Sciences sociales et prévention du sida : le temps de se reprendre ?

Selon Le Journal du Sida, le rapport entre la recherche en sciences sociales et la lutte contre le VIH, dans la prévention du VIH notamment, serait arrivé à un tournant [1]. Avec la notion de « recherche communautaire » qui remplacera l’ancien terme de « recherche action », nos collègues de l’Agence Nationale de Recherches sur le Sida (ANRS) nous proposent un nouveau départ. Pourtant, au-delà de l’annonce d’un partenariat renouvelé entre la recherche, la pratique et les communautés, a-t-on véritablement identifié les nouvelles connaissances qui devraient être produites par les sciences sociales pour renforcer l’efficacité de la prévention ? A-t-on pris acte des raisons profondes qui ont jusqu’ici empêché la production de ces connaissances ?

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Philippe Adam

par Philippe Adam - Vendredi 12 novembre 2010

Après avoir vécu à Paris et à Amsterdam, Philippe CG Adam (42 ans) partage désormais son temps entre l’Europe et l'Australie. Chercheur au National Centre in HIV Social Research de Sydney, Philippe a produit des connaissances sur les gays et l’épidémie de VIH/Sida dans de nombreux pays faisant ainsi bouger gouvernements et communautés.   

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Selon Le Journal du Sida, le rapport entre la recherche en sciences sociales et la lutte contre le VIH, dans la prévention du VIH notamment, serait arrivé à un tournant [1]. Avec la notion de « recherche communautaire » qui remplacera l’ancien terme de « recherche action », nos collègues de l’Agence Nationale de Recherches sur le Sida (ANRS) nous proposent un nouveau départ. Pourtant, au-delà de l’annonce d’un partenariat renouvelé entre la recherche, la pratique et les communautés, a-t-on véritablement identifié les nouvelles connaissances qui devraient être produites par les sciences sociales pour renforcer l’efficacité de la prévention ? A-t-on pris acte des raisons profondes qui ont jusqu’ici empêché la production de ces connaissances ?

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urant la première phase de l’épidémie de VIH, les moyens importants mis à disposition pour financer la recherche en sciences sociales, que ce soit en France ou à l’étranger, ont permis de produire des connaissances nouvelles, notamment dans le domaine des sexualités, de la gestion du risque de transmission du VIH et de la vie avec le VIH. Ces données ont servi de toile de fond pour développer les premiers programmes de prévention du sida.

Les défis de l’époque demeuraient cependant plus simples qu’ils ne le sont aujourd’hui. Pour créer les premières campagnes de prévention, il ne fallait finalement, en plus d’une bonne dose de courage, que des connaissances assez générales sur les pratiques et cultures sexuelles des populations et les risques de transmission du VIH qui leur étaient associés. Les travaux en sciences sociales ont contribué à doter les divers acteurs des mondes du sida d’une culture générale sur la sexualité et la vie avec le VIH ainsi que d’une approche permettant aux programmes de mieux prendre en compte les perspectives des populations à cibler. Comme le disait Frank Arnal, il s’agissait à l’époque de lutter contre « l’illettrisme sexuel ».

 

Aujourd’hui, alors même que la sévérité du VIH s’est considérablement amoindrie du fait des traitements, les enjeux de la prévention sont devenus plus complexes. Ce n’est plus simplement la question de l’adoption du préservatif à laquelle la recherche doit répondre mais celle du maintien des comportements sur la longue durée et des raisons du relâchement des comportements préventifs. Le temps n’est plus simplement à la description des pratiques sexuelles, à la simple surveillance de l’évolution des taux de rapports non protégés et à l’identification des publics les plus vulnérables.

 

Il nous faut aujourd’hui comprendre les mécanismes complexes qui conduisent à la prise de risques, identifier les ressorts possibles du changement et construire, en collaboration étroite avec la pratique, les stratégies persuasives dont la prévention a besoin de toute urgence pour ré-aiguiller certains gays vers des choix bénéfiques à leur santé.

 

Je ne suis pas certain que les approches classiques en sciences sociales aient énormément de choses à apporter dans les domaines précédemment évoqués. Il suffit de fréquenter meetings et conférences pour se rendre compte que les sciences sociales ont aujourd’hui parfois tendance à radoter. Les chercheurs en sciences sociales se plaignent souvent d’être des enfants pauvres de la recherche et de ne plus être assez écoutés par les acteurs qui mettent en œuvre la lutte contre le sida, mais il faut reconnaitre que le discours des sciences sociales dans ce domaine reste souvent trop contemplatif, trop replié sur des débats internes aux sciences sociales et souvent très décalé par rapport aux enjeux actuels de santé publique et à la pratique de prévention. Bref, la recherche en sciences sociales a un besoin urgent de se reprendre, de se renouveler et, pourquoi pas, d’innover. Dans le contexte actuel, il est clair que l’argent du sida – s’il en reste un peu pour la recherche non médicale - ne peut plus être dépensé comme on l’a fait dans le passé pour financer des études dont l’objectif premier était de produire des connaissances abstraites sans que la question du transfert de ces connaissances vers la pratique ne soit abordée de front.

 

Car le problème est là, les connaissances scientifiques ne se transfèrent pas facilement vers la pratique de prévention lorsqu’on ne prend pas la peine de mettre en place des mécanismes actifs permettant de favoriser ce transfert. Pour ma part, je crois à des approches translationnelles qui permettent de faire véritablement le pont entre la recherche en sciences sociales et la prévention du VIH. Faire le pont, ce n’est pas simplement établir un bon dialogue entre la recherche, la pratique de prévention et les communautés. Il s’agit aussi de produire, comme je l’ai fait avec John de Wit, le SNEG ou Hépatites Info Service, des connaissances empiriques permettant de construire les cadres théoriques qui guident des interventions préventives dotées d’une efficacité renforcée.

 

 

Dialogue entre chercheurs et experts

 

Pour réussir dans ce projet, il convient d’articuler des connaissances et des perspectives qui empruntent non seulement à la sociologie mais à la psychologie, à la sexologie et à la promotion de la santé. L’innovation peut se construire dans un dialogue soutenu entre les chercheurs et les experts de la prévention, à condition que l’ensemble des acteurs abandonnent leurs idéologies, celles de la recherche comme celles de la prévention, pour conduire pas à pas et sans a priori les évidences et les théories du comportement et du changement dont nous avons besoin. Actuellement, le nombre de personnes capables de naviguer avec aisance entre ces univers est insuffisant.

 

Entre recherche et prévention, il nous faudrait aussi plus de respect, de confiance en l'autre et pourquoi pas d’admiration, ce dont la lutte contre le sida a longtemps été faite. Des considérations financières entrent en jeu également. Jusqu’ici un projet de recherche translationnel ne pouvait pas être financé ni par l’ANRS, ni par Sidaction, car les modes de financements de la recherche et ceux de la prévention sont extrêmement cloisonnés. Une parfaite aberration.

 

Il est clair aussi que la volonté a souvent manqué de produire les connaissances qui auraient permis  de voir plus clair dans certains débats. On peut en prendre comme exemple le débat qui oppose depuis des années les tenants de la prévention classique à ceux de la réduction des risques en milieu gay, débat qui a pratiquement mis KO la prévention avec les conséquences que l’on sait : une dégradation alarmante de la situation préventive [2]. Pour trouver une issue pragmatique mettant fin aux oppositions inter associatives, il aurait pourtant été facile de produire des données empiriques permettant de mieux cerner les avantages potentiels et les limites évidentes des stratégies de réduction des risques alternatives à l’usage du préservatif [3].

 

Plutôt que d’aborder de front ces questions au cours des dernières années, on a préféré laisser la situation préventive se détériorer en justifiant des choix très risqués et parfois même l’arrêt de certaines actions de promotion du préservatif à grand renfort de citations d’études étrangères mal utilisées et souvent, elles aussi, bien plus idéologiques qu’empiriques. Tous les acteurs en présence n’ont pas forcément intérêt à promouvoir des recherches empiriques qui permettraient de voir clair dans les débats actuels autour de la prévention. Par définition, le jeu politique n’a-t-il pas besoin d’une certaine opacité ? Les comités scientifiques chargés de sélectionner les projets de recherches à financer semblent d’ailleurs ne pas avoir su gérer de façon optimale ces conflits d’intérêts.

 

Dans ce contexte assez déprimant, pour ne pas dire dysfonctionnel, le monde médical s’est fait la part belle.  Dans la plupart des pays industrialisés, l’argent consacré aux projets de recherche biomédicale s’exprime en centaines de milliers d’euros voir en millions alors que le budget moyen des recherches en sciences sociales se chiffre plutôt en dizaines de milliers d’euros. Clairement, nos collègues médecins ont des capacités de marketing et de branding de leurs projets que les sciences sociales n’ont pas. Les études biomédicales qui promettent la fin de tous nos problèmes en tablant sur le seul recours à des technologies (en oubliant notamment que l’adoption de ces technologies nécessite elle aussi des changements comportementaux) profitent du silence des sciences sociales et aussi d’une étonnante propension à l’oubli de leurs publics.

 

Au cours des 25 dernières années, le monde médical a souvent promis des solutions miracles. A plusieurs reprises, l’optimisme provoqué par les avancées médicales a démobilisé les gays dans le domaine de la prévention. Ainsi, en dépit de toutes les avancées médicales dont on a pu bénéficier depuis le milieu des années 1990, la probabilité de transmission  du VIH par contact homosexuel est aujourd’hui  similaire à celle qui existait avant l’introduction des nouveaux traitements [4].

 

Les avancées médicales doivent bien entendu être prises en compte et intégrées au mieux par la prévention mais il est clair qu’il n’y aura pas de solutions purement biomédicales. Les technologies médicales n’ont de sens que dans leur combinaison avec des campagnes et des interventions comportementales fondées sur des données empiriques et des théories du changement. Relâcher cet effort de développement de cadres empiriques et théoriques permettant de doter la prévention comportementale d’une efficacité renforcée et d’une nouvelle maturité serait une erreur.

 

Rien ne nous assure pourtant que cette erreur ne sera pas faite.


Philippe Adam

Notes

[1] Marjolaine Moreau, « Nouveau tournant », Le Journal du Sida, n°217, octobre-novembre-décembre 2010, p. 13.

[2] Le Vu, S., Le Strat, Y., Barin, F., Pillonel, J., Cazein, F., Bousquet, V., Brunet, S., Thierry., D., Semaille, C., Meyer, L., Desenclos, J-C. (2010) Population-based HIV-1 incidence in France, 2003-08 : a modelling analysis. The Lancet, Published online September 9.

[3] Voir l’article « Safer sex ou réduction des risques : des pistes pour renouveler les connaissances et redistribuer les cartes de la prévention » que j’avais écrit avec John de Wit pour Têtu n° 128, décembre 2007.

[4] Jin, F., Jansson, J., Law, M., Prestage, G.P., Zablotska, I., Imrie, J.C.G., Kippax, S.C., Kaldor, J.M., Grulich, A.E., & Wilson, D.P. (2010). Per-contact probability of HIV transmission in homosexual men in Sydney in the era of HAART. AIDS, 24:907-913.

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