Les Producteurs et les gentils nazis

Bien sûr, de nombreux cinéphiles connaissent déjà ce secret caché du cinéma américain. Les Producteurs est un film culte, autant parce qu’il est irrésistible que méconnu. On peut le regarder au premier degré —et se rouler par terre en riant— ou décortiquer le sous-contexte de l’intrigue. Un film réalisé par un Juif qui rend drôle et finalement attachants les Nazis. Sans oublier un joyeux foutoir de travelos, de vieilles lubriques, une sex kitten suédoise, une lesbienne et des pigeons SS. Only Mel Brooks.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 31 octobre 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Bien sûr, de nombreux cinéphiles connaissent déjà ce secret caché du cinéma américain. Les Producteurs est un film culte, autant parce qu’il est irrésistible que méconnu. On peut le regarder au premier degré —et se rouler par terre en riant— ou décortiquer le sous-contexte de l’intrigue. Un film réalisé par un Juif qui rend drôle et finalement attachants les Nazis. Sans oublier un joyeux foutoir de travelos, de vieilles lubriques, une sex kitten suédoise, une lesbienne et des pigeons SS. Only Mel Brooks.

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ne remarque secondaire pour commencer. Pour l’amateur de dance music, Mel Brooks a la particularité unique d’être un réalisateur rigolo qui a produit un des meilleurs disques secondaires de funk amusant : « It’s Good To Be The King », qui a été repris ensuite pour une version autrement supérieure, celle du « It’s Good To Be The Queen » de Sylvia. Dans l’univers décalé du clubbing, il y a quelque chose de remarquable quand un disque provoque une copie supérieure à l’original. Aujourd’hui encore comme il y a 10 ou 20 ans, si le DJ passe Sylvia, vous avez un floor filler, s’il passe Mel Brooks ou même son autre version hitlérienne, les gens ne comprennent pas et quittent le dancefloor.

C’est ce qui s’est passé avec Les Producteurs dont la version de 1968 est encore moins connue que celle de 2005 qui reste elle-même un classique caché, sous-évalué. Imaginez Mel Brooks proposant à MGM, dans les années 60 : « Voilà, je veux faire une comédie musicale avec des Nazis et des folles ». Les dirigeants du studio d’Hollywood ont dû se tenir la tête en paniquant : « Comment vendre une idée si saugrenue, si choquante ? »

 

Les Producteurs est un film jalon sur ce que l’on a le droit de dire lorsque l’on affirme son identité minoritaire pour décortiquer cette minorité. Pendant longtemps, Mel Brooks a toujours eu une réputation un peu cheap,  à la Jean Yanne. C’est une erreur puisque Mel Brooks est le digne ancêtre de Sasha Baron Cohen et je me demande si la colère exprimée lors de la sortie de Brüno n’est pas en rapport avec celle qui a empêché de rendre Les Producteurs plus connus. En tant que gay, je suis convaincu que ce film fait partie des 50 classiques de films que les gays doivent absolument voir. Il est tellement gay du début à la fin que les amis à qui je l’ai montré ont tous été épaté par l’audace et surtout la justesse de ce qui est montré sur le sujet gay.

 

Cela vient bien sûr des acteurs, une brochette de dingues inconditionnels de Broadway, mais aussi de la précision historique. Situé dans les années 50 fictives, les personnages gays sont le reflet de la follitude d’alors et, surtout, la première version du film sort un an avant les événements de Stonewall. Malgré une référence un peu facile aux Village People dans la version de Susan Stroman (2005), on est complètement dans l’hystérie homosexuelle des premiers films gays comme Boys In The Band (1970). C’est d’ailleurs cet ancrage 50 qui rend inconsciemment les gags sur le nazisme encore plus osés. La première version des Producteurs date de 1968, mais oser se moquer du nazisme dans le contexte des années 50, cela semble impensable quand on se rappelle la proximité avec le narratif de la Shoah de cette époque.

 

 

Un film juif et de folles

 

On pourrait d'abord se demander si Les Producteurs est un film juif ou un film de folles. Et pourquoi avoir associé ces deux minorités à des fins comiques ? Mel Brooks veut bénéficier d’une combinaison explosive comme les deux composants majeurs d’une bombe. Mel Brooks n’est pas gay, comme Sasha Baron Cohen n’est pas gay, donc tout ce qu’ils peuvent dire sur le sujet est en soi casse-gueule, mais c’est le contraire qui se produit car Broadway est un des rares domaines où les gays, les juifs et tous les freaks de New York peuvent s’entendre pour pousser sans cesse les limites de ce que l’on peut dire - sur n’importe quel sujet en fait. Ils vivent et s'amusent dans le refuge de toutes les folles de Manhattan et ce film, clairement new-yorkais, avec des acteurs qui ont consacré leurs vies au théâtre, comme Matthew Broderick ou, bien sûr, Nathan Lane, qui est relativement peu connu en France. N'oublions pas que la version 2005 du film est consécutive de l'immense succès de la pièce en 2001 (2500 représentations).

 

Mais, quand on regarde une telle distribution avec des rôles fantastiques à la pelle, quand on est si drôle et provocateur, quand le film est si bien réalisé avec une photographie parfaite, des chansons irrésistibles (et je ne suis même pas un érudit des comédies musicales), comment parvient-on à un échec commercial ? Personne n’a entendu parler de ce film quand il est sorti (Têtu l'a complètement raté par exemple, et on s'est tous demandé pourquoi) et sa demi-vie n’a été sauvée que grâce à un DVD mal présenté. Je finis par me dire que ce film, à 50% juif et 50% gay, n’a pas été apprécié à juste titre par les minorités qu’il est sensé divertir.

 

Ce qui explique peut-être le flop. Ce film n’est pas, bien sûr, un moment de réconciliation, mais Mel Brooks réalise un monument qui détourne tout l'effroi de la Shoah en ne sélectionnant que les moment les plus comiques de l’hitlérisme, pour pousser plus loin le décapage entamé par Charlie Chaplin. Il met en avant tout ce qui sert à ridiculiser cette période noire de l’Allemagne : la déco nazi hystérique, le look SM, les méchantes blagues sur l’accent teuton, les aryens débiles, etc. Ce n’est pas le film revanchard de Tarantino, c’est une sorte d’hérésie volontaire. On rit parce que les acteurs sont superbes, mais surtout parce qu’on a du mal à croire les énormités de ce que l’on voit et que l’on entend. En fait, même aujourd’hui, personne ne s’aventure à mettre des symboles nazis dans une comédie 100% insouciante et c’est là où l’identité de Mel Brooks sert de pare-feu. Il est Juif, donc il a le droit de tout dire, de tout faire, à condition que cela débouche sur l’hilarité générale.

 

 

« Svastikas et drag queens font bon ménage ! »

 

Beaucoup de critiques et de fans du cinéma ont écrit sur ce film. Ce n’est pas un secret si caché que ça, mais il reste étonnant que toutes ces louanges dithyrambiques n’aient pas facilité une meilleure réputation. En France, on pourrait mettre cet échec sur la présentation même du DVD, sorti en 2006, avec une jaquette qui prend clairement les gens pour des cons. « Un scénario signé Mel Brooks, le roi de la comédie US ! (Sacré Robin des Bois…). « Un film décalé et délicieusement provocateur dans l’univers pailleté de Broadway ». Des phrases qui ne veulent rien dire alors qu’il aurait été tellement plus simple de mettre en accroche : « Svastikas et drag queens font bon ménage ! Arno Klarsfeld chasse sur Broadway ! Quel est le nom caché d’Adolf Hitler ? Mel Brooks revisite son propre chef d’œuvre crypto-nazi ! ». Ou alors citer les titres de toutes les pièces de spectacle imaginaires qui sont suggérées dans le générique de fin, qui poussent encore plus loin l’incrédulité du happy end : « Un travlo nommé Désir", "En attendant Godemiché", "Schloméo et Juliette", "La Cage aux Fafafels" ou"Kippour sonne le Glas"! C'est plus représentatif du film.

 

Pour reprendre les conseils de William Safire qui disait qu’une chronique pouvait très être entamée à mi-chemin de sa narration pour sauter la longue mise en perspective, voici donc l’intrigue. Un producteur raté de Broadway (Nathan Lane) et son comptable (Matthew Broderick) réalisent qu’ils peuvent gagner plus d’argent en montant un spectacle qui sera un flop qu’un spectacle qui sera un hit.  Pour se faire, ils décident de produire le pire show de Broadway de tous les temps, un truc qui provoquera un tel scandale et un tel sentiment de rejet qu’il n’y aura même pas de seconde représentation. Ils cherchent partout le pire script et finissent par trouver (eurêka) une pièce qui s’appelle "Un printemps pour Hitler", écrite par un allemand  (le génial Will Ferrer) qui passe son temps sur le toit de son immeuble avec des pigeons dressés qui font tous le salut nazi. Pour s’assurer que le spectacle sera vraiment vraiment vraiment nul, les producteurs font appel au pire metteur en scène de sa génération, une folle moustachue au centième degré, dans le genre diva grand luxe qui monopolise une des scènes les plus hilarantes du film avec une troupe de décorateurs pensés sur le look des Village People + 1 lesbienne (à moins que ce soit une transgenre, qui sait) et surtout un secrétaire slash boyfriend (qui n’est autre que Roger Bart, le pharmacien dérangé de « Desperate Housewifes ») qui a une manière unique d’accueillir les gens en ouvrant la porte de l’appartement en persiflant un Yesssssssssssssssssssssssssssssssssssssss si long qu’il faut vous imaginer traversant la plus grande pièce de chez vous, lentement, en dodelinant du cul, puis vous retourner, et traverser à nouveau la pièce en tenant toujours le Yessssssssssssssssssss pendant un record de 10 secondes. Seul un homosexuel sait tenir une consonne si longtemps, je vous le promets.

 

Pendant ce temps, Uma Thurman est arrivée dans l’intrigue comme la nouvelle secrétaire et soon to be superstar des Producteurs. Dans ce film, elle est magnifique, sexy, drôle, elle chante et danse, elle est visiblement aux anges de jouer la sex kitten suédoise au milieu de folles (Nathan Lane est gay, Matthew Broderick non, mais tout le monde l’associe à son rôle séminal dans « Torch Song Trilogy »). A partir de ce moment (le film est un peu lent à décoller, c’est son moindre défaut), Uma Thurman est le dernier ingrédient pour que le film bascule pour de bon dans une drôlerie qui ne respecte plus rien. C’est de l’humour juif à son paroxysme,  et je ne vais même pas tenter de décrire ce qui se passe, quels sont les gags, c’est vraiment impossible quand est face à des acteurs pareils. Plus on avance dans le film et plus le rire se fait énorme, on a mal aux mâchoires et si on a le malheur de fumer un joint, ça prend des proportions métaphysiques.

 

Arrive enfin le clou du spectacle, la générale de la pièce devant un parterre de critiques et de jet set. Là encore, je ne vais pas tenter de décrire l’électrochoc de svastikas immenses sur scène, de chorus girls en bondage light nazi, d’aryens blonds aux grandes dents qui introduisent des tableaux remplis de symboles d’outre Rhin avec des choucroutes géantes, des saucisses portés en couronne, du bretzel à ne plus savoir quoi en faire, bref tout la beauté de l’Allemagne qui fait peur aux Juifs, jusqu’à des chorégraphies d’invasion et de blitzkrieg avec des bombes qui tombent du ciel et des figurants qui sont habillés en char d’assaut. Le public est horrifié, certains se lèvent pour quitter la salle, les autres restent médusés sur place avec leurs mâchoires qui tombent par terre. Jusqu’au moment où la folle metteur en scène qui a pris la place de Will Ferrer (trop long pour vous expliquer) apparaisse sur scène et retourne la situation en un geste : il fait un salut nazi de folle, avec le poignet retourné. Il suffit donc un seul geste de folle pour transformer ce qui était un flop pro-nazi assuré en succès phénoménal de la critique et du public. Le moment qui suit où on le voit, assis sur le bord de la scène,  personnalisant Judy Garland, est absolument so juste que c’est précisément là que l’on comprend la dimension culte de ce film, qui n’a pas marché à sa sortie, malgré un line up de rêve d’antiquaire qui serait tombé dans un jacuzzi de GHB.

 

 

C'est pas du Christophe Honoré

 

C’est donc cette folle hystérique qui fait le lien de transition entre le scandale nazi et le succès. C’est très symbolique. Si cette folle n’avait pas été là, le spectacle aurait été pulvérisé par la critique et les producteurs auraient raflé le magot. Elle fait un salut nazi raté et c’est un succès retentissant. En essence, Mel Brooks dit qu’il faut que ce soit la folle qui retourne l’horreur du public en jubilation intense. C’est comme un numéro de cirque, on s’attend à une chute du haut des trapèzes et c’est le freak qui fait rire sous le plus haut chapiteau du monde. C’est le Juif qui dit à l’homosexuel : vas-y, défonce-les, montre-leur ce que tu sais faire.

 

Ce film est-il un DVD adoré à Tel-Aviv ? J’en suis sûr. Est-il adoré des homosexuels ? You bet. Alors, pourquoi cet échec ? Peut-être que Les Producteurs n’est pas connu des gays de la même manière que les gays, dans leur majorité, n’ont pas apprécié le Brüno de Sacha Baron Cohen, alors que ce film est autrement plus avant-gardiste que tout ce que nous pondent régulièrement les prétendus leaders du cinéma gay, de Bruce LaBruce à Christophe Honoré. Peut-être que le politiquement correct de la fin des années 2000 a envahi une communauté gay qui n’aime pas être au centre du gag, même si celui-ci est parfait, uniquement parce que gnagnagna, le réalisateur n’est pas gay lui-même. Peut-être, enfin, certains n'ont pas aprécié qu'à la fin le nazi Will Ferrer continue à s'amuser avec les producteurs dans l'hilarité la plus générale.

 

Il existe pourtant de nombreuses discutions qui arrivent souvent à la même conclusion : contrairement aux supposés culturels gays, les hétéros font de meilleurs homosexuels à l’écran que les gays eux-mêmes. C’est quelque chose qui reste un mystère pour nous, même si on se doute bien des vraies raisons. Le travail d’acteur semble plus aisé pour un hétéro qui analyse correctement les us et coutumes de l’homosexualité que pour un gay qui, peut-être, alourdit son jeu avec son propre passé ou ne parvient pas à se lâcher complètement.

 

 

— Epilogue —

 

Tout ce qui est beau dans le monde dépend des personnes qui vous font découvrir quelque chose. Il y a 20 ans, j’avais été intrigué de voir traîner chez tous mes amis anglais une étrange collection de livres qui s’appelaient « Tales of the City ». J’avais fini par leur demander « c’est quoi ce livre ? » et tout le monde m’avait dit « Oh tu dois vraiment lire ça, c’est magnifique ». En conséquence, quand j’ai dévoré la séré de livres d’Armistead Maupin, sans nul doute la plus belle saga sur San Francisco, ces livres avaient un parfum anglais, comme si San Francisco s’était mélangé aux nuages de Londres.

 

De même, le 29 juillet 1981, le soir du mariage du prince et Lady Di, je me suis trouvé par hasard dans un grand appartement bourge de Chelsea, avec 5 ou 6 amis hétéros de mon ami Ray et cet appartement blanc, simple, spacieux était baigné dans le calme envoutant de la BO de Blade Runner par Vangelis (en vinyle). Moi qui habitais alors dans une chambre de bonne sans eau chaude et avec les toilettes à dix mètres sur le palier, la BO de Vangelis représentait le summum du luxe domestique et pendant les 20 années qui ont suivi, ce disque reste pour moi associé à la richesse de Londres.

 

Bref, les personnes qui vous font découvrir quelque chose d’important sont à jamais associées à cette découverte, ce qui rend le souvenir encore plus riche et touffu de détails. Il fallait que Les Producteurs me soit présenté par mon frère Lala et Billy Boy*. Il y a quelques années, j’étais chez eux en Suisse avec ma sœur, mon beau-frère et leur fille Capucine. La discussion est arrivée à un moment sur ce film et Lala a tout de suite dit : « Quoi, vous n’avez pas vu ce film ? Il faut qu’on regarde ça tout de suite ! »  Et pour moi, Les Producteurs est un film indissociable des remarques et des rires de Billy et Lala, qui avaient déjà vu le film 231 fois je crois et qui ne pouvaient s’empêcher de faire des petits bruits à l’arrivée d’un gag suprême, ou qui se mettaient à chanter à tue tête car, bien sûr, elles connaissaient les paroles par cœur. Deux mois plus tard, vous finissez par acheter le DVD car le souvenir génial de cette belle soirée en famille vous hante et vous êtes presque surpris en découvrant le menu du film qu’il n’y ait pas un bonus comportant les commentaires des deux folles hyper éduquées qui vous ont fait découvrir cet ovni. Et tout ça, c’est un processus de transmission des cultures minoritaires, quand les personnes appartenant à une minorité partagent un objet injustement méconnu, transmettant ainsi ce secret de génération en génération.


Didier Lestrade

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