Un conte populaire

Une vieille vivait avec sa petite fille dans une pièce minuscule bâtie de matériaux de fortune sur la terrasse d’un des plus grands hôtels de la ville de Larache. C’était une ancienne chambre que le père de l’actuel patron de l’hôtel avait fait construire pour lui car, de son enfance passée dans la montagne, il avait gardé l’habitude de dormir le plus près possible du ciel. 

filet
François Vergne

par François Vergne - Samedi 11 décembre 2010

François Vergne est l’auteur de trois romans parus chez Gallimard, Seine-Saint-Denis (2001), Vie Nouvelle (2005) et La Piscine naturelle (2007). Il vit actuellement à Tanger, au Maroc. 

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Une vieille vivait avec sa petite fille dans une pièce minuscule bâtie de matériaux de fortune sur la terrasse d’un des plus grands hôtels de la ville de Larache. C’était une ancienne chambre que le père de l’actuel patron de l’hôtel avait fait construire pour lui car, de son enfance passée dans la montagne, il avait gardé l’habitude de dormir le plus près possible du ciel. 

L

a vieille s’était installée ici à peu près trois ans auparavant, traînant avec elle une petite fille qu’elle avait présentée comme la seule survivante de la famille après un accident d’autocar qui, alors, avait fait grand bruit dans le pays, et puis rien ne s’en était ensuivi : la route avait été laissée en état et les autocars roulaient toujours aussi vite ; avec elle, elle avait un sac de voyage rempli de vêtements en désordre, de vieille bouteilles en plastique, d’ustensiles de cuisine et de chiffons sales.

Elle avait d’abord mendié la pièce, prétextant qu’elle n’avait aucun argent pour payer, et aucun qu’elle pourrait gagner, mais le patron était resté inflexible –pourquoi lui faire l’aumône ? elle ne pouvait pas travailler comme tout le monde ? et d’ailleurs il ne la connaissait même pas, pourquoi est-ce qu’il ferait cela pour elle ? car comme tous les habitants de la ville il se méfiait de la ruse des gens de la campagne, de la racaille inéduquée et brutale descendue tout droit du bled le ventre vide et qui apportait avec elle ses mauvaises manières, passant son temps à mendier au lieu de chercher un travail- et, cessant d’elle-même ses jérémiades, elle avait sorti de sa poche un billet de deux cent dirhams, promettant que ce serait la somme qu’elle remettrait chaque mois pour prix du loyer. C’était une somme exorbitante, car, dans l’état où était la chambre,  jamais elle n’aurait pu être louée à aucun client, ou alors, peut-être, à un de ces rares étrangers qui levaient de très jeunes garçons aux alentours du port, ou sur les fêtes foraines en été, et qui n’avaient pas d’autre endroit où les emmener ; mais les étrangers étaient de plus en plus rares dans la ville, préférant s’établir à Essaouira, à Asilah ou même à El Jadida, des villes plus propres où ils se retrouvaient entre eux et où ils jouissaient de tous les conforts, et il ne s’en servait même pas comme remise pour les cuvettes et les pinces à linge que les femmes de chambre remontaient tous les jours des étages inférieurs pour étendre les serviettes et les draps. Mais la vieille, aidée de la petite fille qu’elle avait emmenée avec elle, avait tout remis en état, lavant les sols, les vitres, plaçant des rideaux aux fenêtres pour lutter contre les vents d’hiver, et d’elle-même elle était même parvenue à remonter la porte sur ses gonds et à y clouer de vieilles planches pour en boucher les trous les plus importants. Fait étrange pour une vieille qui n’avait plus rien à craindre à son âge, et qui plus est sur cette terrasse où sauf les employées de l’hôtel personne n’allait jamais, elle fit installer sur cette même porte trois gros cadenas en métal doré dont elle gardait toujours les clés sur elle.

 

Tous les matins depuis son installation, avant que les premiers clients soient levés, la vieille, accompagnée de la petite fille, descendait discrètement les marches de l’escalier principal pour aller au marché ; elle était dure au marchandage, économisant le moindre dirham, se plaignant du prix de tout, et exigeant pourtant les meilleurs fruits, les plus beaux légumes, et elle se fit bientôt une réputation désastreuse malgré cette jolie fillette qui l’accompagnait et qu’on plaignait de devoir vivre avec une méchante vieille comme elle ; elles ne s’attardaient jamais pour causer avec quiconque, s’en revenant le plus rapidement possible chez elles ; la vieille portait les fruits et le pain, les bottes de persil, de coriandre ou de menthe, et la fille le panier avec les légumes et la viande, peinant sous le poids du panier, la démarche embarrassée, le dos voûté, et se faisant des marques sur les mains à cause de la morsure des anses.

 

Elles suivaient toujours le même itinéraire, et jamais elles n’allaient sur la corniche, où se retrouvent les amoureux, jamais ne descendaient vers le port pour avoir le meilleur poisson, jamais ne s’arrêtaient sur les trottoirs ou la grande place circulaire où sont les plus grands cafés, et la vieille ne saluait jamais personne.

 

 

II

 

Cependant la jeune fille grandissait et elle avait de si beaux yeux, de si belles mains, un si beau visage, que quelque précaution que prît la vieille pour la dérober aux regards, les hommes de tous âges avaient deviné sa beauté et la désiraient ardemment dans le secret de leur cœur. Ils plaisantaient la vieille parfois –alors, quand est-ce qu’elle allait enfin la libérer ? qu’est-ce qu’elle craignait ? les hommes eux aussi ne savent-ils pas donner le miel ? est-ce elle, avec ses vieux seins flasques et ses mains plus sales que le goémon qui souillait les rochers sur la plage, qui allait lui faire connaître le meilleur de la vie ? Ne voyait-elle pas comme elle était pâle ? que ses poumons avaient besoin d’un autre air que l’odeur fétide de sa bouche, de ses aisselles, de son vieux con d’ânesse qui puait même à travers ses voiles ? - et comme elle invoquait Allah pour les faire taire ils se mettaient à rire et se montraient de plus en plus grossiers, et alors tantôt la vieille crachait par terre et les invectivait, les appelant fils du péché, maudissant leurs pères, leurs mères, leurs grands-parents et tous leurs ancêtres, et tantôt les menaçait d’aller se plaindre à la police, et toujours elle se vengeait sur la jeune fille en prenant prétexte du moindre geste un peu hésitant qu’elle faisait -un moindre mouvement de tête, un regard trop appuyé, un recul à peine marqué- pour l’accuser d’un manque à la soumission qu’elle lui devait et la terroriser en l’accablant d’injures elle aussi et en la faisant avancer brusquement devant elle.

 

Elle était tout essoufflée et elle claudiquait en montant les escaliers qui menaient à la terrasse. Et alors que, rentrées toutes les deux et la porte soigneusement fermée, se répandaient les odeurs de cuisine sur la ville, on entendait la vieille qui, prise de rage, suffoquait dans sa colère, et la jeune fille qui poussait de longs cris plaintifs et qui pleurait. Puis tout redevenait silencieux hormis les battements du vent sur les draps que les femmes de ménage de l’hôtel avaient mis à sécher, les cris des enfants dans la rue, un coq qui, en plein midi, se mettait à chanter, comme si la pièce avait été là toute seule en hauteur sous le bleu et la lumière aveuglante du soleil, habitée par personne sinon par l’esprit des lieux -de l’immeuble, de la ville à ses pieds, des landes piquées de chardons au bord de l’océan, des forêts d’eucalyptus qui poussaient au-delà de Lixus, ou, peut-être, celui, plus silencieux et plus secret, de l’homme qui jadis l’avait construire et qui y avait dormi jusqu’à sa mort. Elle était assaillie parfois, aux grandes tempêtes d’équinoxe, par les vents humides qui soufflaient du large, les odeurs violentes qui remontaient des rues, les cris des jeunes hommes qui réglaient leurs comptes après avoir fumé trop de kif ou bu trop d’alcool, les interventions brutales de la police, la noirceur intense de la nuit.

 

C’était l’heure où les cafards sortaient du sol et escaladaient les murs dans la vieille médina, fuyant en désordre au moindre bruit de pas, à la moindre flamme d’un briquet, au moindre point rouge d’une cigarette qui brûlait dans la nuit aux lèvres d’un mauvais garçon.

 

Des adolescents langoureux, de tout jeunes hommes à peine sortis de l’enfance, attendaient sur le pas d’une porte, dans un renfoncement de l’obscurité, ceux-là qui passaient et qui fumaient, espérant d’eux qu’ils les mêlent à leurs plaisirs, les fasse entrer dans la communauté des adultes en reconnaissant qu’ils avaient besoin encore d’être guidés comme des enfants.

 

Et dans les bordels éclairés à la bougie, les bordels populaires perdus dans l’entrelacs des ruelles qui descendaient vers le port, les prostituées se mettaient le fard qui ferait paraître plus blanche leur peau, le rouge qui rendrait plus pulpeuses leurs lèvres, le khôl plus noirs leurs sourcils, le parfum plus désirable leur chevelure et leur peau ; et quand l’une d’elle, la plus jeune, la plus belle parfois, ou celle qui chez elle avait laissé un enfant qui l’aimait encore et qui bientôt aurait honte d’elle, était prise de dégoût pour sa vie, menaçant de partir, de tout quitter, les autres se rassemblaient autour d’elle et pour la consoler elles lui faisaient contempler l’image de son visage dans un miroir au verre piqueté de taches qui renvoyait à peine la lumière.

 

 

III

 

Un des garçons de la ville, qui avait à peine seize ans au temps où se déroule cette histoire, était plus langoureux, plus sensuel qu’aucun de tous ceux qui peuplaient alors la ville.

 

Il avait appris à faire l’amour à douze ans, dans les bras d’un voyou, un vaurien des rues qui fuyait une affaire obscure qu’il avait laissée derrière lui à Tanger. Le voyou avait la peau encore très douce quoiqu’il eût des cicatrices aux avant-bras et un entaille sur le torse, et le garçon fut aussitôt fasciné par la grosseur de son sexe, un sexe épais, puissant, plus brun que le reste du corps du voyou, et après plusieurs nuits où le voyou l’avait fait jouir en le masturbant et en lui suçant le sexe, il apprit à en faire autant et il se laissa bientôt sodomiser, tout son corps tremblant sous l’emprise du voyou qui lui caressait les seins et s’était mis à l’embrasser dans le cou alors qu’il accélérait ses mouvements. Quant à lui, tout était miel encore comme c’est de fait sur un corps de l’âge qu’il avait alors, et le voyou, qui pourtant désirait les femmes et recherchait leur compagnie, aimant leurs soupirs quand elles jouissaient, leurs bavardages inconsistants, leurs bijoux et leur maquillage –et même le fiel noir qui sortait de leurs bouches quand elles le traitaient de vaurien et lui reprochaient de vivre sur leur argent et de tout dépenser pour ses plaisirs, son vin, son kif, les bougies dont il s’éclairait pendant la nuit pour écrire des poèmes d’amour à même les murs de la pièce en alcôve qu’il habitait ou chanter avec ses amis- l‘aima comme il eût fait d‘une jeune fille.

 

Mais le voyou était reparti pour Tanger depuis longtemps et l’adolescent avait pris lui-même un plus jeune amant, un garçon de treize ans qui allait au collège et à qui ses parents donnaient de l’argent pour s’acheter des friandises après les cours. Il l‘avait attiré la première fois dans les ruines de la Kasbah un soir d’octobre où le vent sifflait de la mer, lui disant qu’il avait quelque chose à lui montrer qu’il n’avait jamais vu auparavant tout en lui flattant le cou et en lui faisant des compliments sur la beauté de son regard, ce qui du reste était vrai, et il avait pris la main du garçon pour lui faire toucher son sexe à travers l’étoffe de son pantalon. Un très mince duvet lui recouvrait le bord supérieur des lèvres. Il aima le garçon comme le voyou l’avait aimé ; il aimait la douceur de sa peau encore imberbe, et il aimait le goût de ses lèvres et les baisers du garçon qui, comme lui jadis, recherchait la tendresse dans son plaisir, et pourtant il savait qu’il devait rester dur avec lui s’il voulait le garder et il lui faisait sucer son sexe jusqu’à l’étouffer, le lui laissant longtemps dans la bouche après qu’il eut éjaculé. Le garçon lui donnait de l’argent, et un jour il lui rapporta des bracelets en or pur qu’il avait volés à sa mère, et lui il lui offrait des bagues au dessin naïf, de petits bracelets en cuir marqués à son prénom ou au sien, des carrés d’ambre synthétique qui lui coûtaient trois sous, tout ce qu’il avait, lui faisant jurer en le regardant bien droit dans les yeux, comme il aurait parlé à une femme, de garder les bagues à ses doigts, les bracelets à ses poignets, de se parfumer les aisselles avec les carrés d’ambre ; et c’est ainsi que le garçon, à force de faveurs et de persuasion,  se donna complètement à lui un jour où, profitant de l’absence de ses parents, il l’avait invité chez lui après sa journée d’école. Il regardait tout ce que possédait l’enfant. Il s’imaginait avoir cette vie lui aussi : un ordinateur, une étagère avec des livres, des rideaux aux fenêtres, une bonne qui lui aurait fait des crêpes dorées au beurre pour le goûter, peut-être une mère bonne et aimante et pas sa vie à lui qu’il passait désormais seul, ne rentrant chez lui que, lorsqu’après avoir erré plusieurs jours sans manger à sa faim, ce qui arrivait rarement, il devait subir les lamentations de sa mère, et les invectives de son père qui levait encore la main sur lui pour le frapper. Il l’avait attaché un jour par les pieds et suspendu la tête en bas pour le frapper parce qu’il avait perdu son cartable au retour de l’école. Il était nu. Il passa la nuit entière dans cette position, ses blessures exposées au froid de l’hiver et à la pluie qui, cette nuit-là, était tombée continûment du ciel. Oh non, non, pour rien au monde il ne renoncerait à sa liberté, il était fier d’avoir pu se débrouiller seul et fier de ce corps qui était devenu enfin le sien, fier de son sexe, il était devenu un homme, et il se sentit plein d’un amour décuplé pour l’enfant quand s’étant  introduit au plus profond de lui il put sentir la jouissance de l’enfant qui, dans les tremblements dont il était pris, ne faisait plus qu’un avec son propre corps,  car il se sentait plein de force, une force qu’il pouvait enfin dispenser sans retenue car il sentait qu’elle provenait du plus profond de lui-même et que jamais la source ne s’en tarirait.

 

 

IV

 

C’est un jour d’avril où le soleil brille déjà très haut dans le ciel. C’est un dimanche. Des gens sont allés à pied, en voiture, dans des charrettes tirées par des ânes, pique-niquer dans la campagne alentour. Sous les eucalyptus le chemin est poussiéreux comme en plein été. La lumière est éclatante. Du fond de la forêt, cependant, du haut des collines qui barrent l’horizon et cachent les premiers sommets, là-bas à l’est, où poussent la sariette et le thym sauvage, souffle un air froid par intermittence. Le soleil brûle la peau du visage et pourtant on a froid encore en-dedans. Le visage des hommes, celui des garçons, est déjà bronzé mais la peau de leur torse, entrevue à la faveur d’un blouson entrouvert aux heures où le soleil est le plus chaud dans la journée, est restée toute pâle, offrant cette impression de fragilité qui semble si contraire à la grossièreté affectée de leur propos, à la rudesse de leurs voix.

 

Les enfants sont excités par cette lumière nouvelle, ces odeurs de vie –les poissons tout frais, le sang des poulets qu’on égorge devant le client, la menthe à peine cueillie et encore toute fraîche de rosée, le persil à grandes feuilles et le coriandre- que le printemps exacerbe, et par cet air de disponibilité de tout pour tout et de tous pour tous qui, pendant l’hiver, s’était retranché derrière les murs froids des maisons, subsistant seulement par poches çà et là, à la faveur d’une journée particulièrement douce annonciatrice de ces jours enfin arrivés.

 

La vieille et la jeune fille s’en revenaient du marché aux légumes et traversaient la place ovale en retrait de la grand-rue où, en retrait sous des arcades, des boutiques de matériel électrique, de vieux livres à la couverture usée, de meubles dépareillés, de chaussures usagées, de téléphones volés, de cuvettes multicolores et de produits ménagers de marques espagnoles, offrent leurs trésors aux chalands.

 

L’adolescent choisissait un nouveau slip et une paire de chaussettes dans un grand présentoir en osier dont tous les articles étaient annoncés à dix dirhams  quand il les vit passer à ses côtés.

 

Elle lui parut si belle, avec un air si modeste, si timide, si soumise qu’il en fut presque saisi de stupidité et que pas un instant il ne songea à la siffler comme font tous les garçons quand ils voient passer de jolies filles. Son cœur battait très fort. Elle avait la peau si blanche ! on aurait dit une européenne, une de ses filles qui se marient vraiment par amour et pas pour le salaire que l’homme ramène à la maison et qui dépensent tout en bijoux.

Mais qui étaient-elles, demanda-t-il au marchand ? Ils partageaient parfois une cigarette, un café au lait, un thé à la menthe, et il remplaçait parfois le marchand quand celui-ci allait à la prière, et le marchand lui dit où elles habitaient.

Le crépuscule, ce soir-là, fut lent et mélancolique, un vrai crépuscule de printemps, chargé du parfum de la première floraison des jasmins et des tabacs d’ornement dans les jardins, et c’est à elle qu’il pensa quand dans la nuit qui tombait il longea la rue bordée de villa où habitait son petit ami. Lui aussi un jour il habiterait ici, il travaillerait beaucoup, il irait à l’étranger d’abord, en Belgique, en Allemagne ou en France –ou alors en Suède, ils étaient très riches en Suède et ils n’étaient pas racistes comme les Français- et puis il reviendrait ici et il ouvrirait un commerce, oh oui il ferait tout pour une jeune fille comme celle-ci, elle serait patiente elle aussi, elle aurait confiance en lui, elle attendrait son retour, et il se voyait déjà dans ses bras, tous les deux dans un lit immense tout couvert de draperies soyeuses et multicolores comme on en voyait derrière la vitrine de Dounia Décor, sans rien imaginer de sexuel, déjà trop plein de respect pour elle.

Il essaya de l’oublier dans les bras du garçon, qui, malade ce soir-là, dégageait une chaleur exceptionnelle et s’alanguissait encore davantage sous ses baisers. Mais cette confiance totale que le garçon lui offrait, combien de temps cela allait-il durer ? Il avait déjà grandi, et dans un an, deux au maximum, peut-être qu’il se mettrait à penser aux filles lui aussi, et de toute façon il le rejetterait, il aurait honte de lui, comme étant d’une classe inférieure à la sienne.

 

Il ne se présenta pas le lendemain sur le chantier où il était employé depuis une semaine, une villa prétentieuse bâtie dans le style chinois sur une butte en face de l’océan, et il erra longtemps devant l’hôtel, espérant la revoir pour essayer de capter ses regards.

 

Il y avait toujours quelqu’un à l’accueil, soit le patron, soit un de ses employés, et le patron finit par remarquer sa présence quoiqu’il essayât de se faire le plus discret possible. Qu’est-ce qu’il avait à traîner là ? Il croyait qu’il n’avait pas vu son manège ? Après qui il en avait ? Et il le menaça d’appeler la police s’il le revoyait.

 

En faisant le tour du quartier, cependant, l’adolescent remarqua une petite fenêtre grillagée qui, seule, perçait la façade arrière de l’hôtel, qui donnait sur une impasse, et il comprit que c’était là que les deux femmes habitaient. Il arrivait que la vieille sortît seule quelques fois, toujours aux mêmes heures, et la garçon profita d’un de ces jours où il l’avait vue franchir la porte de l’hôtel pour tenter l’escalade. Des fils électriques, des câbles de télévision, pendent partout sur les murs à Larache ; la pièce où logeaient les deux femmes ayant par ailleurs été construite légèrement en retrait du bâtiment principal, le mur faisait corniche sous la fenêtre, et c’est ainsi qu’un jour l’adolescent put enfin s’approcher de la jeune fille.

 

La grille les séparait mais enfin il pouvait la revoir, et enfin il pourrait lui parler ! Elle était occupée à laver des verres dans une cuvette au vieux rose un peu sale où le liquide pour la vaisselle faisait des taches brunâtres. Il la siffla si doucement, de peur que la vieille fût déjà rentrée, qu’il dut s’y reprendre à plusieurs fois avant qu’elle finisse par l’entendre, et elle marqua un léger mouvement de recul avant de le reconnaître. Oh oui elle savait très bien qui il était, elle aussi elle avait croisé son regard, et depuis ce jours elle n’avait plus que lui dans ses pensées, mais il était fou d’être venu jusqu’ici par cette voie ! Et puis la vieille allait bientôt revenir, il fallait qu’il s’en aille au plus vite ! Mais il lui demanda de s’approcher afin qu’il puisse contempler son visage et elle obéit docilement à sa demande. Comment donc était-il possible qu’elle ait des lèvres qui semblaient si douces ? Et ses yeux, qui les lui avait donnés, où les avait-elle trouvés ? Mais elle le regardait à son tour et elle le trouvait beau lui aussi. Car il avait des mains puissantes, et que tout respirait encore la fraîcheur et la jeunesse dans ses traits malgré l’épaisseur du duvet qui commençait à lui recouvrir les joues. Il aurait voulu la faire s’approcher encore davantage pour pouvoir lui donner un baiser malgré la grille qui les séparait, mais comme le vent fit branler la porte la jeune fille prit peur et elle dit qu’elle devait avoir terminé de laver la vaisselle avant que la vieille ne rentre et, malgré ses supplications elle retourna à la cuvette, acceptant seulement qu’il revienne la voir — mais qu’il s’en aille maintenant, il ne savait pas de quoi la vieille était capable si elle les surprenait !

 

Il se virent ainsi plusieurs fois et l’adolescent lui apportait des poèmes qui louaient la finesse de ses traits, la beauté de ses gestes et de sa voix, et aussi une fois une carte postale de l’époque coloniale où deux amoureux s’enlaçaient chastement, sertis dans un cœur coloré en rose et dont les bords étaient décorés de guirlandes de roses, et même une bague. La jeune fille rougissait et il ne se lassait pas de voir ses yeux se baisser devant lui quand il lui lisait ses poèmes et qu’il lui offrait ses cadeaux.

 

Mais un jour quelqu’un dénonça l’adolescent et il vit que tous les fils par lesquels il faisait l’escalade avaient été coupés ou rassemblés en hauteur sur le mur.

 

Il était sans nouvelle de la jeune fille. Il passait ses journées au marché, sans jamais les voir, n’osant rien demander à personne, pas même au marchand qui l’avait renseigné, de peur de s’exposer à ses questions.

 

Puis le drame éclata. Deux semaines à peine étaient passées depuis leur première entrevue qu’on apprit qu’une jeune fille pourtant très bien gardée par sa mère s’était retrouvée enceinte, et qu’on connaissait le coupable. La police vint l’arrêter alors que, assis seul sur la corniche, face à l’océan, il ruminait tous les plans possibles pour essayer de la revoir. On était en mai. Le soleil était aveuglant, et l’humidité marine rendait plus accablante encore la chaleur.

 

C’était lui, bien sûr qu’elle le reconnaissait ! hurla la vieille au commissariat ! Il avait ensorcelé sa fille, et il avait fait faire des doubles des clés ! et voilà dans quel état il l’avait mise ! et elle invoquait Allah et tous les saints et s’arrachait les cheveux tandis qu’à côté d’elle la jeune fille était en larmes, incapable de rien dire pour le disculper.

 

Alors, il avait entendu ? lui firent les policiers une fois que les deux femmes furent parties. La vieille mentait, c’était une évidence, mais il y avait longtemps qu’ils voulaient coincer le garçon sans trouver le moyen d’y parvenir — car il avait ses papiers, et qu’il n’avait jamais volé personne, et jamais ils n’avaient trouvé de hachisch sur lui les nombreuses fois où ils l’avaient fouillé, mais il était insolent avec eux quand ils lui demandaient de ne pas traîner dans tel ou tel endroit de la ville où ils se trouvaient ou qu’ils voulaient vérifier la validité de sa carte nationale, la tournant et la retournant dans tous les sens, la lisant dans les moindres détails pour le provoquer et trouver un prétexte pour l’arrêter.

 

Il avouait ou pas ? Et comme il commençait à lever la voix, protestant qu’il n’avait rien fait et qu’ils n’avaient pas le droit de l’accuser à tort, que la loi le protégeait, toutes choses que lui avait apprises jadis le voyou son amant, on le ligota à une chaise et ils commencèrent à le gifler.

 

Alors comme ça, ça ne lui suffisait pas de se faire trouer le cul par des étrangers –inutile qu’il nie, on l’avait vu plusieurs fois, des Belges, des Français bourrés de fric, il l’avait vendue combien sa petite gueule de bâtard ?- il avait fallu qu’il engrosse une vierge maintenant ? et en plus une moins que rien, une fille de la campagne, une crasseuse ! Il avait mal choisi son coup ! Mais c’était trop tard à présent : ou bien le mariage ou bien la prison. Et il avait beau nier et il les traitait de fils de pute quand ils le frappaient pour le faire avouer, la vieille avait porté plainte, répétaient-ils inlassablement, et est-ce qu’il voulait la traiter de menteuse ? une hajja comme elle ?  et eux aussi tant qu’il y était ? et il avait beau dire oui, oui à tout, sans crainte — oui elle mentait, et eux aussi c’étaient des menteurs, et voilà ce qu’il pensait d’eux : et il se mettait à cracher sur le sol — ils ne voulurent pas renoncer comme ils le faisaient d’habitude et il fut conduit dans la prison de la ville.

 

Elle est un peu à l’écart de celle-ci, surplombant un cimetière et, plus loin, l’océan, sur lequel, au soir tombant, on voit les lumières des bateaux de pêche qui rentrent en file vers le port. C’est l’heure où toute la prison tombe en effervescence, car après l’engourdissement, même en hiver, des heures de l’après-midi, où l’on parvient à oublier le temps, tous les hommes se réveillent en attendant le repas et regrettent qui la douceur d’un foyer, qui les bars où l’on sert de l’alcool dans les grandes villes et les lumières qui brillent doucement sur l’alignement des bouteilles au comptoir, qui le corps chaleureux d’une prostituée, et cet autre encore le sommeil dans un lit propre après qu’on se soit douché. C’est précisément à cette heure entre chien et loup qu’il fit son entrée dans la prison. Il espérait qu’il y aurait des jeunes gens comme lui dans la cellule où on l’affecterait, car il savait ce que deviennent les beaux garçons livrés à des hommes qui n’ont pas vu de femmes depuis longtemps. La peur lui nouait le ventre. Les étoiles brillaient dans le ciel et un vent glacial soufflait dans les couloirs. De toutes les cellules sortaient des cris de dispute et des chansons, des grésillements de radio, et partout une puissante odeur de latrines se mélangeait à celle, plus odieuse encore, qui montait des cuisines. Ils étaient neuf dans une cellule minuscule. Il refusa de manger le brouet qu’on leur servit. Ils le violèrent tous cette nuit-là, sauf un, au visage couvert de barbe, aux yeux plus sauvages que tous ceux qui l’avaient fixé quand il avait fait son entrée, et, fait étrange, il était habillé d’un grand burnous en peau de mouton dont il gardait la capuche sur la tête et qui, noir de crasse, sentait plus fort à lui seul que l’ensemble des corps réunis dans ce si petit espace. Il se retint pour ne pas hurler de douleur. Mais ils allaient rapidement et aucun ne mit son membre dans sa bouche. Il n’arrivait pas à s’endormir pendant la nuit. Il entendit l’homme au burnous se lever alors que tous les bruits s’étaient tus dans la prison et que, dans la cellule, tous les autres s’étaient endormis. Il ne fit rien en passant près de lui et il alla s’accroupir au-dessus du trou qui servait à tous pour leurs besoins naturels. Il avait relevé les pans de sa djellaba et le dessin de ses cuisses faisait une masse formidable dans la semi obscurité où était plongée la pièce. Il fixait les yeux sur le garçon, qui avait le lit le plus près du trou en sa qualité de dernier arrivé, et il put voir les yeux de l’homme fixés sur les siens tandis que, dans un silence prolongé, il expulsa lentement, en prenant tout son temps, une merde tellement énorme qu’elle tomba dans un bruit très assourdi dans le trou, sans même qu’on entendît le floc qu’elle aurait dû faire en rencontrant l’eau.

 

Il comprit qu’il était le chef de la cellule quand, le lendemain soir, après que les autres eurent joué aux cartes en fumant et en écoutant la radio, l’homme se curant les dents silencieusement en regardant l’adolescent,  il dit qu’il était temps de se coucher, et faisant d’un simple signe de la tête comprendre à l’adolescent de monter avec lui dans sa couche, il dit aux autres que, celui qui cette nuit-là, jusqu’au moment où il en aurait décidé lui-même, ne garderait pas tête tournée contre le mur, celui-là il serait égorgé sur le champ. Son corps pesait de tout son poids sous le dos de l’adolescent. Il lui avait fait ôter tous ses vêtements sauf son maillot de corps et ses chaussettes ; lui, il avait gardé son burnous, qu’il avait déboutonné d’en bas jusqu’à mi- ventre, et, plus encore que du contact rugueux de la laine sur sa nuque, l’adolescent était incommodé par la puissante odeur du vêtement. L’homme lui soufflait bruyamment aux oreilles, et il manqua lui casser le cou en le forçant à tourner son visage vers lui pour lui enfoncer la langue dans la bouche. Puis il plaqua son sexe, un sexe énorme, contre les fesses de l’adolescent. Dehors, les ténèbres étaient totales, mais dans la cellule le trait de lumière qui passait sous la porte faisait luire faiblement les montants des lits. L’homme entra finalement, avec autant de patience qu’il avait montré la veille pour sa défécation ; l’adolescent ne faisait aucun mouvement, hormis ceux qui pouvaient aider l’homme à le pénétrer, et il fut presque reconnaissant à son égard lorsque tendant la main en arrière il put vérifier que la totalité du membre de l’homme était rentré dans son anus sans qu’il en éprouve d’autre sensation que celle d’une chaleur intense, constatant dans un mouvement à la fois de soulagement et de stupéfaction qu’il ne pouvait toucher que les couilles de l’homme, des couilles si grosses elles aussi que c’est à peine si sa main pouvait les contenir.

 

Ce fils du malheur il les avait abandonnés lui et sa mère la fille de la chienne qui avait fait la truie pour tous les hommes du quartier, trouva seulement à dire son père quand il apprit la nouvelle, grand bien lui ferait de rester des années en prison, il pourrait y crever, jamais, lui, son père ne ferait rien pour aller l’y chercher, et la pute avec laquelle il avait fait l’enfant, elle pouvait crever elle aussi, et l’enfant avec, et il pourrait même l’y aider de ses propres mains si on le lui demandait. Et comme on le plaignait d’avoir un fils pareil on lui faisait des remises sur le prix des œufs et des fèves. 

 

 

V

 

La fin est simple. La vieille vint à mourir et, comme elle gardait les clés dans une cache secrète, la jeune fille se trouva enfermée avec son cadavre. Il fit très chaud cet été-là et malgré le vent qui soufflait de la mer et rendait supportable l’ardeur du soleil, l’odeur en vint à soulever les cœurs de tous les habitants de l’hôtel ; on crut d’abord qu’un gros rat se décomposait dans un conduit quelconque, un endroit inaccessible, et puis dans la nuit s’élevèrent peu à peu des plaintes, des pleurs, des chansons et des gémissements et on s’avisa que la vieille n’était pas sortie depuis plusieurs jours, ni la jeune fille,  et on monta sur la terrasse. 

 

La vieille gisait sur un grabat la tête recouvert d’un torchon ; quant à la jeune fille, prostrée près de la fenêtre, elle ne fit aucun geste, aucun mouvement, ne manifesta aucun sentiment, même une fois qu’on se fut rapproché d’elle. Elle était là à la fenêtre et elle ne détourna même pas le visage. On fut pris d’horreur à l’idée du sort qui avait été le sien pendant tant d’années ; comment donc avait-elle pu tenir ? et pourquoi personne n’avait rien dit ?  mais cette horreur redoubla lorsque, entendant des grognements à moitié humains qui provenaient d’un amoncellement de couvertures placé dans le coin le plus sombre de la pièce, on découvrit le corps d’un jeune homme à la tête difforme, enfoncé sur une face comme s’il avait subi un accouchement aux forceps, à la bouche fendue comme au couteau, aux yeux myopes et exorbités, et à qui manquaient les bras et les jambes.

 

On eut beau interroger et interroger encore la jeune fille, essayant de la faire parler, employant avec elle la plus grande douceur, on ne put rien en tirer.

 

Une équipe de la police scientifique vint de Casablanca et on eut l’idée de faire des tests ADN. L’homme-tronc était le fils de la vieille, et la jeune fille était pour eux une étrangère ; mais l’enfant qu’elle portait était celui de l’homme-tronc.

 

Peu après, le jeune homme, qui n’avait pas supporté d’être retiré de son milieu naturel, mourut dans sa chambre climatisée à l’hôpital, un hôpital ultra moderne financé par la Communauté européenne et des fonds privés catalans. La jeune fille, qui avait accouché d’un bébé qui mourut lui aussi après ses premiers cris dans la lumière du jour, dut être enfermée à l’hôpital psychiatrique, car elle s’était définitivement refermée au monde.

 

Dans les cafés, les hommes, les adolescents, les garçons continuèrent de regarder des images d’Al-Jazzira qui montraient la guerre en Irak ou en Afghanistan,  les souffrances des Palestiniens face aux soldats d’Israël, et des téléfilms anglais ou américains qui se passaient dans des villes irréelles avec des hommes armés jusqu’aux dents qui sillonnaient des autoroutes urbaines ou se retrouvaient dans des parkings à la lumière des néons, dans des salons décorés de sapins de Noël, dans des écoles où tous les enfants étaient bien habillés et mangeaient suffisamment à leur faim pour n’avoir d’autre souci dans l’existence que celui de se disputer pour un bout de gomme ou une fille aux yeux fades et à la prononciation zozotante qui hésitait entre deux garçons. Ils étaient là commentant à peine les actions, et ils buvaient tranquillement leurs cafés, leurs thés à la menthe, fumant une cigarette les jambes croisées et finissant par se lever pour rentrer chez eux ou rencontrer d’autres amis dans les rues avec lesquels ils échangeaient quelques mots avant de regagner leurs maisons.


François Vergne

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