possible de faire de la musique mainstream sans pour autant baisser sa culotte.

 

(More on Kanye and fame)


Essimi Mevegue

Notes

[1] Pendant la cérémonie des MTV Awards en 2009, Kanye West interrompt Taylor Swift qui venait de remporter un trophée, pour dire que c’est la chanteuse Beyoncé qui le méritait.

[2] Lors d’un gala de soutien aux victimes de l’ouragan Katrina, Kanye West déclare que George Bush s’en fout des Noirs.

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