Foucault peut-il combattre le sida ?

 

Il n'y a pas beaucoup d'auteurs à qui j'aurais fait a priori confiance pour m'éclairer sur l'homosexualité. Je n'ai pas non plus une connaissance délirante de la littérature homosexuelle, mais lors de mes années d'étude, un livre m'avait été conseillé pour comprendre Foucault – supposé être le père de toute définition moderne de l'identité sexuelle. C'était une camarade ultra sérieuse, glamour et hétéro (et réputée s'envoyer les profs de la fac tellement elle était sexy) qui m'en avait montré la couverture dans les couloirs de la Sorbonne. Ce livre, c'était Saint Foucault de David Halperin. 

 

 

 

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Dimanche 28 novembre 2010

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Il n'y a pas beaucoup d'auteurs à qui j'aurais fait a priori confiance pour m'éclairer sur l'homosexualité. Je n'ai pas non plus une connaissance délirante de la littérature homosexuelle, mais lors de mes années d'étude, un livre m'avait été conseillé pour comprendre Foucault – supposé être le père de toute définition moderne de l'identité sexuelle. C'était une camarade ultra sérieuse, glamour et hétéro (et réputée s'envoyer les profs de la fac tellement elle était sexy) qui m'en avait montré la couverture dans les couloirs de la Sorbonne. Ce livre, c'était Saint Foucault de David Halperin. 

 

 

 

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'auteur parlait d'homosexualité, et de façon plus générale, du genre de liberté que l’on peut espérer avoir quand on est minoritaire dans une société. Le ton était vif, le propos ramassé, et beaucoup plus frais que les longues dissertations universitaires sur les origines grecques de l'homosexualité ou les interprétations labyrinthiques de la psychanalyse. Cet opuscule m'avait bien souvent servi de bouée de sauvetage, et était objectivement moins décevant que les livres de Foucault lui-même. C'était une boîte à outils. Un livre de pragmatiste qui semblait être plus préoccupé par l'usage des idées que par leur authenticité propre. J'avais adoré.

Alors quand j'ai vu le dernier livre d'Halperin sur les rayons, tout fraîchement traduit de l'anglais, malgré son prix franchement rebutant de 19 euros, je me suis dit que ça devait valoir le coup. Le thème est polémique et absolument contemporain : que veulent les gays, que cherchent-ils vraiment lorsqu'ils se mettent à abandonner la capote, à risquer leurs propres vies et celles de leurs partenaires en toute conscience ? En ouvrant, et en feuilletant le livre, je pensais trouver une approche nouvelle du problème. Quelques 150 pages plus loin (et en exceptant la discussion inutile de la fin), on reste tout seul, face au problème. Car la stratégie globale de David Halperin est tout simplement de dire qu'il n'y a pas de solution, puisqu'il n'y a pas de vrai problème. « Que veulent les gays ? » Réponse d'Halperin : la question est mal posée...

Que veulent les gays ? La question pourtant est passionnante, même si l'on n'est pas gay. Peut-on vouloir provoquer son propre malheur ? Voilà le sujet, aussi vieux que le monde. Si l'on est obèse, adepte de junk food qu'on dévore devant de la mauvaise télé réalité, alcoolique, co-dépendant à tout ce qui se gobe, accro au sexe glauque... désire-t-on consciemment son propre malheur ou sommes-nous juste incapables d'agir conformément à notre propre intérêt ? David Halperin sait que ce problème est classique, grec, et il sait que ce problème est un vrai problème. Qui plus est, il le pose à partir d'un angle super précis : le bareback dans la communauté gay. Les gays sont-ils suicidaires lorsqu'ils quittent la capote ? Il a toutes les cartes en main pour une vraie réponse. En plus, cette fois-ci, il le promet, pas de recours magique à Foucault, parce que Foucault ne dit rien sur le sida (ce qui constitue un énorme problème en soi). Halperin le reconnaît, tout comme il reconnaît que les queer studies ne sont d'aucune utilité pour répondre à la question. On le croit sincère et courageux. Mais on n'est pas un disciple de Foucault pour rien.

 

Au début, il marque quelques points. Le premier, c'est qu'il ne faut pas supposer d'emblée que les gays sont intrinsèquement auto-destructeurs pour prétendre résoudre la question. Ce serait un raisonnement circulaire : « les gays s'autodétruisent parce qu'ils sont auto-destructeurs ». Et surtout, on sait qu'une telle psychologisation risque de finir par une condamnation par nature de toute homosexualité, supposée en soi dangereuses et destructrice. 

 

Le deuxième point est qu'on gagnerait à parler des raisons qui nous poussent parfois à abandonner la capote. On peut dire que mettre une capote, c'est chiant. On peut dire qu'on préfère vivre le moment présent sans penser aux conséquences. Tout le monde peut parler de ses expériences, et même, on a besoin d'entendre ces paroles. Le sexe est bien un lieu d'expression, où l'amour comme la haine, la colère ou la plus pure curiosité peuvent s'exprimer, et prendre des formes plus ou moins raffinées. Il n'y a pas de problème avec ça. Mais Halperin devient très vite ambigu. Car si ces paroles sont importantes, si elles décrivent des désirs et des faits, l'auteur n'oppose pas un autre fait aussi simple : dans l'état actuel des choses, le préservatif est la meilleure protection. 

 

 

Mauvaise foi

 

À ce titre, le chapitre 2 se transforme vite en un festival de mauvaise foi et de déclarations équivoques. L'auteur nous prévient avant et après qu'il n'a en fait aucune intention de légitimer l'abandon de la capote. Mais il affirme aussitôt que « la réapparition actuelle d'une sexualité sans préservatif ne signifie pas pour autant la fin du sexe sans risques » (p. 28) – admirez la double négation ; « sexualité sans préservatif » pour bareback, et « la fin du sexe sans risques » pour relapse. Traduction : le bareback n'est pas risqué. Car le bareback aujourd'hui est devenu « sérotriage ». Le barebacker est une fiction de journaliste, nous explique Halperin, ceux qui enlèvent la capote sont simplement des gens informés qui prennent des risques minimum en toute conscience, des sortes de médecins baiseurs. Tout pédé vit une fois de temps en temps la tentation de lâcher la capote, la tentation de vivre le fantasme bareback des films pornos, ou il rencontre simplement des types désinformés mais super beaux qui se moquent de la capote. C'est ça, la réalité. Mais non, pour Halperin, bareback et sérotriage, c'est la même chose, et comme par magie, en version plus safe (le bouquin est écrit en 2007, et rate totalement l'augmentation des contaminations chez les HSH, alors qu'ils sont en baisse du côté des hétérosexuels). 

 

C'est l'énorme farce que nous vend David Halperin. Retirer la capote est OK si on ne sélectionne des partenaires séroconcordants (séronégatifs + séronégatifs ; séropositifs + séropositifs, malgré les risques de surcontamination). Le sérotriage c'est comme la dernière couv' de Vogue, c'est nouveau et c'est beau, donc c'est bon. Pourtant, ce n'est rien d'autre que le nouveau mot de la plus vieille méthode qu'on ait pu trouver... et qui ne marche pas du tout. Si on pouvait lire sur les visages qui est séropo et qui ne l'est pas, il est évident qu'on s'autoriserait à retirer la capote. Mais l'énorme défi du sida, c'est de rappeler que la maladie n'est pas décelable, et qu'on vit dans un monde d'apparences contradictoires. Se donner un corps de tueur d'ours à mains nues ou de gym queen bronzée au carotène ne change rien à l'affaire. Bref, comme Halperin l'écrit pourtant lui-même, le sérotriage dégénère vite en « sérodevinette ».

 

L'ambiguïté, dans le livre, culmine avec la reproduction et le commentaire de l'article de Michael Warner, « Why gay men are having risky sex » du Village Voice (31 décembre 1995). Ce mec est justement un de ceux qui a confié ses raisons profondes de baiser sans capote. Et l'aveu de cet ancien militant est fort. On pense tenir enfin un début de réponse à partir du chapitre 3. Car le goût du risque y est présenté sans fard. Warner parle de sa relation avec l'un de ses amants : « Je me suis dit que je devais absolument prendre mes précautions, mais l'effet électrisant que je ressentais m'indiquait que le monstre était aux commandes. » Warner se sait excité par le danger, déchiré entre le choix de se protéger et un désir contradictoire et nihiliste. Alors Warner cherche plusieurs raisons à son geste, entre sociologie et psychologie, et il s'appuie notamment sur les travaux de Walt Odets pour citer trois facteurs principaux de contamination : une « identification aux séropositifs », un « rapport ambivalent à la survie », ou encore « rejet d'une vie normale ». Le contexte est important. Warner écrit, au début des années 90, contre la presse hétérosexuelle qui accuse les gays de manquer d'estime de soi, de bon sens ou d'amour. Et il se débat avec ces critiques. 

 

Mais dans le fond, a-t-il vraiment quelque chose à leur opposer ? Il semble au contraire les confirmer. Tout le problème vient de ce que ces critiques proviennent des rangs de ceux mêmes contre qui il lutte, et qui ne reconnaissent pas l'ambivalence de leurs propres désirs. Les psys moralistes et les journalistes précheurs ont raison, mais leurs remarques sont absolument dénuées de compassion, et partant, de vérité. Le combat de Warner revient alors faire siennes ces critiques, à les assumer. Mieux vaut s'accuser soi-même pour ne pas laisser le temps aux autres de le faire. Bref, Les hétéros, y compris les plus conservateurs, avaient raison, et où est le mal à le reconnaître ? On chercherait vainement la différence entre la vie du séronégatif que Warner compare à celle d'un « mourant » et le reproche formulé de « manque d'estime de soi ». Car il n'y en a pas. Que les gays aient dû se le faire dire par les hétéros n'est pas criminel en soi, ça prouve simplement qu'on ne vit pas paumés sur une petite île au milieu du Pacifique après un crash d'avion.

 

Halperin a beau nous garantir avec le tout le jargon foucaldien dont il est capable que l'approche de Warner est nouvelle car elle n'est pas psychologique, on en doute absolument. Il reconnaît lui-même que Warner emploie des termes de « psychologie de bazar ». Il est très contrarié par le concept d'inconscient que Warner emploie, et encore plus inquiété par cette phrase où il avoue un peu théâtralement sa monstruosité. Mais, il va plus loin, il tente également de nous convaincre que Warner ne fait pas non plus de sociologie, car alors il s'éloignerait de toute « subjectivité gaie », et il échoue également. Car les raisons invoquées par Warner pour expliquer les nouvelles contaminations relèvent de l'intériorisation de l'homophobie. 

 

À vrai dire, dès le milieu du livre, on ne comprend plus pourquoi Halperin s'attache autant à cette notion de subjectivité sans psychologie. Il n'y a pas de sujet sans capacité minimale d'auto-détermination, sans libre arbitre ou autonomie, et donc sans conscience. Ce concept plutôt fumeux ressemble à une idée fixe à laquelle il s'accroche coûte que coûte pour tenter d'aborder le problème « sous un angle neuf » alors qu'on attend de lui une parole de vérité ou d'efficacité. Le problème tient peut-être tout simplement à ce que Halperin résiste à définir l'homosexualité autrement que dans le cadre de la théorie de Michel Foucault, c'est-à-dire comme résistance à un « biopouvoir ». 

 

C'est le défaut initial de toute théorie queer après Foucault. On a beau critiquer l'homophobie, déconstruire les genres, et accuser l'hétérosexisme de tous les maux, on ne sait toujours pas pourquoi on est gay. Finalement, Foucault est précisément celui qui a interdit toute étude dans ce sens, car se poser la question reviendrait à souscrire l'injonction du pouvoir hétérosexuel à dire ce que l'on est, à dire son anormalité. Avec un tel obstacle philosophique dans la théorie queer, on ne sait pas très bien comment on pourrait sérieusement répondre à la question de ce que les gays veulent. Car là encore, répondre à cette question reviendrait à participer au système de pouvoir qui nous la pose. Très étrangement, l'historien de la sexualité s'est donc posé la seule question à laquelle il s'interdit de répondre...

 

 

Double langage

 

Passé ce point, toute l'analyse du livre bascule vers un double langage permanent. Halperin a fait parler les gays des raisons qui les poussent à abandonner le préservatif et prendre des risques, et pourtant il ne veut pas entendre leurs raisons. Il veut faire parler les gays sans convoquer la psychologie de papa, et pourtant, les gays parlent le langage de la psychologie de papa. En toute contradiction alors, il disqualifie les propres paroles qu'il a présenté comme celles de la subjectivité gay. Alors qu'il fustige le paternalisme de ceux qui voient dans le bareback une liberté qui se contredit elle-même, Halperin disqualifie les propos de Warner avec le même paternalisme. 

 

Selon Warner, en effet, le principal ressort de ces prises de risques tient au fait que l'homosexualité est sale par nature, déviante. « L'abjection, écrit-il, reste notre sale petit secret. » Comme dans toute sexualité, ces prises de risques expriment la pulsion de mort inhérente à la recherche du plaisir. On est en pleine théorie freudienne, au grand désespoir de l'auteur du Saint Foucault. Et ce qui est encore plus ironique, c'est de voir dans le fond comment ces auteurs américains s'affrontent sur la définition même de la sexualité en en revenant à des auteurs tout ce qu'il y a de plus continentaux. Tout le monde a envie de crier du fond de la salle en jetant du pop corn que c'est bon, on le sait, c'est de l'homophobie intériorisée, et qu'on est OK pour reconnaître qu'il y a une partie de soi qu'on n'aime pas vraiment parce qu'on peut de toute façon l'évacuer dans le sexe. Mais Halperin va essayer de nous montrer pendant trois chapitres que les gays sont si forts, si intelligents et si malins qu'il est impossible qu'ils intériorisent l'homophobie. Et pour ça, Halperin va nous recaser... Genet, Sartre, Jouhandeau... Que des petits nouveaux, super à l'aise sur la question de la prévention du sida... 

 

 

Même Eribon doute...

 

Le cœur du livre est là, palpitant et tout particulièrement polémique. Halperin est en effet accusé de plagiat. Didier Eribon, qui avait lui-même traduit le livre d'Halperin, Saint Foucault, est sorti de sa réserve quand il a vu toutes les références de ses précédents ouvrages réutilisées par l'auteur anglo-saxon. Dans un billet de son blog personnel, il évoque un « impérialisme linguistique ». L'argument est simple. La Trinité Genet/Sartre/Jouhandeau et le concept même de retournement de l'abjection lui sont directement pompés, mais comme Halperin est américain, et que personne ne lit les théoriciens gays français, ça passe comme une lettre à la poste, même auprès des deux universitaires à l'origine d'une discussion autour du bouquin. Pas une référence directe à Eribon dans le livre d'Halperin (à part deux misérables notes dans l'appareil critique de 32 pages), et pourtant tout y est, parfois même, phrase à phrase. Le combat entre les héritiers de Foucault s'annonce sanglant. Et on comprend Eribon. Depuis son livre, Réflexions sur la question gay, sa thèse est que ce qui constitue la communauté gay comme communauté est l'insulte même dont elle est l'objet, et qu'elle retourne positivement en affirmation identitaire. On se demande bien sûr ce qui se passerait si les gays cessaient d'être insultés, mais ça c'est une autre histoire.

 

Halperin est fasciné par Genet, et par tout son long travail littéraire d'esthétisation de sa propre existence. L'écrivain français devient donc selon lui un modèle de réponse à l'abjection dont on s'accuse soi-même. Genet naît pouilleux au dernier degré, il est orphelin, fou, criminel, prostitué. Pourtant, il arrive à retourner cette situation et faire de sa malédiction une véritable fierté. « Les signes les plus sordides me devinrent signes de grandeur », écrit-il dans Le Miracle de la Rose. Autre exemple, pour le plaisir, Genet raconte dans le Journal du voleur comment les policiers qui l'arrêtent l'humilient lorsqu'ils sortent son tube de vaseline d'une de ses poches « Alors comme ça, tu la prends dans le nez ? ». Genet se voit obligé de rire lui aussi à la moquerie du policier, mais il écrit : « Au milieu des objets élégants retirés de la poche des hommes pris dans cette rafle, [le tube de vaseline] était le signe de l'abjection même, de celle qui se dissimule avec le plus grand soin, mais le signe encore d'une grâce secrète qui allait bientôt me sauver du mépris. »

Genet est un vrai auteur, il n'y a pas de discussion à avoir sur ce point, mais présenter l'éternelle dialectique du retournement de l'insulte comme une solution au sida est une mauvaise blague. Les juifs, les pédés, les blacks ont fait ça avant, et après Genet. Donner un nouveau sens au mot « pédé », « nègre » n'aidera pas les gays ou les blacks à devenir moins nihilistes. 

 

Rendre sa laideur magnifique, faire de sa honte une fierté et toute cette dialectique soi-disant typiquement gay ne marche pas tant qu'on n'adjoint pas à cette fierté nouvelle quelques qualités bien réelles. En l'occurrence – si je dois être le relou de service qui doit le rappeler : Genet peut être fier parce qu'il est un bon écrivain au moment même où il écrit ces lignes. Genet, seul, devant les policiers, incapable de coucher magnifiquement cet épisode sur papier, n'aurait été rien d'autre qu'un homme de plus, écrasé par le poids des discours normatifs.

 

Lorsque Halperin cite Scott O'Hara, on est dans le dérapage pur et simple. L'exemple de Scott O'Hara, acteur porno séropositif, qui a fait de son statut de séropositif une fierté, ne marche que parce que ce mec est un mégalo absolu, vainqueur précoce du mec qui a la plus grosse bite de tout San Francisco. La solution de l'esthétisation est une solution aristocratique. Halperin l'avoue : « À la place de Genet, certaines personnes se seraient tout simplement faites broyer » (p. 91). Qui plus est, il présente ce retournement de l'abjection comme littéralement « miraculeux », car il est inexplicable d'un point de vue psychologique, sociologique ou philosophique (un petit point là-dessus, il y a fort à parier que Sartre parlant de « miracle » au sujet de Genet n'emploie ce mot de miracle que dans un sens métaphorique, et pas du tout religieux — pour Sartre, toute cette conversion de l'abjection en projet libre relève toujours d'une liberté qui ne se fonde sur rien d'autre qu'elle-même, et donc parfaitement « absurde » et angoissante en cela). 

 

Ce retournement de l'abjection est donc une bonne stratégie de survie a posteriori si vous êtes génial et si vous êtes vivant (et si vous faites des bons livres). Mais le propre de la prévention, c'est d'agir avant la contamination, et non lorsque le seul choix possible devient la survie ! Que vaut ce détour par Genet quand il ne concerne que certaines personnes assez fortes pour considérer que n'avoir plus rien à perdre est une chance ? Est-ce qu'on en est à devoir rappeler des principes aussi simples d'action politique ? Autant penser que poster une performance vidéo d'art contemporain sur Youtube provoquera une réforme politique de grande ampleur. Lorsqu'Halperin garantit que Genet se serait fait contaminer pour être encore plus « saint », on a envie de croire que c'était une mauvaise blague de plus – sinon son livre reviendrait à dire que se faire contaminer est cool et glamour. Genet a vécu jusqu'à soixante quinze ans en affrontant le cancer, la pauvreté, les tentatives de suicides, et en continuant d'écrire jusqu'à la fin. On voit mal pourquoi il s'amputerait d'années de vie qui seraient autant d'années d'écriture, et on voit encore plus mal pourquoi un esprit aussi indépendant accepterait de se rendre dépendant d'un traitement payé par un Etat qu'il conspuait par ailleurs. 

 

 

Échec

 

Le sens du livre d'Halperin est donc totalement contradictoire. Logiquement, face à cet essai qu'il considère lui-même comme « sinueux », le lecteur se retrouve tout seul. A partir de la page 104, on a le droit à un quasi-total aveu d'échec. En fait, (1) on ne peut pas faire de Genet un modèle. (2) Il n'a pas d'idée pour la prévention. (3) L'abjection n'est pas non plus une caractéristique de l'identité gay. Mais alors, pourquoi ce livre ? Ce qui frappe c'est l'écart entre le volontarisme affiché de certaines pages, nous enjoignant à inventer de nouveaux moyens pour lutter contre le sida, l'hétérosexisme et l'homophobie réunis (ça ne fait pas de mal de rappeler qui sont les méchants), et de l'autre côté, le vide abyssal du jargon foucaldien au moment de présenter une stratégie de lutte. Il faut « appréhender, écrit-il, le subjectivité gaie comme l'effet d'une technologie politique. » Je mets au défi quiconque d'expliquer cette phrase à un jeune pédé de classe moyenne. 

 

Bien sûr, taper sur un livre simplement parce que son projet échoue n'est pas particulièrement fair play. Mais le projet du livre ne servait-il pas finalement qu'à critiquer et moraliser le moralisme des autres ? Tout un livre pour dire qu'on peut avoir du plaisir à baiser sans capote, ou qu'on aime jouer les petits cochons entre nous. On le savait, merci. Mais ce n'est pas le problème.

 

Dans le fond, à partir de quel moment, peut-on retourner l'insulte ? À partir du moment où l'on ne se sent plus seul. La communauté gay précède le retournement de l'insulte, plutôt qu'elle n'est fondée par elle. Personne ne trouve uniquement en soi la force de faire de son abjection une force. Et lorsque le discours queer n'a de cesse d'affirmer qu'il n'existe aucune identité assez commune pour servir de lien social, on a beau jeu d'expliquer encore qu'on doit retourner l'insulte. Ces théories ne nous n'aideront pas à vivre mieux si on s'est privé de sa plus grande réserve de forces disponibles, celle qu'on tire de ses rencontres et de ses connexions avec d'autres gays, sur les chats dans les bordels ou dans différentes capitales d'Europe.

Traiter les autres gays en ennemis et décliner toute responsabilité est probablement ce qui nous rendra de nouveau « abjects », c'est-à-dire incapables de retourner les injures futures. Car le point sur lequel Foucault a bien raison, c'est que ces injures ne cesseront pas. Et la communauté gay ne se consolidera pas mécaniquement sous le simple poids des insultes.


Richard Mèmeteau

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