On m'a oublié dans Black Blanc Beur

Voici mon petit témoignage. Je suis incapable d’être aussi négatif et mordant que Nasha Gagnebin, ni de centrer mon propos exactement autour de ma couleur de peau. Je vis mon identité autrement. Je vais éviter de construire des petites théories sur la manière dont les gens me perçoivent, parce que ça ne me plaît pas beaucoup.

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Asven Gariah

par Asven Gariah - Jeudi 16 décembre 2010

Né en 1985, passionné de musiques nouvelles, ingénieur.  

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Voici mon petit témoignage. Je suis incapable d’être aussi négatif et mordant que Nasha Gagnebin, ni de centrer mon propos exactement autour de ma couleur de peau. Je vis mon identité autrement. Je vais éviter de construire des petites théories sur la manière dont les gens me perçoivent, parce que ça ne me plaît pas beaucoup.

C

omme Nasha, je cumule plusieurs particularités. Je suis d’origine mauricienne pur sang indien, je suis gay, je suis issu de Seine-Saint-Denis, j’ai suivi ma scolarité avec deux années d’avance. Une manière de décrire ce qui me différencie. On ne peut pas tellement me plaindre. Je suis ingénieur des ponts et chaussées. Je n’ai jamais vécu en HLM. J’ai deux parents qui ont toujours travaillé, qui gagnent correctement leur vie sans avoir fait d’études, et qui m’ont toujours soutenu. Même si je ne pratique aucune religion, je me sens protégé. Je sais que j’ai une chance incroyable.

C’est cette position avantageuse qui me permet d’être fier de mes spécificités. J’ai de bonnes cartes en main pour réussir socialement, et l’île Maurice, bien que presque entièrement composée de descendants lointains d’esclaves, ça évoque plus un coin de paradis qu’un ensemble de communautés opprimées. Je joue de mes différences. J’aime bien me distinguer. Comme je ne porte pas de tare particulière, ça peut parfois donner l’impression que je prends les gens de haut. Peu importe. Quand on est gay, il est sain de reconnaître sa part de narcissisme, que cela apparaisse aux yeux des autres comme un manque à combler ou de la pure prétention. Plus simplement, je me dis: quand tu as la chance de pouvoir t’exprimer, rire et provoquer les gens librement, fais-le à fond, c’est un devoir.

 

Jusqu’au bac, j’étais plus jeune de deux ans que mes camarades. Si j’étais peut-être en léger décalage, je n’étais pas vraiment mis à l’écart. Quand je revois mes photos de collège, cheveux gras, boutonneux, grassouillet, lunettes improbables, ça m’étonne beaucoup. Je n'étais pas le plus populaire non plus. J'étais mauvais en sport et je ne plaisais pas aux filles, c’est clair. J’ai souvent cherché à mettre une croix sur ces années d’adolescence et cette image de moi-même, pas catastrophique ni martyrisée, mais assez morne. Heureusement, j’ai trouvé mes forces et ça ne m’a pas rendu complètement aigri.

 

Dans mon collège et mon lycée publics de Seine-Saint-Denis, il y avait peu de Français de souche. Ça ne m’avait pas gêné d’avoir une couleur de peau différente des groupes les plus représentés, c’est-à-dire de n’être ni portugais, ni arabe, ni noir, ni chinois, pour dire les choses grossièrement. Tout de même, le cliché de banlieue « black, blanc, beur », qui a peut-être évolué depuis, ça m’énervait. L’impression que les asiatiques avaient d’emblée un statut moins légitime, moins fort, moins pertinent que les autres, un peu « On pensera à vous, mais plus tard ». « Black, blanc, beur » est une étiquette toute faite qui se veut à la fois antiraciste et universelle. Comme tout ce qui doit séduire instantanément et être martelé sans difficulté, ça suit une logique de simplification: on se limite à un cliché d’Arabes et de Noirs, et on écarte ce qui ressemble à des exceptions. C’est répugnant. Cela dit, quelle influence ça a eu sur ma vie au jour le jour ? Aucune. On se mélangeait, et ce n’était pas l’appartenance ethnique qui définissait qui traînait avec qui.

 

 

Les Indiens n’existent toujours pas à la télé française. Pas de stéréotype, pas de rôle. Alors on se tourne vers d’autres références. En famille, ça ne nous empêche pas de rester fortement attachés à notre culture. Je suis moi aussi convaincu que cet oubli dans les médias, c’est effectivement très français. Regardez Bollywood: aujourd’hui, toute l’Afrique adore ça.

 

 

C'est à la fois perturbant et grisant d'écrire sur ces années. J'en garde aussi des souvenirs intimes et décisifs. En quatrième, j’ai pris conscience que je me masturbais en pensant à des garçons, et que ça s’appelait homosexualité. Ça m’a fait peur, et j’espérais que ça me passerait. Je me rappelle avoir kiffé sur quelques racailles (j’aime bien ce mot), à une époque où Citébeur n’existait peut-être même pas, et où je n’avais pas internet. C’est drôle quand je vois aujourd’hui la proportion que ça prend dans l’érotisme gay, même chez des personnes qui n’ont jamais baigné dans cet univers au jour le jour. Il y a une part que je comprends. Dans ce milieu où on ne manque jamais de se défendre d’être un pédé, il reste toujours un petit espace pour l’ambiguïté: certains ont l’honneur de se faire appeler « beau gosse », ça cherche le contact physique l’air de rien, ça se claque parfois la bise.

 

Au lycée, je me rappelle d’un grand mec kabyle bien sculpté, pas mauvais mais un peu craint, et de ses potes du même gabarit, qui avaient l’habitude de réellement s’agripper quand il se parlaient, face à face, regards perçants, avec une proximité fascinante, en tenues assez sport. Le genre de scènes viriles et sensuelles qui nous font décoller avant l'acte (jamais réalisé, même pas le moindre début de pelle, duh). Je ne suis pas complètement naïf, je sais bien c’est la face sombre de ces fantasmes et toute l’imagerie délirante qui va avec qu’on connaît le plus. Pourtant les mecs de cité vraiment sauvages et irrécupérables, quand on les a vus, on sait que ça n’est pas excitant du tout. Ce qui est tragique, c’est que ça ne me renvoie pas à la meilleure partie de ma vie, puisque je n’ai eu mon premier rapport sexuel qu’à 22 ans. On ne peut certainement pas mettre en cause ma couleur de peau. Depuis je ne laisse plus les maths détruire toute ma vie.

 

Changement de décor à présent. À partir de maths sup, j’ai dû fréquenter Enghien-les-Bains et Neuilly-sur-Seine. Je me suis adapté à ce monde majoritairement blanc, aux codes complètement différents. Mes années suivantes en école d’ingénieur, c’était le même cadre. Au tout début, ça m’avait renvoyé en pleine figure une image d’injustice sociale. Une image violente, blessante, que j’exagérerais à peine de rendre plus dramatique que mes souvenirs d’adolescent en banlieue, puisque j’avais déjà l’impression d’une victoire énorme sur les années passées en accédant à ces études-là. Avec le recul, je comprends que l'attitude provocatrice et immature qui me colle à la peau vient en partie de cette image-là, de la frustration qu’elle génère. Je sais que j’avais tendance à sortir ridiculement de mes gonds quand on appuyait sur ce bouton-là. Exemple: un jeune homme ambitieux, franchement marqué à droite, surtout par sa mèche, provocateur à sa manière, qui ne se gênait pas pour sortir ses phrases à la « les mecs de cité, c’est tous des blaireaux ». Pourquoi m’étais-je vexé ? Pour l’insulte à mon milieu ? Je cherche assez peu à « représenter » le 93, et ça ne m’était pas destiné directement. Ou plutôt, justement, par peur qu’on me remette le nez dans ce milieu alors que je cherchais à m’en détacher ? Que dire du « Oui mais toi tu es différent »?

 

 

À côté de ça, c’est un milieu plus à l’aise avec l’homosexualité. C’est là que j’ai commencé à ne plus cacher que j’étais gay. Les hétéros jouaient beaucoup avec moi, chose impensable si j’étais resté en Seine-Saint-Denis (enfin, j’en sais rien). Je n’ai été confronté à des scènes d’homophobie que rarement, rien de traumatisant ou de significatif. Pas la peine de relier ça à l’univers de cité: c’était à chaque fois des Blancs un peu traditionnels. Dommage, d’autres catholiques moins stressés du pantalon beige m’avaient laissé une bien meilleure impression. Je tiens à dire que les articles de Minorités sur le racisme et l’islamophobie latents chez les gays me font très plaisir. Les quelques musulmans hétéros que j'ai côtoyé récemment, si ce n’est pas nécessairement avec eux que je discute cul, m’ont toujours respecté et soutenu, notamment après ma sortie du placard (en janvier). Les élèves en très grande majorité n’avaient donc aucun problème avec ça. Ce que j’appréciais le plus, c’était les petites blagues à la con qu’on sortait régulièrement sur le sujet. C’est bon signe. Sauf qu’une école d’ingénieur, c’est très, très loin de donner un échantillon représentatif correct de la société en général.

 

J’ai certainement amené les gens vers moi grâce à mes particularités. On séduit tous les gens de manière différente. Ça ne signifie pas que les rapports sont faussés et ça ne me pose aucun problème. Ça me rappelle qu’une année, un type était le seul Noir de sa promo (ou presque sinon). Il a été sympathiquement accueilli, sauf que certains en faisaient régulièrement des tonnes pour l’intégrer. À sa place j’aurai pété un câble devant ces attitudes forcées, je l’avoue. On m’a déjà fait remarquer que j'ai mon ego démesuré, et c’est parfois utile dans ce milieu: les gens oublient vite de te faire des traitements de faveur parce que tu n’as pas la même couleur qu’eux, et les amitiés et confrontations n’en sont que plus intéressantes. Je ferai sans doute moins le malin quand je me lancerai sur le marché du travail, certes (là, je prépare une thèse). On a le droit de penser que j’aurai dû profiter de ces années d'école pour revendiquer plus d’où je venais. Malheureusement, si je peux avec plaisir me moquer de ce milieu qui parle de « Blacks » en balbutiant et pas de Noirs, je ne peux en revanche pas faire grand chose pour réduire les inégalités sociales.

 

Je termine sur une note légère (si on met de côté l'incapacité à construire des relations et la multiplication des plans sans lendemain, OK). Nasha parle de ces problèmes de groupes ethniques sur les chats. Sur l’appli iPhone Grindr, je n’ai effectivement pas trouvé la catégorie « Indian » et j’ai mis « other ». C’est regrettable, mais ça ne m’empêche pas de rencontrer des mecs et de m’amuser. Ceux qui, par exemple, ne visent que les Arabes ou les Noirs, ça existe. Pas vraiment les mecs les plus sympathiques du monde, même s’il s’agit juste de tirer son coup. Tant mieux, j’ai un faible pour la courtoisie. Je n’ai aperçu personne qui visait les Indiens de cette manière, en France en tout cas. Ce n’est pas pour autant que je me sens invisible ou indésiré.

 

Qui veut d’un Autre ? Les gens intéressants. Tout est dit.


Asven Gariah

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