La démission (Suite et fin)

Le sida a une histoire : la démission. [Suite de la Première partie]

 

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Madjid Ben Chikh

par Madjid Ben Chikh - Vendredi 12 novembre 2010

Madjid Ben Chikh est né à  Paris en 1965 de père ouvrier Algérien et de mère Française. Ayant milité à l'Escargot, Act Up, Spont-Ex, au PS, mais il vit et enseigne à Tokyo depuis 2006. Il est aussi écrivain et son blog existe depuis 2004.  

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Le sida a une histoire : la démission. [Suite de la Première partie]

 

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n fait, la vraie question n'était pas là. La vraie question, elle, elle reste en suspens. Avec les trithérapies, la lassitude à utiliser un préservatif devait se manifester tôt ou tard. C'est humain. Avec les trithérapies, la tentation d'utiliser d'autres possibilités devenaient tentantes. C'est humain. Avec les trithérapies, les associations allaient se vider de leurs adhérents et les marches du 1er décembre allaient se transformer en une sorte de premier mai du sida, avec ses cortèges traditionnels, le die-in d’Act Up et les cornes de brune, les boites à sous dans les bars et tout plein de préservatifs gratuits partout, même au Dépôt. C'était évident. Avec les trithérapies, certains seraient tentés de « jauger » la situation et de caler leur comportement sexuel sur le jugement qu'ils porteraient sur l'autre. C'est humain. Tout cela était évident.

Voilà des questions qui apparurent ici et là, essentiellement dans la presse anglo-saxonne d'abord et dans Têtu, mais ce fut comme si l'air du temps était au constat et non plus à l'action.

 

Sur les ruines du message clair, net et précis, bati sur une attitude communautaire politique et responsable, « utilisez un préservatif pour tous vos rapports sexuels et pratiquez le sexe sans risque, consultez un docteur au moindre doute, etc. », s'est progressivement installé un discours vague. Je me rappelle ma surprise en lisant vers 2002 une brochure du Terrence Higgins Trust, à Londres, qui après avoir expliqué ce qu'était le sida (et là, je dois dire, ils le faisaient vraiment bien, c'était une belle brochure, format de poche, beau design, beaux mecs, dessins, etc), développaient des stratégies alternatives au cas où, par exemple, on n'avait pas de préservatif sur soi.

 

En 1990, on aurait dit de ne pas avoir de rapport anal, d'être prudent avec la fellation, et on aurait souligné l'importance des zones érogènes permettant d'avoir un réel rapport sexuel non contaminant, du type de ceux qui ont permis à des dizaines de milliers d'entre nous de baiser avec des types dont nous ignorions le statut sérologique sans être contaminés, ce qu'on appelait le SSR, le Sexe Sans Risque.

 

Là, non. La brochure expliquait qu'il fallait éviter les rapports anaux, mais que, au cas où, il était préférable de mettre du gel et surtout de ne pas éjaculer dans son partenaire. Un an plus tard, un groupe départemental de AIDES du sud de la France confectionna une affiche avec le même type de message. Cela fit un tollé, mais les condamnations furent finalement très feutrées, et l'affaire fut oubliée.

 

Face à ce qui fut ressenti comme un relâchement des pratiques (relapse), ce qui aurait du ressouder les troupes les divisa, car pour la première fois, des acteurs de la prévention réclamaient de tempérer. Didier Lestrade fut traité de réactionnaire quand il refusait de négocier le préservatif. Tout le petit monde de la prevention n'en eut plus que pour la « responsabilité partagée », détournant au passage la signification réelle de l'idée de responsabilité. On opposa « Dustan » à Lestrade, celui qui s'assume face au militant du passé. Ce qui aurait dû n'être qu'un moment littéraire incarnant la sortie de notre communauté d'une longue période de deuil et de combat, et également une occasion de s'interroger sur ce moment, devint un révélateur de toutes les divisions, du bal des égos et également du vieillissement des « têtes pensantes ». Car malgré le choc que représentaient les livres de « Guillaume Dustan », l'homosexuel Lambda continuait de se protéger. Les chiffres montrent à cette époque une grande stabilité des contaminations. Tout au plus une poussées des IST indiquait-elle que les backrooms banalisaient les partenaires multiples, ce qui aurait du être discuté. Mais là encore, il fallut attendre plusieurs années pour que lesdites backrooms soient enfin visitées.

 

Nous en sommes toujours au même point. Le même flou continue de guider les principales associations, de plus en plus sous la pression de groupes remettant ouvertement en cause l'usage du préservatif et encourageant l'expérimentation, la prise de risque mesurée et des mesures de prévention alternatives. Cette cacophonie dans le message s'accompagne, et accompagne, une généralisation des pratiques à risque avec pour résultat des taux de contamination en forme de revival 80's. Ces taux véritablement effrayants, quand on pense qu'il suffit d'un simple préservatif pour les éviter, ne provoquent aucun cri d'alarme, aucun questionnement. Au contraire, ils sont utilisés pour aller plus loin dans l'expérimentation de pratiques alternatives, au rang de laquelle figure le traitement comme moyen de prévention, le tout sous les auspices du ministère de la santé et, dans l'ombre, de l'industrie pharmaceutique.

 

Le traitement comme moyen de prévention est une des nombreuses stratégies alternatives. On trouve également le choix sérologique : sous condition de se faire dépister  régulièrement, vous choisissez vos partenaires en fonction de votre statut. Partouze séronégative, party bareback séropositive, etc... C'est au choix, vous le décidez en « toute responsabilité ». Il s'agit de la création d'un véritable apartheid sexuel, les séronégatifs excluant de fait les séropositifs, à l'opposé de toute la logique communautaire (rester ensemble, respecter le silence intime) qui a fait notre force dans l'épidémie. Mais cet aspect des choses semble ne pas interpeler les associations. Sans compter qu'on ne peut exclure des contaminations dans les soirées seronégatives...

 

Il y a ensuite le suivi sérologique lié au traitement. Et il est vrai qu'un séropositif observant parfaitement son traitement, avec une charge virale indétectable pendant plusieurs années, est très peu contaminant. Certains vont donc jusqu'à dire qu'après un certain délai d'observance, le préservatif n'est peut être plus obligatoire. Et que, de toute façon, en dernière instance, il restera le traitement pour celle ou celui qui aura été contaminé.

 

Ce qui est frappant dans ces nouvelles approches, c'est à quel point tout est centré autour du séropositif, de son confort (ou en tout cas une certaine idée que certain s'en font), à quel point la séronégativité est presque considérée comme un fait anecdotique, et finalement comment la responsabilité se retrouve vidée de toute signification individuelle et collective.

 

En y regardant de près, la prévention VIH reprend désormais le schéma machiste en place dans la prévention des grossesses. De la même façon que le poids de la contraception repose entièrement sur les femmes, la prévention du risque VIH est entièrement à la charge des séropositifs.

 

Un homme et une femme. L'homme n'a pas de préservatif, mais il veut, il insiste. La fille aussi a envie, mais... Elle ne prend pas la pilule. Il insiste, elle accepte, mais lui demande de se retenir et de se retirer. Il la pénètre, et puis il jouit, il ne se retire pas. La fille garde sa honte pour elle, le type s'excuse, se rhabille. Elle n'a peut être pas joui car elle avait un peu la trouille, mais elle ne dit rien, ce sont des choses qui ne se disent pas. Un mois plus tard, elle appelle l'homme et l'informe qu'elle a un retard, lui demande conseil. Et lui, il lui dit que ça ne le regarde pas vraiment, et puis qu'elle avait envie aussi, qu'elle n'a qu'à se faire avorter, ou alors, elle n'avait qu'à prendre la pilule. Une histoire classique, on l'a tous une fois entendue, cette histoire. L'histoire du mâle dominant, et dominé par son érection.

 

Dans la nouvelle approche de la prévention, il y a un peu de ça. S'il n'y a pas de préservatif, on n'a qu'à ne pas jouir dedans et mettre beaucoup de gel. Et puis, après tout, si l'un contamine l'autre, celui qui est contaminé n'avait qu'à mieux choisir son partenaire (sélection du statut sérologique du partenaire, ou sérosorting), ou bien à prendre un traitement comme prévention, ou TASP). Est-ce vraiment cela, que nous voulions, il y a vingt ans, quand nous hurlions notre colère devant la démission des gouvernants? « Guillaume Dustan » a bon dos. Ce sont tous ceux qui se sont abrités derrière lui qui sont responsables des milliers de contaminations annuelles, et de leur augmentation d'une année sur l'autre. Toutes les données disponibles le montrent, là où ces « nouvelles stratégies » ont été mises en œuvre, le résultat au final a été exactement l'inverse du résultat recherché, à savoir une « maitrise négociée » de l'épidémie.

 

 

Le sida a un avenir : la purge ou le réveil

 

Les personnes en charge de la prévention ont une vision du monde qui se limite au bout de leur prépuce pour certains, à leur propre vécu parfois désabusé, à la contrainte budgétaire de plus en plus dramatique, à leur crainte de heurter les homos comme Act Up a su le faire en son temps, et plus généralement, à une acceptation des faits tels qu'ils sont, dans un monde sensé ne pas changer, un monde où le robinet à médicaments gratuits sera toujours ouvert. Un monde où la toxicité des molécules, l'adaptation et la mutation du virus, l'obligation à dépendre d'un traitement à vie pour pouvoir survivre ne font pas débat. Une liberté asservie au bon vouloir de la collectivité et aux découvertes des laboratoires. Ainsi qu'une sorte de thatcherisme du sexe, où chacun gère sa contamination, tant pis pour les perdants, les laboratoires s'en chargeront. Une curieuse définition du partage...

 

Pourtant, les sociétés évoluent, les enjeux changent, les idées bougent, les générations se succèdent. Seul le virus, lui, restera là, compagnon à vie de ceux qui l'auront croisé sur leur chemin.

 

Parler des enjeux et de l'urgence d'une remise à plat de la prévention, c'est d'abord avoir enfin le courage de déplacer le focus, et de s'intéresser à la séronégativité, en la mettant au centre des dispositifs de prévention. Je ne veux choquer personne, mais la norme, c'est être séronégatif, et le vrai bonheur, c'est de le rester. Un séronégatif est un être libre qui ne dépend de personne, ni de son médecin, ni d'un laboratoire. C'est l'état que l'on doit souhaiter à chacun, tout comme on ne souhaite à personne d'avoir un jour un cancer. Nous devons donc avoir à l'esprit les séronégatifs, leur information, et promouvoir le preservatif comme la seule et unique attitude responsable pour garder cette tranquillité et ce bonheur de ne pas risquer, demain, d'être malade. Nous devons les inciter à se faire dépister régulièrement, afin de garder le réflexe du préservatif, mais également afin d'assurer leur suivi concernant les IST.

 

Le retour en avant du préservatif devrait être l'occasion, avec une information complète sur le VIH ciblée sur les séronégatifs, d'une dédramatisation raisonnée du risque de contamination. On peut désormais affirmer sans se tromper, qu'un couple sérodiscordant, respectant le sexe sans risque, et où le séropositif est suivi, adhère à son traitement, ne court aucun risque de contamination du partenaire négatif. C'était vrai avant, et ça l'est encore plus maintenant que l'on connait mieux le virus, que les traitements permettent de le contrôler, de le rendre « indétectable ». Car en fait, plutôt qu'utiliser cette « victoire » pour promouvoir des rapports possiblement contaminants (TASP, serosorting, gel...), on devrait l'utiliser pour promouvoir une intégration réelle, amoureuse, affective des séropositifs, la possibilité réelle de reposseder pleinement leur avenir.

 

Il faut donc réaffirmer la place du préservatif comme d'une arme liant la tranquillité individuelle et la responsabilité collective, politique, des individus par rapport à leur propre groupe et par rapport à la société.

 

Car il faut avouer que si la séronégativité est la grande absente, l'autre absente est bel et bien la société. Or, de ce coté-là, les choses bougent, très rapidement. Et pas forcément pour le mieux.

 

C'est le grand tabou, le coût d'un traitement. Pourtant, il faut aborder cette question. Qu'est ce qu'être libre quand on dépend du bon vouloir de la société ? Un traitement coûte entre 1000 et 2500 euros mensuels, soit entre 12.000 euros et 30.000 par an. Pour rappel, le niveau moyen des pensions de retraite est d'environ 900 euros mensuels.

 

La société, les contribuables, n'acceptent de payer une telle somme que parce que le VIH est considéré comme une sorte de fatalité qui a fauché une génération, au même titre que la société accepte de payer pour les cancers ou la tuberculose. Cette acceptation du coût est liée également à l'énorme effort, à la responsabilité de notre communauté qui a eu un très fort impact sur l'opinion.

 

Or, désormais, partout, les gourvernements cherchent à réaliser des économies. Et depuis deux ou trois ans revient l'idée d'une remise en cause du 100% pour les affections de longue durée. Le rapport Attali, remis récemment au gouvernement propose cette mesure. On s'oriente donc vers une prise en charge personnalisée. Or, même 10% à la charge du malade, cela reste quand même incroyablement cher.

 

Certains objecteront que la « communauté », ce truc qu'ils laissent se déliter en accompagnant des comportements irresponsables, mais qui justifie leurs postes, leurs salaires, leur statut, se dressera, et se mobilisera. Le contribuable acceptera-t-il les arguments quand TF1 leur proposera des reportages sur les backrooms où on ne se protège pas, avec lecture d'extraits de livres d'Eric Rémès, gros plan sur les sites de rencontre « BBK », « NoKpot » et présentation de brochures et affiches aux contenus ambigus. Or, partout dans le monde, Tea Party aux USA, extrême-droite aux Pays Bas, la question fiscale, la question des « assistés » passe au devant de la scène dans des sociétés traversées par le doute et l'égoïsme idéologique. Par ailleurs, comment ne pas voir dans le sérosorting la mise en place d'une exclusion théorisée de la ségrégation des séropositifs ?

 

Notre communauté a été pourchassée, mise au bûcher, interdite pendant des centaines d'années. Le préjugé à notre égard est encore très fort malgré le bel emballage « cool » homophile en ce moment.

 

Nous avons l'obligation d'être responsables collectivement. Et le retour du préservatif au centre des politiques de prévention est la pierre angulaire de cette responsabilité. Nous avons encore le temps, nous avons encore la possibilité de refermer une parenthèse, un moment de relâchement, finalement peut-être nécessaire pour nous reconstruire collectivement après l'épidémie.

 

Si nous ne la refermons pas, nous ne tarderons pas à être montrés du doigt pour notre irresponsabilité. Nous n'aurons rien à opposer. Et alors, peut-être le pire arrivera, les séropositifs seront mis au ban de ce qui restera de la communauté, juste suite logique du serosorting et de l'embourgeoisement de certains homos.

 

Nous avons l'obligation morale de faire de ces dix années un « moment » dans l'histoire de notre communauté sur la longue marche de son émancipation, en permettant aux plus jeunes, ces gamins qui débarquent dans nos bars, nos boites, de retrouver le sourire et l'innocence que notre génération a perdu en se prenant l'épidémie en pleine poire, dans la force de sa jeunesse.

 

Nous sommes comptables de leur avenir, de cela, oui, nous sommes RESPONSABLES.


Madjid Ben Chikh

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