Non, tout n’est pas comparable.
par Anna Guèye - Vendredi 17 décembre 2010
Anna vit actuellement aux Pays-Bas où elle est traductrice free-lance (Anglais Français). Elle en est à sa 12e ville dans son 8e pays. À ses heures perdues elle traduit et écrit pour Global Voices. Elle a également écrit deux articles sous pseudo pour Rue 89 et est maman d’une presque ado.
La brève de Minorités sur le succès de Geert Wilders auprès des homos néerlandais me donne l’occasion de dire quelque chose qui m’agace depuis un certain temps : bien que l’idée soit intéressante, la lutte des homos ne peut pas être assimilée à celles des Noirs. Il ne s’agit nullement de faire un classement des victimes. Ceci dit...
L
orsque l’on regarde les résultats des dernières élections aux États-Unis, 31 % des homos américains ont voté pour les Républicains (alors que 19 % avaient voté pour Barack Obama en 2008). Les homos noirs ne peuvent se permettre le luxe d'être déçus par les Démocrates ! Pourtant plus les gens sont religieux et plus ils votent à droite ce que ne font pas les noirs occidentaux qui sont pourtant rarement athées. Même s’il existe des “oncles Tom”, il ne peut y avoir 19 % de sado-masos.
Le raciste croit que les Noirs lui sont inférieurs. Tout noir en occident, quel que soit son statut social sait qu’il peut être à tout moment victime d’une vexation. Nous n’avons, ni la même histoire, ni le même vécu. Le professeur de français de ma fille lui a donné une liste de vocabulaire du portrait. Les mots mélioratifs sont : droit pour le nez, clair pour le teint ou lisses pour les cheveux … et les péroratifs sont donc : épaté, hâlé/basané, frisés/crêpus. Les mots qui la décrivent.
Tout comme je n'ai ni le même vécu ni la même histoire qu'une femme blanche. Ainsi, lorsque les féministes blanches critiquent le fait que Michelle Obama se soit déclarée « Mum in Chief » les pauvres chéries ne sont pas capables de se rendre compte que les noires américaines, n’ont ni leur passé (d’esclaves elles sont devenues domestiques) ni leur vécu, elles n’ont pas d’autre choix que de travailler (appartenant aux classes sociales les plus pauvres, lorsqu’elles n’élèvent pas seules leurs enfants, leur salaire n’a rien d’un salaire d’appoint). Donc Michelle Obama en « ne travaillant pas » n’est pas conforme et renvoie aux femmes « noires » une autre image.
Avant d’être un groupe, les homos sont des individus. Être homo peut certainement être un inconvénient, être noir c’est être l’héritier de la traite négrière, de l’esclavage, de la colonisation, de la ségrégation , de l’apartheid (il y avait forcément des homos parmi les oppresseurs !)… qui se traduisent de nos jours en misère et inégalités sociales. Le plus grand diffuseur de réussite sociale est le niveau économique et éducatif des parents. Les homos, comme les femmes, sont également répartis entre les différentes classes sociales et les races. L’effet cumulatif de la pauvreté transgénérationnelle dont souffrent les noirs occidentaux, ne s'applique tout simplement pas chez les homos.
La publicité de FROM THE NEW JIM CROW … in the age of colorblindness résume bien tout ceci : Le bi-aïeul de Jarvious Cotton ne pouvait pas voter car esclave. Son arrière grand-père a été battu à mort par le Ku Klux Klan pour avoir tenté d’obtenir le droit de voter. Son grand-père n’osait pas voter car le Klan le menaçait ; son père ne pouvait voter car il fallait s’acquitter d’une taxe et réussir des tests d’aptitude. Aujourd'hui, Jarvious Cotton ne peut toujours pas voter parce que, comme beaucoup d'hommes noirs aux États-Unis, il est en liberté conditionnelle.
Les homos ont été persécutés à travers l'histoire, mais comment comparer des siècles d'oppression et de sanctions étatiques imposées aux noirs à ce que vivent de nombreux homos, qui s’ils veulent éviter une éventuelle discrimination sont en mesure de cacher leur orientation sexuelle.
Moi, les gens qui peuvent deviner que quelqu’un est homo, je n’y crois pas. Existent-ils des signes extérieurs comme pour les religions ? Un noir ne peut pas rester dans le placard et en sortir un jour et annoncer qu’il est … noir. Être noir, c’est la première chose que l’on voit.
Bayard Rustin le principal organisateur de la marche de 1963 avait préféré passer au second plan afin que son homosexualité ne soit pas utilisée pour discréditer la mobilisation. Entre deux discriminations Bayard Rustin a choisi sans l’ombre d’une hésitation.
D’ailleurs, pourquoi un homo devrait t’il révéler sa sexualité ? Je ne parle de la mienne ni à mes amis, ni à mon entourage et encore moins à mes collègues ; elle n’intéresse et ne concerne que mes partenaires. Je doute que les homos soient plus portés sur le sexe que les hétéros. Il y a une nuance importante entre laisser sa sexualité ou de sa religion dans le domaine privée et la tenir secrète : vivre simplement sa vie, ses envies, ne pas se surexposer, ne pas en parler à outrance, mais répondre la vérité si l'on vous pose la question.
J’ai entendu par deux fois au cours du mois, d’abord Madonna, puis un adolescent comparer les suicides des jeunes homos harcelés qui ont été médiatisés dernièrement aux lynchages du Ku Klux Klan qui avaient lieu dans le Sud des États-Unis et l’extermination des Juifs. Se rendent-ils seulement compte à quel point ils sont blessants … il serait vraiment grand temps de changer d’argumentation : ce jeune homosexuel sait-il au moins que les noirs n’avaient certainement pas la possibilité de se défendre avant d’être lynchés comme lui le fait et ne parlons même pas des victimes du nazisme. Quant à Ellen Degeneres, qui n’a pas réagi aux comparaisons de Madonna alors qu’elle sait que les victimes du Ku Klux Klan et celles du nazisme n’auraient pas eu la possibilité de faire une campagne publicitaire touchant des millions de femmes dans le monde, comme elle le fait.
Où est le bon sens d'un Rupert Everett ?
Alors, oui pour l’instant les noirs ne prennent même pas la peine de relever, peut-être d’abord parce que c’est un « problème de blanc » les noirs se suicident moins que les blancs (les raisons de se suicider sont tellement nombreuses ... qu'il vaut mieux en rire ou chanter si on en a le talent), ou parce qu'en général nous nous interdisons de critiquer les autres minorités, mais cette comparaison n’en est pas moins une ineptie. D’ailleurs, ceux qui sont le plus harcelés sont les jeunes obèses.
Regardons la différence des salaires les homos gagneraient 6,5% de moins que leurs collègues hétéros dans le secteur privé, et 5,5% dans le secteur public, les Français ayant des parents d’origine africaine 14,5 % de moins que les Français blancs.
En plus, si on compare la lutte des homos à celle de noirs cela veut dire qu’il n’y a pas de racisme parmi les homos ! C’est plutôt le contraire qui aurait été surprenant. Aux USA, les homos noirs disent clairement qu’ils n’ont pas besoin des blancs. Irene Monroe se demande même comment les homos blancs peuvent espèrer avoir le soutien de la communauté noire dans son ensemble alors qu’ils sont incapables de faire lutte commune avec les homos noirs, et désignent d’ailleurs les noirs qui soutiennent certaines causes aux cotés des blancs des “House negroes”.
En France, pas mieux : l'équipe d'Homosexualité et Socialisme du Parti socialiste est monocolore ... ethnocratie quand tu nous tiens ! Donc, même chez les homos, seules les voix des minorités “visibles” seraient intéressantes ?
Je ne dirais pas pour paraphraser un comique noir américain que les hommes blancs sont comme des Chippendales (certaines parlent même des mâles dominants blancs des mouvements homos), le seul pépin qui puisse leur arriver est un cancer de la peau, je vois des jeunes homos autour de moi. Mais comparons, des choses comparables.
C’est à se demander si l’homophobie réelle ou supposée de certains noirs ne proviendrait pas de cette comparaison qui peut être ressentie comme une offense car venant d’un groupe perçu et décrit par les média comme aisé, blanc et masculin ; plus que de l’homophobie supposée d’une culture d’origine ou de la religion. Car comme l’explique le sociologue Charles Guebogo, auteur de La question homosexuelle en Afrique, ce n’est pas l’homosexualité qui pose un problème en Afrique mais le fait que l’on parle publiquement de sexualité là où la sexualité n’est jamais évoquée publiquement « Le fait que l’homosexualité émerge dans la sphère publique fait apparaître c’est vrai, de nouveaux défis, de nouvelles valeurs et de nouvelles considérations qui troublent l’ordre des choses établies. Mais c’est moins la question de l’homosexualité qui pose un problème que la question de l’expression en public d’une orientation sexuelle ». Ces jeunes n’ont jamais vu leurs propres parents s’échanger des gestes tendres. [Une parenthèse, je viens de lire le blog d’un homo ougandais qui dit que lorsque la première loi anti-homo est passée, il y a deux ans, il était certain que c’était pour des raisons politiciennes (comme, ils auraient pu s’attaquer à une ethnie)].
Donc, il serait grand temps de ne plus se servir de cette analogie. Lorsque les noirs l’entendent, ils n’entendent surtout pas de l’empathie : Avant de chanter le blues, ce serait sympa de venir le vivre avec nous.
En revanche, je trouve les moqueries homophobes terriblement sexistes : c’est pourtant terriblement sexy d’être efféminé ! Pourquoi les pays dans lesquels les droits des homos sont en avance sont également ceux où il y a le moins de sexisme (dans les rapports quotidiens et au niveau parité), où les hommes n’ont pas peur de se toucher, pourquoi les homos discriminés sont ceux qui sont dits « efféminés » ? Il faut se poser des questions sur la masculinité et les hommes qui la représentent.
Notes
– Lois Jim Crow : Ces lois qui, entre 1876 et 1964, distinguaient les citoyens selon leur appartenance « raciale » et tout en admettant l’égalité de droit imposèrent une ségrégation de fait dans tous les lieux et services publics.
– « Le PVV de Wilders est le parti n°1 des homos » http://bit.ly/cv1YDf
– « When 'Uncle Tom' Became an Insult » http://wapo.st/bBwRva
– « Blacklash? — All prejudices are not equal. But that doesn't mean there's no comparison between the predicaments of gays and blacks » by Henry Louis Gates, Jr: http://bit.ly/amTmOH
– « Gay is not the new black » by LZ Granderson: 2009 Gay & Lesbian Alliance Against Defamation (GLAAD) award winner for online journalism and the 2008 National Lesbian and Gay Journalists Association (NLGJA) winner for column writing: http://bit.ly/cUuunx
– « Du racisme sexuel chez les Bisounours » par Nicolas Johan LePort Letexier : http://bit.ly/cfJcq3
– Video: « Madonna equates bullying with Nazism and the KKK » http://bit.ly/d4u3WM
– Video: « Openly Gay 14-Year-Old Defends Teacher At A School Board Meeting » http://bit.ly/9EMQOY
– « Rupert Everett Unleashed » http://bit.ly/9coJxn
– « Bullies Target Obese Kids Being overweight is prime factor regardless of race, family income, study finds » http://bit.ly/9kD7c3
– Salaires : être homosexuel se paie http://bit.ly/bR1JZv
– Les Français d’origine africaine plus souvent au chômage et moins rémunérés : http://bit.ly/b5JRcn
– «La France est une ethnocratie» http://bit.ly/9agfOY
– Dans la peau d’un jeune homo. de Hugues Barthe http://bit.ly/9fJ60R
– Taking back the black gay movement By Jasmyne A. Cannick http://bit.ly/i4SsK0
- Les Africains gay désenchantés par les Pays-Bas : "Venir en Hollande a été la pire erreur de ma vie"http://bit.ly/eoij7I
9th Black Marriage Day 2011 (the day aims to strengthen & promote marriage in the black community) http://wapo.st/ezgjvN ...
