par Arlindo Constantino - Lundi 29 novembre 2010
Arlindo Constantino est un ancien militant historique d’Act Up-Paris et fils d'immigrés portugais. Impatient de voir un rebonds dans le militantisme gay et sida, il lance ici un cri du cœur sur un des sujets essentiels de Minorités: la peur communautaire et son alimentation par la pensée universaliste.
David Halperin, once again. Le bareback est dans la bouche de tous les gays. Il a pris beaucoup trop de place dans ma communauté depuis les dix dernières années. Les débats autour de la question ont évolué depuis, la question reste pourtant invariable. Que faire de ce phénomène ?
P
ourtant en 10 ans, des discussions trash, mais nécessaires, ont eu lieu. Entre un leader de la communauté gay et un écrivain qui voulait tremper sa plume dans ce qu’il avait de plus sombre dans la sexualité des gays. Deux importantes associations de lutte contre le sida se sont affrontées sur la politique à mener en terme de prévention des risques de transmission du VIH.
Il est pourtant clair que ma communauté est perdue dans un dédale de chemins à emprunter sur la voie de la « prévention ». Les uns écoutant les délires de Aides qui prône, ni plus ni moins et à mots couverts, l’abandon de la capote aux profits de thérapies pré-exposition au virus, dont nous connaissons peu et mal les effets. Les autres, les séronégatifs, et je pense qu’ils forment aujourd’hui une majorité « minoritaire », qui intègrent, bon an, mal an, les différentes données au gré des informations qui sortent, perdus au milieu de l’analyse des chiffres que des associations relativisent. Ces autres dont je fais partie pensent que les chiffres de nouvelles contaminations sont toujours trop hauts chaque année, que ce sont autant d’échecs de la lutte contre le sida.
Au milieu de tout ça sort un livre de David Halperin, dont on connaît plus ou moins les théories queers aux USA, qui pose une question : Que veulent les gays ? Enfin, un intellectuel qui donne sa vision des gays, du sexe et du risque, se dit-on.
En refermant l’ouvrage, on est bien obligé de considérer que nous ne sommes pas les seuls à être perdus. Que veulent les gays ? est un labyrinthe de justifications ou de raisonnements « grotesques » pour reprendre le qualificatif d’un intellectuel [1] gay français.
La traduction de cet essai [2] de David M. Halperin [3] aux Editions Amsterdam est l’illustration d’une question faussement sincère, dont la réponse est pourtant assez claire malgré les chemins tortueux de la pensée du théoricien queer. QVLG légitime le bareback.
Gay ≠ Malade
Le postulat de David Halperin (DH) est historiquement simple. Trop simple peut-être. Les gays ont eu à faire face à la pathologisation de l’homosexualité depuis les premières luttes pour leurs droits, relayé notamment par des psychologues, psychiatres et psychanalystes. L’individu gay est renvoyé au statut unique de malade.
En luttant collectivement, le « gay » serait sorti d’une réflexion personnelle sur sa sexualité au profit d’un discours collectif et politique que DH nomme identité gaie. Quand l’épidémie de sida surgit dans les années 80, le discours sur la pathologisation réapparaît lui aussi.
Halperin veut remettre au centre de la communauté la question du sujet gai, hors des normes psychologiques et psychanalytiques, en posant « la question épineuse de ce que veulent les gays ». Il tente de montrer « comment le stigmate de l’abjection peut être retourné, et permettre à ceux qui en sont les victimes de résister à l’oppression politique ». Il propose dans un premier temps une analyse du texte de Michael Warner, un activiste gay américain, qui publia en 1995 « Unsafe : pourquoi les gays prennent des risques sexuels » dans le Village Voice ; et dans un second une partie l’œuvre de Genet sur la thématique de cette même abjection.
La première partie relate donc une histoire synthétique des gays et du sida aux USA face à une épidémie et ses complices (l’église, les psys, les politiques). Il raconte comment les gays ont dû se mobiliser les premiers et organiser la lutte contre le sida, après avoir âprement lutté contre la pathologisation de l’homosexualité. C’est surtout ce dernier point que DH prend comme base argumentaire pour proposer une théorie queer. Non, vous ne lirez pas dans le présent ouvrage des critiques d’ordre social, politique ou bien sur le poids de la religion (mis à part une évocation des évangélistes) même si les USA reste un pays puritain et religieux.
Non, les méchants ce sont les psys. Lesquels ? A vrai dire, on ne le saura pas vraiment. DH ne cite que rarement les discours psys et leurs porte-paroles. Il constate juste que depuis un siècle ses disciplines sont omniprésentes et omnipotentes à travers notamment le vocabulaire, la linguistique et évoque leur pauvre analyse sur la mort, la perte, la souffrance dans ces domaines.
Voilà pour les méchants psys qui n’aident en rien les gays...
Subjectivité ≠ Pluralité
En proposant comme angle de réflexion la subjectivité gaie, DH balaye d’un revers de la main la question de la pluralité, déterminante dans les rapports sociaux et, à fortiori, sexuels. Tout le monde sera d’accord pour dire que pour niquer, il faut être deux au minimum et que la question collective de la prévention commence par là.
Le biais principal de cette réflexion est de proposer une rupture factice et historique sur la notion de collectif politique (identité gaie) et du sujet gay. David Halperin ne nie pas que les gays se soient mobilisés aussi en tant qu’individus parce qu’ils mourraient, mais qu’après la mobilisation du mouvement de libération gaie et la mobilisation contre le sida, il serait peut-être temps de passer à autre chose que le collectif.
Or, ce qui construit un individu c’est l’ensemble des relations sociales par lesquelles il existe et qui prennent forme souvent dans un engagement politique. DH présente ainsi, en creux, la figure à venir de l’individu politiquement émancipé. Laisser croire ça, c’est créer des mythes.
Pour justifier son propos, il prend comme exemple, deux gays, Warner et Genet, et leurs discours singuliers. Tous les deux ont pris à bras le corps cette notion d’abjection. Warner l’appelle « sale petit secret ». Son sale petit secret, c’est la prise de risques sexuels. Sauf qu’entre 1995 et 2007, le bareback est bel et bien installé et c’est un secret bien trop partagé pour en être un. Concernant Genet, DH procède par anachronismes, en essayant de mettre, dans le contexte actuel, les situations d’abjection où s’est volontairement mis l’auteur français. Mais la prose du théoricien ne va pas plus loin qu’un propos esthétisant et dont rien ne prouve, comme il l’affirme, que si Genet avait été vivant, au nom de cette abjection, il aurait pris des risques.
Queer = Impasse ?
Par ailleurs, la traduction française de l’essai d’Halperin contient une postface sous forme de discussion entre trois jeunes universitaires français qui devisent sur le prétendu intérêt de cette théorie queer et tentent de transposer dans le contexte français la thèse d’Halperin qui part lui des USA. Les trois larrons tiennent des discours sur les théories d’Halperin, mais aucun n’arrive, au bout du compte à dire, pas plus qu’Halperin, le réel intérêt de tout ça.
Ils vont même jusqu’à faire l’aveu de l’impasse de ces théories en disant qu’elles sont difficilement applicables sur le terrain concret de la prévention.
Dans notre communauté, il y a toujours eu des brebis galeuses trop politiques et communautaires pour dire : attention les gars, on est peut-être en train de faire ou dire des conneries. Mais comme pour DH, Gay is forcément Good. On ne peut rien leur reprocher ou leur dire. Pas même l’idée d’homophobie intériorisée. Il rejette aussi l’idée que les pulsions de mort, de suicide indirect, de conduites irrationnelles puissent être valides parce qu’elles sont la production consciente de l’hétéro-normativité, surtout psy, qui stigmatise le gay. Il oublie de dire que ces cas de mise en échec sont eux aussi présents dans la population hétérosexuelle.
Les questions à traiter vraiment
Pourtant d’autres processus sociaux qui expliquent pourquoi les gays prennent des risques sont encore à l’œuvre. Des questions qui sont pourtant essentielles à la lutte contre le sida qui consiste à tout faire pour stopper l’épidémie ne sont pas ou peu évoquées.
– Celle de responsabilité partagée, du devoir que nous avons de connaître et faire connaître nos statuts sérologiques quels qu’ils soient, du devoir que nous avons non seulement de nous protéger et de protéger nos partenaires. Et non pas l’illusion d’une culture séropo (des séropos qui baisent avec des séropos sans capote, c’est ce qu’ils entendent par là) qui serait en voie d’émergence. Les séropos et les séronegs continuent de baiser ensemble et c’est tant mieux.
– Les rapports de domination sociale qui fragilisent encore plus les plus fragiles. Un exemple : le jeune gars qui, par exemple, se laisse faire par un plus vieux parce qu’il a de l’ascendant sur lui, parce que la représentation que se fait le premier du second fonctionne aussi par peur de disqualification sociale. En clair, si je ne fais pas comme lui, je vais me faire rejeter et je n’arriverai pas au même statut que lui qui à l’air de vivre sa sexualité normalement. Imaginez ce que cela donne dans un contexte de barebacking de plus en plus présent.
– La surconsommation de produits psycho-actifs. L’alcool qui coule à flot dans les principaux lieux de sociabilisation gaie. Il faut voir à quel point de nombreux gays en consomment pour se désinhiber et être enfin capable d’approcher quelqu’un. La consommation de drogues qui fait de plus en plus partie des « joies » lors de rapports sexuels et qui potentialisent le plaisir. À ce sujet, Michael Warner affirme que l’envie de baiser sans capote est là, présente dans notre désir et que les drogues ne sont qu’un outil pour la laisser s’exprimer. C’est pourtant sans compter les effets dépresseurs et additifs de ses substances quand elles sont prises de manière trop régulière et des fragilisations qui en sont parfois les conséquences (perte de travail, de stabilité relationnelle, d’isolement) qui plus est quand on n’a pas les moyens d’être entourés ou de l’argent pour se faire prendre en charge. Il faut relever que la thématique de consommation de produits chez les gays et la prévention est une problématique que les associations de lutte contre le sida n’ont pas travaillée en profondeur, que l’on en reste à des discours de légalisation générale. Pourtant l’urgence est bien là.
– L’exemple désastreux que nos élites gays (politiques, financières, culturelles, etc.) dans leurs placards dorés nous donnent. Comment peut-on tenir un discours valorisant sur l’homosexualité et sur le respect de soi quand on est au placard, quand on a peur que la visibilité soit un frein à notre carrière ? Arrive t-il à ces élites de penser qu’elles peuvent être aussi des modèles valorisants et positifs pour le « peuple gay » ? Qu’elles ne mettront pas forcément en miettes le pacte républicain en sortant du placard ? Non, aujourd’hui, cette absence criante sur la scène publique de ces personnalités est un frein à une parole sur les gays, le VIH et les risques qu’ils prennent dans l’espace public. Car ceux-là ont des moyens bien plus efficaces que nous pour faire sauter les verrous politiques et idéologues qui nous permettraient d’avancer plus vite sur ce front-là. Non, ils se contentent de discours lénifiants sur le sida ou quand ils en parlent, ils préfèrent évoquer la situation en Afrique pour ne pas avoir à parler des taux de contaminations chez les gays ou les immigrés en France.
– La misère sexuelle et la solitude qui règnent dans beaucoup de bordels et dont nous n’osons surtout pas parler.
Légitimer comme on peut
des trucs illégitimes
J'ai pris pas mal de temps à essayer de comprendre où voulait en venir ce livre. Mais j’ai surtout eu l’impression que David Halperin tirait sur le fil d’une pelote de laine pour tricoter un discours, mais qu’il s’effilochait et finissait par casser.
Je pense que c'est la situation de beaucoup de gays et le talon d'Achille de notre communauté. Essayer de comprendre ce qui leur arrive en essayant de prendre la prévention par tous les bouts, mais il ont encore du mal.
Nous n'avons plus d'intellectuels, de penseurs qui prennent en compte les questionnements sur la sexualité des gays. On en est resté à Foucault. Ce manque-là laisse la porte ouverte à beaucoup de délires, tout aussi sincères soient-ils.
À force de trouver des raisons au bareback, de le légitimer avec des raisonnements biscornus, les auteurs font la preuve qu'eux aussi sont désemparés face à la situation et qu’ils sont dans une impasse.
Alors, restent deux solutions : ou on décide de courir tête baissée et d’aller se défoncer contre un mur, soit on rebrousse chemin et l'on essaye de reprendre des voies plus classiques (la mobilisation politique et communautaire peuvent aider) qui, au fond, n’ont pas vraiment été mobilisées sur le terrain de la prévention.
Notes
[1] http://didiereribon.blogspot.com/2009/02/plagiarism-and-linguistic-imperialism.html
[2] What Do Gay Men Want? An Essay on Sex, Risk, and Subjectivity (Ann Arbor, University of Michigan Press, 2007)