De l’autre côté : Jérusalem

Il y a un an, j’ai rencontré pour la première fois Jean Stern. Mon mari me disait sans arrêt : « Il faut que tu lui parles ». Quand je l’ai vu, à la terrasse d’un restaurant de Belleville, je me suis senti tout de suite à l’aise. Notre parcours a beaucoup de points communs, mais on ne s’était jamais parlés. Bêtement, j’ai commencé par lui faire des compliments pour la revue dont il est l’éditeur, De L’autre Côté.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 07 novembre 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il y a un an, j’ai rencontré pour la première fois Jean Stern. Mon mari me disait sans arrêt : « Il faut que tu lui parles ». Quand je l’ai vu, à la terrasse d’un restaurant de Belleville, je me suis senti tout de suite à l’aise. Notre parcours a beaucoup de points communs, mais on ne s’était jamais parlés. Bêtement, j’ai commencé par lui faire des compliments pour la revue dont il est l’éditeur, De L’autre Côté.

J

e lui ai fait toute une série de louanges sur la typo, sur le papier, sur la couverture, même sur l’odeur de l’encre.  

 

Je lui ai dit que le sujet de cette revue était si grave que le fait de lui donner un tel support esthétique était déjà, en soi, une réussite, une déclaration courageuse qui disait beaucoup de choses sur la nécessité de séduire tout en étant différent et d’insister sur ce conflit israélo-palestinien qui a marqué  tellement notre génération puisqu’on est pratiquement né avec. Et il m’a dit deux choses. D’abord, cette approche esthétique n’était pas appréciée par tout le monde. On s’en doutait. Ensuite, la beauté de la revue n’aidait pas à sa promotion. Pratiquement personne ne parlait de De l’Autre Côté.

De l'Autre Côté est publiée par l'Union Juive Française pour la Paix (UJFP) et dont le rédacteur en chef est Frank Eskenazi . Quand j’ai découvert cette revue, j’ai été submergé par un sentiment très rare, et je suis très intuitif sur ces choses. C’était la première fois que je voyais un ensemble de littérature politique que j’approuvais à 100%. Même dans les domaines qui sont les miens, comme le sujet gay ou sida ou la musique, je rencontre rarement une adhésion complète, il y a toujours un petit truc qui me chiffonne, qui n’est pas grave, mais qui est là, comme une note dissonante, ou un vide pas rempli, un coin mystérieux, un dark corner. De l’Autre Côté, au contraire, ce fut pour moi comme une illumination. J’avais envie de tout lire : les numéros sur l’Exil (N°1), la France (N°2), la Religion Sioniste (N°3), la Palestine, l'an 41 (N°4), Gaza (N°5) et aujourd’hui Jérusalem (N°6). Et je crois qu'il faut acheter chacun de ces numéros pour soutenir concrètement ce travail.

 

Il me serait impossible de formuler mieux ce qui est écrit à travers ces numéros thématiques de la revue, sur Gaza par exemple. D’abord, je n’en ai pas la compétence, je ne l’aurai jamais, je ne suis jamais allé en Palestine ou en Israël et je ne crois pas que j’irai un jour. Mon boycott d’Israël est tellement total que je refuse de m’approcher de ce pays, je n'en ai pas la force. Mais surtout, c’est l’étendue des sujets et des prises de position qui m’impressionne, avec une maquette qui met en valeur quelque chose de très fragile, ça se sent. Cette revue est fragile à tous les niveaux. Elle décortique le sujet le plus complexe, le plus explosif au monde. Et tout ce qui est écrit, je le comprends, moi qui ne suis pas érudit sur le sujet, avec des mots simples, je sens les émotions, je pénètre dans la sincérité de ce qui est dit. De l’Autre Côté est devenu un objet qui a comblé toutes mes interrogations et mes doutes. Je croyais que j’étais fou de penser ce que je pensais et j’ai trouvé un média qui m’a rassuré : non seulement je n’étais pas fou, mais il y avait des gens qui pensaient comme moi et qui avaient le courage de le dire.

 

Je suis sûrement naïf et incroyablement idéaliste. Mon point de vue peut paraître trop passionné, parce que je surveille tout le temps ce qui se dit, ce qui se passe là-bas. Je suis sans cesse aux aguets. Je peux même dire que lorsque je mets la télé, j’attends inconsciemment qu’on me donne des informations sur ce conflit, sur la vie en Palestine, sur ce qui se passe dans toute la région. Le reste m’intéresse aussi, mais pas autant. Cette guerre me révolte comme pas une autre au monde. Ce qui se passe là-bas me crève littéralement le cœur, et il n’y a que l’écologie ou le sort des Arabes qui me peine à ce point dans le monde.

 

Alors, je regarde ce qui est dit sur Israël dans les médias comme une sorte de jauge intellectuelle. Quand on parle trop de ce pays, je maudis sa technique qui exagère sa position dans le monde pour alimenter une machine médiatique. Quand on ne parle plus d’Israël, je me dis que ce n’est pas normal non plus, qu’il se passe forcément quelque chose qui est caché. Je suis peut-être paranoïaque, mais je reste étonné, à mon âge, de voir que les médias français nous donnent une image d’Israël qui est, au fond, celle qu’Israël veut nous donner alors qu'ailleurs la parole est plus libre. Et malgré Internet et tout ce qui a changé dans les médias depuis 10 ans.  En ce moment, la fréquence des news sur le conflit est à son plus bas niveau. C’est comme s’il ne fallait pas entériner en cachette l’échec des négociations qui ont traîné depuis plus de six mois. Comme s’il fallait faire oublier le souvenir de la flottille et toutes les enquêtes non abouties. On passe de l’overdose à la cure de désintox médiatique en quelques jours à peine. Toujours un mauvais signe.

 

Des fois, je regarde les news et j’essaye de chercher d'autres choses sur ce drame, comme pour me convaincre qu’il y a une autre lecture. Le 14 septembre dernier, j’ai lu un petit encart selon lequel l’état d’Israël avait acheté le nom de domaine @Israël qui appartenait à un Espagnol qui possédait aussi un site porno qui marchait très fort (200.000 visites uniques par jour). J’ai trouvé ça pathétiquement drôle, un peu comme si Dubaï achetait son nom de domaine chez un puriste de la décroissance. Le journal Publico a révélé l’affaire en début septembre. 

 

Plus triste. Le 28 août dernier, un éditorial d'Ali Abunimah rendait compte de l’échec de la stratégie de George J.Mitchell, l’envoyé américain pour le Proche Orient, en notant que les 600 jours (désormais presque 700) de négociations étaient dans l’impasse. La méthode qui avait permis de mettre fin au conflit irlandais ne pouvait s’appliquer à Israël. Selon l'écrivain, à l’époque, les Américains avaient convaincu le lobby irlandais qu’il fallait se tourner vers le plus faible. Dans le cas d’Israël, Mitchell n’a pas réussi à convaincre le lobby Juif américain de donner sa chance au plus faible, la Palestine. Ce lobby, malgré certaines dissensions minoritaires, soutient toujours le plus fort.

 

Plus triste mais ironique. Le 26 avril dernier, un article de l'Herald Tribune  sur une manifestation de 70 israéliens ultra orthodoxes dans les quartiers arabes de Jérusalem finit sur cette étrange conclusion. Les manifestants voulaient « montrer à Mitchell qui est le boss à Jérusalem ». Un représentant du Fatah voyait les choses sous un angle différent : « Dans le monde, pourrait-on imaginer un seul endroit où 2000 policiers armés et équipés sont supposés protéger une manifestation ratée de 70 personnes dans un quartier qu’ils prétendent être leur capitale ? »

 

Ce que nous dit De l’Autre Côté, c’est que les problèmes d’intégration que nous vivons en France sont directement influencés par l’injustice qui se maintient là-bas. La colère des banlieues est consécutive du traitement des Palestiniens et plus personne n’ose désormais sortir des fadaises sur les « risques d’importation du conflit » en France. Si les Palestiniens vivant en Israël doivent bientôt jurer allégeance à l’état Juif, ça se verra tout de suite dans le 93. L’extrême droite du gouvernement Netanyahou influence la politique intérieure française comme elle met en péril la présence américaine à travers le monde. Et les médias de la métropole passent sous silence la vie en Palestine - de la même manière qu'ils passent actuellement sous silence la grève actuelle aux Antilles. On est en train de réaliser, de plus en plus, que ce qui ne peut pas être résolu en Israël ne peut pas l’être non plus en France. C’est la même injustice.

 

Je peux compter sur les doigts de ma main les amis gays qui ont envie, ou le courage, de s’exprimer sur le sujet. Nous sommes probablement fous de parler ainsi et de prendre des risques pour notre réputation ou nos carrières. Qui sommes-nous pour oser penser que nous aurons un impact, que nous serons relayés par les autres médias, que le point de vue gay sur l’apartheid israélien mérite d’être relayé ? Après tout, ça devrait les intéresser, ces médias : tiens, que disent les gays sur Israël ? Allons interviewer Zackie Achmat!

 

Ben non. Je n'aurais jamais pensé qu'une revue comme De l’Autre Côté, serait à ce point réduite au silence par l’immense majorité des médias comme je suis toujours surpris que l'on ne tienne pas compte de ce que dit une partie de la communauté gay sur le conflit israélo-palestinien. L’omerta est totale et, en regardant sur Internet, j’ai bien vu que c’était assez vrai. Tout ce travail d’écriture, ces voyages, ces entretiens, ces échanges avec les associations sur le terrain, comme cachés par les médias, malgré le support d’une belle revue, d’une belle maquette, des collaborateurs brillants et célèbres qui ont donné les preuves de leur militantisme. Pas d’encouragement. Pire : c’est comme si certains attendaient patiemment que la revue disparaisse, n’ait plus les moyens de publier. Pour moi, c’est le fascisme d’aujourd’hui. On ne nous empêche pas de publier, mais tout le monde s’arrange, et la gauche en premier, pour que personne ne sache qui vous êtes, ce que vous faites. Vous êtes dans l’interdit. Tricard. Incommunicado.

 

Depuis des mois, tous les médias ont contribué à cette manipulation. Comment la conférence de New York de début septembre aurait-elle pu aboutir ? Comment les derniers voyages de George Mitchell fin septembre auraient-ils pu préserver le moratoire sur les colonies ? Comment tout ceci aurait pu déboucher sur du concret alors que Netanyahou n’attendait qu’une chose, prévue de longue date : l’échec d’Obama aux élections de mi-mandat ? La déroute d’Obama, c’est encore la perte des Palestiniens. Et Obama savait tout ça à l’avance lui aussi et il n’a rien obtenu d’Israël pendant ses deux premières années de présidence. Il ne pourra rien faire dans les deux années à venir puisque les Républicains sont les meilleurs soutiens d’Israël.

 

Comme disent mes amis américains : « We’re fucked. We’re double fucked ». Merci Obama. 


Didier Lestrade

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