Gay et heureux : une contradiction?

Être heureux quand on est gay ou hétéro, c’est si compliqué que ça ? Et si ça l’est, pourquoi en parlons-nous si peu ? Faut-il donc penser que nous ne pourrons nous considérer totalement heureux que lorsque les revendications LGBT seront atteintes ? Un dossier du magazine gay anglais Attitude a abordé le sujet en premier. Pourquoi les gays s’affirment-ils si malheureux et pourquoi tombent-ils de plus en plus dans des systèmes de dépendance ?

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 21 novembre 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

filet

Être heureux quand on est gay ou hétéro, c’est si compliqué que ça ? Et si ça l’est, pourquoi en parlons-nous si peu ? Faut-il donc penser que nous ne pourrons nous considérer totalement heureux que lorsque les revendications LGBT seront atteintes ? Un dossier du magazine gay anglais Attitude a abordé le sujet en premier. Pourquoi les gays s’affirment-ils si malheureux et pourquoi tombent-ils de plus en plus dans des systèmes de dépendance ?

I

l y a tellement de chansons qui parlent du bonheur, mais le hasard fait que vous tombez sur Flashback d’Imagination et toutes les émotions ressenties lors de la sortie du disque réapparaissent (il y a 29 ans exactement). Sur la piste de danse, je me posais la question : pourquoi, en 1981, parler du bonheur au passé ?

To the days when the nights were young

When we could do no wrong

We used to dance to the light of dawn

When our hearts were so strong

 

Et puis, dans ces paroles de chanson, il y avait ces deux phrases plus loin qui décrivaient si bien l’état dans lequel je me trouvais. :

 

Everybody's looking back but that don't pay

Can't you see you've only just begun

 

Oui, ma vie ne faisait que commencer, je venais d’arriver à Paris, c’était ma génération et la musique dans les clubs n’avait jamais été aussi belle. Il suffit de voir la grande salle du Studio 54, il y a de quoi être émerveillé. Quelle lumière ! On voit les gens qui dansent ! Il y a de la place ! Et c’est quoi ces colonnes de glace avec des milliers de couleurs ? It’s beautiful !

 

Imagination décrit un idéal que nous avons vécu. « When the nights were young – When we could do no wrong - When our hearts were so strong ». Nous ne pouvons pas nous tromper, parce que nos cœurs étaient si forts. Ces mots décrivent n’importe quel mouvement politique à son début, mais cela décrit surtout le bonheur d’être ensemble, d’être amoureux de quelqu’un, de faire partie de l’histoire – comme aujourd’hui le public aime Lady Gaga pas forcément pour elle, mais il adore faire partie de l’histoire et du moment.

 

Le bonheur des années d’Imagination, c’est le bonheur gay, décrit non pas d’une manière personnelle, introspective, mais en groupe, dans la masse, avec le club entier et sa famille. Et ce sentiment de bonheur collectif (musical et sexuel), les gays ont persisté à le reproduire tout au long des décennies suivantes (Trade à Londres, DC10 à Ibiza, Body & Soul à New York, Panorama Bar à Berlin).

 

Mais voilà, aujourd’hui l’identité gay est marquée par ses malheurs. L’agenda militant LGBT ne parle que de souffrances. Et le dossier d’Attitude de septembre dernier décrit cette impasse existentielle commune et cherche à offrir des solutions pour obtenir ce bonheur gay que tant cherchent – mais ne trouvent pas. Car, visiblement, ce bonheur est dur à atteindre aujourd’hui. Tout le monde le dit, même les jeunes. La surabondance de choix a rendu les gays étourdis par l’étendue des possibilités qui leur sont offertes et ils perdent, parfois, comment dire, leur sens commun. Le dossier d’Attitude est passionnant, d’abord parce qu’il aborde un sujet qui n’est pas si présent dans les médias gays. On y parle souvent d’homophobie, mais très peu du bonheur, un concept pourtant universel. Têtu vient juste d'en parler, avec quelques mois de retard.

Pourquoi cette rétiscence à parler du bonheur ? Il existe pourtant toute une série de livres américains qui propose des solutions pour s’ajuster à cette vie moderne. Le dossier d’Attitude part des idées d’Alan Downs que nous avons interviewé.  Son livre, The Velvet Rage - Overcoming the Pain of Growing Up Gay in a Straight Man's World, est pourtant sorti en 2005 sans faire beaucoup de bruit. Au fur et à mesure, ce livre a été poussé par le bouche à oreille dans les cercles politico-artistiques, qui y ont vu une analyse ans précédent du dark corner gay et une analyse des problèmes existentiels des personnes LGBT. Grosso modo, l’idée d’Alan Downs, apparue dans sa pratique de psy, c’est que les gays enfouissent des traumatismes de l’enfance qui ont un impact direct sur leur amour propre, surtout dans le fait de se savoir gay dès l'enfance tout en étant entouré d'un monde essentiellement hétérosexuel. Tant que l’on ne confronte pas cette meurtrissure, les tentations de repli, de dépendance aux sexe, à l’alcool, aux drogues, à l’hyperconsommation sont autant d’obstacles à l’aspiration au bonheur.

 

Alan Downs pense que ce n’est pas forcément l’homophobie qui est responsable de cette destruction psychologique, car ce qui est enjeu, c’est surtout notre incapacité à y faire face. Se savoir différent au moment de l'enfance, c'est être totalement seul, face au monde entier. Son livre est peut être avant tout un self help book, mais il abonde dans une idée moderne très répandue : la violence vécue lors de l’enfance, ou l’incapacité à y faire face, doit être affrontée le plus vite possible afin de de revenir sur ces mauvais moments de jeunesse. Ce n’est pas l’obligation de vivre heureux qui est discutée ici, personne est obligé de tomber amoureux ou de vivre en couple, c’est la capacité à être en paix avec soi-même. A s’aimer en fait.

 

Certains penseront qu’il n’y a rien de vraiment nouveau dans cette approche. Le dossier d’Attitude revient sur plusieurs livres parus pendant les années 2000 comme Cruise control, Understanding Sex Addiction in Gay Men de Robert Weiss ou 10 Smart Things Gay Men Can Do to Improve their Lives de Joe Kort. Le point d’Alan Downs, c’est que les gays n’ont pas du tout entamé le travail de désintoxication de leur passé, de leur esprit, au contraire. Certains se sont écartés de tout ce qui est « gay » car l’observation de ce qui se passe dans cette communauté les dérange au point de s’en éloigner, tournant la page des sorties, des drogues, du sexe, d’une vie commune. Ils trouvent que ça va trop loin. Ils ont adapté tout seuls les conseils du bestseller Facing Codependance, What it is, Where It Comes From, How It Sabotages our Lives de Pia Mellody. Tous ces livres ont été écrits il y a plusieurs années et rien n’a vraiment changé dans la culture gay sur l’idée du bonheur. En fait, on dirait que l’on s’enfonce de plus en plus. Aujourd’hui, certains refusent de faire leur coming out non pas parce qu'ils ont peur de s'affirmer, mais parce qu'ils ne veulent pas s'identifier à ce style de vie gay basé sur la consommation.

 

Ces livres sont redécouverts aux Etats-Unis, sûrement parce que les gays y ont toujours une longueur d’avance en ce qui concerne la codépendance, et l’addiction. Ils essayent de vivre tout en se battant pour trouver leur place dans un pays qui leur refuse toujours le mariage, l’adoption et l’armée. Mais peut-on alors attribuer la même tristesse existentielle aux pays dans lesquels, justement, le mariage gay et l’adoption sont possibles ? Est-ce que les gays anglais ou espagnols sont plus heureux parce qu’ils ont le mariage ? L’article d’Attitude répond par la négative, même si le mariage et l’adoption sont des droits qu’il faut avoir, point à la ligne. Pour beaucoup de gays, les dommages ont été déjà commis lors de l'enfance, mariage et adoption ou pas.

 

L’homophobie et les abus sexuels ou psychologiques sont-ils responsables de notre difficulté à chercher le bonheur ? Sûrement. Mais alors, comment expliquer que cette homophobie était 100 fois plus agressive dans les années 60 et 70? Et pourtant, les gays et les lesbiennes sont parvenus à renverser le cours de cette vie difficile en créant le mouvement gaylib et ensuite le mouvement de la lutte contre le sida! Bien sûr, ces mouvements ont bénéficié de l'énergie du désespoir, mais les personnes LGBT y ont contribué avec bonheur, avec effervescence. Tout le monde célèbre ces moments de mobilisation, tout le monde a adoré Milk parce que c'est un moment clé de la joie de vivre gay. Et dernière ironie, c'est qu'il faut rappeler que la fin des années 70 et le début 80 sont aussi un moment d’hyper consommation du sexe et des drogues. Glory holes, poppers et backrooms sont les symboles de cette période car… il y avait beaucoup d’hommes derrière ces glory holes dans ces sex clubs… Et tout le monde était content.

 

Alors, que s’est-il passé ?

 

Je ne sais pas si vous voyez où je veux en venir. Je trouve que ces livres sont intéressants et je suis toujours content quand des livres sortent sur le sujet du bonheur gay et comment l’atteindre en résolvant les problèmes que nous vivons.  Mais je vais dire ceci. Il y a encore 20 ans, personne ne parlait de victimisation. Personne ne descendait dans la rue pour dire "Nous sommes malheureux!" Et j'arrive à mon point : surtout, c’était inimaginable de voir un gay cracher au visage d’un autre gay pendant le sexe. Et c’était encore plus TOTALEMENT inimaginable de voir un gay cracher dans la gueule d’un Noir gay, comme c’était inimaginable de voir un Noir gay cracher à la gueule d’un Blanc. Or, ces choses se font quotidiennement aujourd’hui. Cela se voit dans beaucoup de pornos, mais aussi lors de n’importe quel RDV déniché via Internet, ou n'importe quelle rencontre dans un club ou un lieu de drague. Et ce n’est pas uniquement dans une optique de meilleure lubrification buccale, je vous assure.

 

Il y a 30 ans, il y avait des choses que l’on imposait pas à un autre homosexuel dans le sexe parce que si vous le faisiez, ça pouvait être excitant sur le moment mais le verdict après la baise était certain : vous étiez un connard, un asshole. Il y avait tout un discours inconscient dans la politique du sexe (pas celle de Foucault, je parle ici des vrais gays) qui disait qu’on ne traitait pas son partenaire, même occasionnel, comme de la merde. Personne faisait tout un foin sur le fait de « sucer à fond » ou d’enculer une bouche sans faire attention si le partenaire s'étouffait. Je me rappelle qu’il y avait même plein de règles non dites, non écrites sur le fait de baiser à 3, pour faire en sorte que le troisième partenaire ne soit pas utilisé comme un Kleenex ou un trou, même si ce troisième partenaire voulait faire ça, il y avait des manières.

 

Bref, l’essor de l’idée homosexuelle n’a pas bénéficié d’une quelconque mode qui consiste à donner des baffes quand on baise. A l’époque, même les films pornos SM ne se permettaient pas de montrer ce qui se passe aujourd’hui dans la sexualité lambda. OK, cette sexualité a évolué, très bien, mais les gays ne cessent de parler de leur statut de victimes alors qu’ils ne cessent d’abuser les uns et les autres. Et ça, personne ne peut l’attribuer à un abus pendant l’enfance car les personnes de ma génération ont vécu beaucoup plus de traumatisme de l’enfance et pourtant on ne s’est pas mis à se donner de tornioles à la fin des années 70 et au début des années 80 pour montrer notre affection aux pédés qui baisaient avec nous. Comme disent les paroles de Flashback : "We could do no wrong – When our hears were so strong ». On faisait les choses bien car nos cœurs étaient si forts. Ce n’est pas de la poésie. C’est de l’histoire. Si vous doutez de ce que je dis, relisez Tricks de Renaud Camus. Vous n’y verrez jamais le mot « victime ».

 

Alors, c'est vraiment passionnant de mieux comprendre ce qui s'est passé lors de notre enfance, seul homosexuel dans un monde masculin hétérosexuel, ou pire, seule lesbienne dans un monde masculin hétérosexuel. Mais ça, nous le savons déjà. C'est notre identité. Et notre identité ne peut être la raison pour laquelle nous nous laissons aller à la drogue, la compulsion et le narcissisme - ce dernier étant reconnu depuis quelques jours comme un risque accru de transmission du VIH. Un ami de Berlin m'envoyait ce message il y a une semaine : "Il faudra peut-être un jour dire aussi que pour vivre longtemps en bonne santé, il faut se donner des limites et des fois aussi se priver. Mais se priver de quoi au juste ? Ce n'est pas en multipliant les performances et les plans que tous ces pédés vont parvenir à masquer le fait qu'au fond ils sont incapables de prendre leur pied avec un mec, un seul, tout simplement".

Et ça, c'est une leçon simple sur le bonheur qui ne nécessite pas de retourner dans le traumatisme de l'enfance. C'est une idée de Now, une forme de respect, arrêter de se traiter soi-même de pute, pour arrêter de se comporter comme un porc. Vous pouvez lire tous les livres que vous voulez sur l'enfance, mais vous savez que si vous ne parvenez pas à vous retenir, si vous ne faites pas d'effort, si vous n'êtes pas correct envers vous-mêmes et les autres, ce n'est pas la peine d'aller chercher si loin dans le passé. You have to be strong. Et nous avons tout, dans nos mains, pour l'être.

 


Didier Lestrade

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter