Lalla Kowska-Régnier : l'interview

Je connais Lalla depuis vingt ans. Enfin, je connaissais Jean-Christian Régnier avant qu'il ne devienne Lalla. Donc je ne le connais pas vraiment. Jean-Christian était un garçon malin, qui est devenu un très bon responsable Médias à Act Up de la grande époque. En 1993, je me suis réveillé un matin et à la télé il y avait la capote sur l'Obélisque de la place de la Concorde. Jean-Christian avait organisé tout ça avec Benetton, Cleews Vellay et à peine 5 personnes de plus à Act Up. Je n'étais au courant de rien et j'ai été impressionné, parce que je me disais que le secret avait été très bien gardé, ce qui était une preuve éblouissante de discipline militante. Ensuite, il est parti travailler chez Canal et il a fait partie de la bande qui a organisé les Nuits Gay de la chaîne. Une sorte de vitrine activiste et dorée à la fois (genre, travailler toute l'année sur une nuit de programme, c'est un peu la poule aux œufs d'or des médias). Et puis après je l'ai perdu de vue.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 10 octobre 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Je connais Lalla depuis vingt ans. Enfin, je connaissais Jean-Christian Régnier avant qu'il ne devienne Lalla. Donc je ne le connais pas vraiment. Jean-Christian était un garçon malin, qui est devenu un très bon responsable Médias à Act Up de la grande époque. En 1993, je me suis réveillé un matin et à la télé il y avait la capote sur l'Obélisque de la place de la Concorde. Jean-Christian avait organisé tout ça avec Benetton, Cleews Vellay et à peine 5 personnes de plus à Act Up. Je n'étais au courant de rien et j'ai été impressionné, parce que je me disais que le secret avait été très bien gardé, ce qui était une preuve éblouissante de discipline militante. Ensuite, il est parti travailler chez Canal et il a fait partie de la bande qui a organisé les Nuits Gay de la chaîne. Une sorte de vitrine activiste et dorée à la fois (genre, travailler toute l'année sur une nuit de programme, c'est un peu la poule aux œufs d'or des médias). Et puis après je l'ai perdu de vue.

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n soir tard, on s'est croisés à Gambetta, moi j'arrivais de Normandie et elle prommenait son chien, elle était habillée avec ce qui ressemblait à un tablier de cuisine 70, dans le genre « j'ai pas envie de me changer pour promener le chien ce soir ». On s'est dit bonsoir et elle m'a demandé: « Tu es au courant pour moi? ». Je lui ai répondu en souriant: « Bien sûr, je vis à la campagne, mais je suis pas si largué ». Et six mois plus tard sortait mon livre Cheikh où je fais trois blagues qui ont été très mal prises par 99,9% des trans. Tout le monde s'est mis en colère, très fort.

Quatre ans après, je sentais que Lalla voulait me dire sa version des faits et s'il fallait que je me fasse engueuler à nouveau, je préférais que ce soit par elle qu'une autre que je ne trouverai pas intéressante car je sais comme tout le monde que c'est pas parce qu'on est trans qu'on a forcément la science infuse. Il y a une chose en commun entre Lalla et moi, c'est cette envie de comprendre nos sources, elle n'en parle pas beaucoup dans cette interview qui pourrait être plus personnelle (elle parle plus de la cause trans que de sa personne, mais je comprends qu'elle n'ait pas envie de mélanger — pour une fois). Ce qu'elle dit sur la polémique Sexion d'Assaut, par exemple, est très juste. Le jeu de l'interview était de lui donner carte blanche, sans que je revienne sur ses réponses, ce qui peut donner un côté décousu, mais qui avait l'avantage d'offrir un total contrôle à Lalla. Donc voilà, une interview retrouvailles.

 

 

Alors on va commencer par le plus simple, hein ? On peut revenir sur cette engueulade d’il y a quatre ans ? Je te vois dans la rue un soir, on papote, je sors mon livre où je fais une blague de mauvais goût à ton égard, tu t’es dit quoi, tu as pensé quoi ? 

 

Pas une seconde j'ai perçu l'humour. Mais vraiment pas une seconde.

 

Même aujourd’hui d'ailleurs, je ne vois pas où c'est amusant. Tu m'assignais de force une identité qui n'était pas la mienne (« ces gays ») en faisant de ma transition un truc esthétique ou vestimentaire, comme un tatouage, là où bien évidemment c'est de manière radicale ma vie qui était alors en train de basculer. Je ne crois pas que se faire tatouer te fait perdre ton Etat civil, t'oblige à passer devant un psychiatre, et te précarise socialement. Et puis tu en rajoute une couche avec Buck Angel et sa chatte, et sur  les actions d'Act Up visant à interdire une pub Opel jugée transphobe. D'ailleurs, outre le fait que je sois contre toute forme de censure tant qu'on peut pointer les mécanismes de discrimination qui sont en jeux dans une œuvre ou dans une production, je trouvais cette pub plutôt intéressante. Elle montrait une trans sanglotant ses regrets de son opération de réassignation vaginale devant le médecin qu'on suppose l'avoir opérée. Je trouve qu'il aurait fallu dire que cette pub faisait mal parce que ces situations pouvaient malheureusement exister: la qualité des opérations que subissent les personnes trans en France par les chirurgiens sont purement et simplement de la boucherie. Et oui des femmes trans peuvent avoir des regrets: pas d’avoir subi une vaginoplastie, mais d'avoir fait confiance à des apprentis sorciers qui n'ont que du mépris pour leurs patients et leurs attentes.

 

Bref j'étais abasourdie. Je me suis sentie profondément blessée par la manière dont tu psychologises ma transition en allant dans le sens des pires psys: regardez ce mec se trompe, c'est un mec, il a une lubie et veux faire son intéressant en croyant résoudre ses névroses. C'est ainsi que j’ai pris ta blague. Très violemment, d'autant que ces arguments, je les entendais aussi de la part de gens du milieu  audiovisuel où je cherchais a retrouver du  travail et que je voyais en même temps que je n’étais de plus en plus moi même,  de plus en plus précarisée, jusqu’à me retrouver  au RMI. 

 

Et puis, je me suis sentie aussi impuissante, (tu ne dis pas mon nom) et qu'il était alors difficile d'établir un dialogue avec toi pour avoir des explications et essayer de comprendre en espérant que tout ça était le résultat de ton ignorance sur les questions trans (avec comme indice de cette ignorance le fait que tu écrives "un transexuel" pour parler d'une femme trans, c'est le truc que je dois mettre au clair tous les jours aves mes petits amis rencontrés sur  le chat de Skyrock, un trans c'est un garçon trans, pour les filles ont dit une trans.) et la preuve supplémentaire que décidément LGBT ne faisait pas bon ménage. C'est pour ça que quand les copains et copines ont décidé de t’interpeller pour la signature de Cheick aux mots à la bouche, je les ai encouragés et espérant pouvoir aussi enfin t'y interpeler. 

 

 

Mon camp n'est pas

le camp « LGBT »

 

 

Tu ne crois pas que dans toutes les avancées minoritaires, on se bat souvent contre des gens de son propre camp, parce que c’est là, précisément, que l’on espère des avancées ? 

 

Je ne sais pas. Enfin si, je sais que mon camp n'est pas le camp « LGBT ». La transphobie est  très très vive chez les gays et chez  les lesbiennes (moi je la subis des garçons pds, mais des amis Ftm me disent témoignent aussi la subir de lesbiennes) Je suis convaincue que nous n avons pas besoin de LG pour avancer. Surement plus des B, (l'alliance politique avec les bis me semble très prometteuse, si elle pouvait se faire ailleurs que dans nos espaces amoureux ou de sexe). Si pour des raisons évidentes de visibilité des trans, il était utile de parler de LGBT il y a 10 ou 15 ans, aujourd'hui cette fiction est caduque. Nos soutiens et engagements sont d’abord féministes: notre corps nous appartient et notre combat est celui des femmes pour décider d'elles même.

Et oui, je me bas souvent contre des féministes réactionnaires (souvent blanches) qui nous perçoivent un peu comme tu l'as fait et comme les conards qui s’occupent de nous dans les hôpitaux publics français: « ces gens-là sont tarés, ou dans la souffrance, mais ils ne peuvent pas être sérieux ». 

 

 

Que l’Etat prenne conscience des questions trans et change les lois, c’est primordial, mais le plus important, c’est de convaincre les gens que l’on considère ses amis ? 

 

Non, mes amis je m'en fous. Je n'ai pas d'attache sur le long terme, en dehors d'Emeric et de ma petite cellule familiale. C'est très important pour moi d'être safe dans mon environnement quotidien, donc c’est important de faire en sorte que les gens se sentent safe avec moi. Mais je ne suis pas une bonne amie. Je sais bien, après Act Up, après Canal, et après ma transition, que ces histoires ne durent pas. Le plus important c'est qu’on puisse avoir la bonne information, choisir librement nos médecins, avoir nos papiers aussi vite que possible et qu'on arrête de nous prendre pour des débiles.

Le plus important c'est que notre environnement nous permette d'atteindre notre puissance. Pour le reste, si tu ne comprends pas mon histoire, je ne vais pas perdre de temps a te convaincre de quoi que ce soit: je suis là, je suis moi, va falloir t'y habituer. Mais je trouve très important que le ministère de Bachelot donne des signes de vouloir en finir avec le monopole des équipes hospitalières. Mais navrant qu'en même temps, il démantèle les centre ING en France. Je trouve ça aussi fou que ce soit Michèle Alliot Marie qui rédige une circulaire demandant aux TGI de faciliter nos changements d’Etat civil.

 

 

Donc au moins j’ai servi de punching ball pour que les trans disent « ben ça on veut plus l’entendre », alors ! 

 

LOL, oui aucun doute !

 

 

Mais le truc fondamental, c’est qu’on a plus le droit de rigoler, non ? C’est comme Judith Silberfed qui me disait toujours : « Combien il faut de lesbiennes pour changer une ampoule ? - Réponse = c’est pas drôle ». Mais si, c’est drôle ! Dans ce cas là, on ne fait plus de blague du tout ? 

 

Bien sûr qu’on peut rire de tout, c'est toujours la même chose, c'est avec qui et où. Moi qui suis toujours à la limite de tout quand je me marre, j'en sais quelque chose. Et parfois je me retiens parce qu'avant tout je déteste blesser les gens (mais ça m'arrive et parfois c'est un juste retour de bâton). Tu sais bien que la blague qui va mettre en scène des membres d’une minorité va être drôle quand elle circule au sein de cette minorité, elle sera autrement perçue à l'extérieur et accueillie avec plus ou moins de bonheur.

 

 

Tu comprends, moi le seul truc sur lequel je suis pas d’accord avec ces conflits intra-communautaires, c’est que je considère qu’on a le droit de tout se dire entre nous. C’est ce qui s’est passé entre moi et Dustan, par exemple. Il a toujours dit ce qu’il voulait, moi aussi, et il n’était pas question (même si on en a jamais parlé) que l’un fasse un procès à l’autre pour une parole exagérée. Et je ne crois pas que c’était parce qu’il était gay et moi aussi, donc du même niveau. Je mets un trans au même niveau qu’un gay, je considère que je peux lui dire ce que je pense. 

 

Dis-moi ce que tu penses, Didier, et ne t'arrête pas ! Moi aussi je pense qu’on peut se dire les choses, toi et moi, parce qu’on se connait depuis 20 ans, parce que plein de choses. Mais plus globalement, les relations gays/trans sont loin d'être aussi évidentes. Je déteste faire la miséreuse, mais il y a un fait: les interactions sociales des trans sont autrement plus violentes que celles des gays. Pour te dire un truc avec lequel je pense et tu seras d’accord: c'est quand même autrement plus difficile d'être séropo que d’être seroneg! Ce qui n'empêche pas de se dire les choses et de rire ensemble si au préalable l'échange est safe, respectueux pour chacun et que tous les personnes impliquées restent aussi un peu lucides vis-à-vis d'elles mêmes. D'ailleurs, il n y a pas de blagues trans comme il y a un humour juif. L’autre fois une amie s'en étonnait, alors j'ai essayé d’en inventer une:

 

« Une fille trans rencontre une autre filles trans:

- tu es belle ma chérie!

- nan c'est toi qui est belle ma belle !

Et elles se crêpèrent le chignon... »

C'est rigolo, nan?

 

Ah oui je veux aussi dire sur Dustan, je trouve que tu as dépassé les limites par exemple, en republiant le jour d’anniversaire de sa mort cette conversation de collégiennes méchantes. Dustan est mort. Ca n'a jamais été mon pote, même si on s'est beaucoup croisés et que je crois il était intéressé par moi à l'époque ou je travaillais à Canal, mais ses meilleurs amis sont des gens qui comptent beaucoup pour moi et ils restent choqués par tes propos. Je pense que cette forme d'acharnement est bad bad bad karma pour toi. 

Enfin aujourd’hui c'est comme si on devait passer l'éponge sur les blagues racistes des humoristes blancs, mais on peut montrer du doigt Dieudonné comme la bête infamante. Je trouve Dieudonné super intéressant pour ça (et souvent super drôle). 

 

 

Est-ce que cette fraction de la communauté LGBT ne va pas donner un silence général ? Je m’explique: les gays savent que s’il y a bien une blague qu’il faut pas faire aujourd’hui, c’est sur les trans. Ils ont pigé le truc. Les trans sont à l’avant-garde du combat, mais ne communiquent pas besef. L’idée générale maintenant, c’est de ne pas faire de vagues. 

 

Oui pas de vagues. Bertrand Delanoë is my superego. Mais je suis convaincue à l'inverse que repenser de manière autonome les identités trans, les identités bi, les identités lesbiennes et les identités gays permettrait de faire exploser ce couvercle malsain et de renouer d'autres alliances. De prendre l'air quitte à se retrouver mieux à un autre moment. Mais oui, ça ne peut plus durer. (Et par pitié, ne fais pas des trans des émules des sionistes qui te traitent d’antisémite quand tu dénonces la politique coloniale d'Israël!). Il faut se méfier de râler contre une forme de politiquement correct comme le font des gens comme Ardisson ou Zemmour, parce qu’ils inversent vite les rôles, de majoritaires ils deviennent victimes et du coup peuvent continuer à s’en donner a cœur joie dans l'étalement de leurs phobies.

 

 

« LGBT is the violence »

 

 

Explique-moi ton idée derrière « LGBT is murder ». Je sais ce que tu veux dire, mais dis le moi. Je crois que c’est une idée géniale, que je n’ai pas lue ailleurs, donc il faut vraiment que tu l’expliques. 

 

Non, c'est ce que j’ai dit plus haut. En fait, j’ai dit « LGBT is the violence et LGBT is the oppression ». Parce que justement au sein de LGBT, on exige des trans une perfection aliénante. Entre être à l'avant garde, devoir se justifier, être pédagogue, rester à l'écoute, être subversif blablabla, on va pas demander à une femme ayant subi une IVG d'être féministe ou de gauche ! En fait, c'est ce que tu dis précédemment sur le « pas de vague », c'est quand même une violence sourde. C'est ça qui pourrait être intéressant: qu’on échange entre nous, les gays les lesbiennes les trans et les bi, sur ce qui nous oppresse dans LGBT.

En ce qui concerne les trans, je pense donc que cette proximité politique (même rebaptisée transpdgouine) fait plus de mal que de bien parce qu'elle n'est plus utile et que les attentes vis-à-vis des trans sont inhumaines. 

 

 

Donc dans l’identité trans, il y a plein de sous-groupes qui commencent même à se fritter publiquement. C’est normal, c’est pas parce qu’on partage une partie de son identité avec d’autres qu’on est tous d’accord, mais tu vois ça évoluer comment ? 

 

Je ne sais pas. En tout cas, je crois que le jour où nos transitions seront facilitées, les choses bougeront mieux. Moi je fais partie du sous groupe « LGBT sucks » et de celui oui je suis une femme trans fière et heureuse, mais désolée guys and dolls, ça m'intéresse pas de me branler sur les genres. Je suis vraiment convaincue que c’est autre chose qui est en jeu dans nos identités. Je ne sais pas quoi. (Enfin, si, je sais) et je préfère mettre mon énergie dans la lutte contre le racisme et l'islamophobie. Ou bien quitte à se branler, repenser le genre avec ceux là qui réfléchissent sur les identités post coloniales.

 

 

C’est quoi ta vie en ce moment, ton travail, tes amis, ton corps ? 

 

Humm… c'est compliqué de te répondre... Mais je suis presque heureuse, j’en ai juste un peu marre de tomber amoureuse comme une ado et d'enfermer les mecs dans mes scenarios de romans photos. Et j'aurais bien aimé perdre deux ou trois ou quatre ou cinq kilos vu que je suis passée de la taille 40 à 42 chez H&M. J'avais arrêté les antidépresseurs en espérant perdre du poids, mais j’ai juste gagné que j’aimais plus me regarder à poil devant la glace. Finalement j’ai repris et je trouve ça très bien. (C'est rigolo le nombre d'alcooliques et de cocaïnomanes qui m’ont dit « haaaan les antidépresseurs c'est pas bien ! » hahaha moi j’aime la défonce douce et remboursée par la sécu que me procure le citalopram, et en fait tant pis si ça m'a fait grossir, je regarde « Mad Men » et Joan Holloway et qu'est ce qu'elle est belle). Et puis plutôt que de me morfondre devant mon miroir, je me sens désirable par les yeux de mes amants, alors c'est cool. Bref ça va, j'essaie de ne pas trop mettre de fond de teint et de jouer avec les ombres du blush et du luminizer et voilà, tout va bien.

 

En fait, mes amis si on peut dire, c'est surtout mes soss' les gens avec qui je travaille. C'est super important pour moi que notre petite équipe soit safe et qu’on se protège autant que possible, parce que la vie derrière un bar ça peut être épuisant. Il y a aussi un truc avec les clients du bar. Un peu comme un artiste et son public. C'est parfois ultra chiant, mais ça peut être très doux. Et mes chiens Boby et Yaotl. C'est mes potes, ils m'apprennent un peu de mon animalité. Ils sont mes chiens je suis leur humaine. Et puis mes amants. Hommage hommage hommage. Sans eux, je ne me serais pas construite ainsi. Et mon crapo. Ce salopard.

 

 

Raconte moi comment ça se passe avec ta mère, ta famille, tes origines ? 

 

Non, j'ai pas envie, c'est très compliqué, beaucoup d'attente, beaucoup d'amour, beaucoup d'incompréhension. Beaucoup de trucs mère/fille, mais pas de quoi en faire un sitcom, on avance toutes les deux.

 

 

Paraît que tu avais un problème de coke, je savais pas. 

 

Moi non plus, jusqu'a ce que j'arrête définitivement... :)

 

 

Tu penses que tu es une leader ? Tu te construits dans ce sens ? Comme si tu étais la mère de la House of Souffleurs ? 

 

Je suis très ambivalente sur ce truc de leader. J'essaie surtout d'être dans ma puissance et d'en faire profiter les autres. Quand aux Souffleurs, je suis plutôt la marâtre, celle qui gueule, rappelle les limites, redessine le cadre, annonce la fin et parfois vire les gens. Mais j'aime beaucoup ce lieu qui mêle justement une population assez diverse et autorise du coup des confrontations chouettes parfois.

 

 

Tiens parle nous des Souffleurs justement. 

 

C'est mon lieu de travail avant tout. Je dois rappeler ça souvent. J'y travaille parce que Eduardo et Chantal m'y ont engagée il y a trois ans et que j'étais super précaire. Pas parce que je venais y faire la fête. C'est une vraie chance pour moi, un lieu où on peut tenter des expériences: repenser son rapport à l'autre, les hiérarchies, le contact clients/serveurs, tenter un espace un peu égalitaire et responsable, on accueille mais on est pas au service. On est pas commerçant et pourtant ça fonctionne super bien. C'est dingue l'accueil réservé au lieu et l'attente qu'il suscite. Mais le bar est très fragile. Les voisins se plaignent en permanence et la présence policière est menaçante.

 

 

Tu comprends que pour des gens comme moi qui t’ont connu au début des années 80, il n’y avait rien, rien du tout, même dans tes propos qui pouvait faire présager que tu voullais changer d’identité ? 

 

Oui bien sur, on n’était pas assez proches et quand on s'est rencontrés (fin 89 en fait) j'avais mis un gros mouchoir sur ma trans identité et j’avais fait le compromis de l'homosexualité. J'ai joué le jeu autant que je le pouvais — je veux un putain d'Oscar d'ailleurs. Et tu vois, c'est aussi une des raisons pour lesquelles je conteste LGBT: en faisant vivre cette proximité homo/trans, je pense que bien souvent on empêche des personnes trans de vivre leur vie. On s'installe dans des identités homosexuelles qui sont plus faciles à vivre que d'entamer sa transition, je le sais bien car c'est ce que j'ai fait. Mais allez-y les frangines et les frangins, c'est pas SI compliqué que ça !

 

Mais sinon, la plupart de mes proches le savait. Par exemple, j’ai toujours dit à Emeric que je n’étais pas un mec. Quand je lui ai annoncé que j'allais entamer mon hormonothérapie, nous étions encore en couple et partagions notre appartement. Il est resté silencieux quelques jours. J'ai cassé ce silence en lui disant que ma décision était certes prise, mais que j’avais besoin de savoir ce qu'il ressentait. Il m'a répondue : « Tu me l'as toujours dit et je ne t'avais jamais écoutée ». À cette minute il m'a appelée Lalla et dit « elle » sans avoir jamais jamais fourché. Il m'a donnée une force inouïe.

 

 

Tu est consciente qu’on n’a jamais eu de conflit toi et moi, que je n’ai jamais fait partie des folles qui disaient que t’étais parti à Canal pour engranger ton boulot d’Act Up ? Tu sais que je t’ai toujours défendu sur ça non, du genre « Il a fait un bon boulot à Act Up, il a le droit d’aller où il veut » ?

 

M'en fous toute façon de ce genre de propos: je suis AUSSI allé à Canal pour ça ! C'est ma vie je vais pas nier le fait que c'est parce que j'étais militant à Act Up que je me suis retrouvée à Canal quand même. Je trouve ça con et pour moi ça raconte que les gens sont pauvres en émotions... Et puis quoi? j'aurais dû rester vendeur au BHV toute ma vie ? Non je m’en tape, je suis très bien dans mon CV : je n’ai été achetée par personne ni Bergé ni Canal (bon d'accord je reste achetable, sur les sites spécialisés).

 

 

Et d’un autre côté, tu te doutes que durant des années, je trouve que les Burosse et Matos de Canal, je ne les trouvais vraiment pas clean, sur l’idée du bareback ? 

 

C'est mieux que tu leur demandes à eux, ça.

 

 

Est-ce que tu penses qu’il faudrait une Arab Pride ou c’est juste une fausse bonne idée ? 

 

Il y en a déjà une, la marche des Indigènes de la république chaque 8 mai qui commémore aussi les massacres de Setif Guelma et Kherrata. Il y a aussi toutes les émeutes et révoltes sociales des quartiers. C'est un peu une Racaille Pride plus qu'une Arabe Pride, mais ça reste très politique. Toutes les manifestations aussi autour de la lutte contre l’interdiction du voile à l'école ou de la burka dans l'espace public ou de soutien au peuple palestinien sont les marques d'une appartenance communautaire dont on peut être fier. 

 

 

Arab Pride™

 

 

Comment tu vois l’évolution des questions LGBT et l’exclusion des Arabes et des Noirs dans ce pays ? Comment peut-on faire pour apporter notre expérience à d’autres ? Est-ce que c’est possible ? 

 

Je me sens un peu désespérée. Le nombre de propos islamophobes que j’entends de la part des gays est effarant. Venant de gens qui ont déconstruit l'hétérosexualité comme système politique, la manière dont ils refusent de déconstruire leurs identités blanches est assez révélatrice. D'ailleurs beaucoup de gays musulmans le vivent aussi cruellement, cette manière de les montrer en victimes permanentes de leurs frères ou de leurs familles « traditionalistes ».

 

Je pense vraiment qu'il y a un clash de classe aussi. Les gays n’ont pas questionné à un moment leurs représentations de plus en plus mainstream (« Good as You », « Pink TV » , le truc des queers sur TF1 et évidemment Canal aussi) des hommes de « bon gout » argentés, qui ont accès aux lieux de fêtes et peloter le cul ou les seins des filles sans se faire rabrouer etc. Exactement l'inverse de ce que vivent des gosses défavorisés. Je crois que dans l'expression d'une certaine homophobie, il y a aussi ce truc de classe: sale bourge. Et on sait que c’est plus facile de libérer sa rage sur d'autres minorités.

 

Le hic, c'est que les gays, en jouant ce jeu de la blanche et victime attitude alimentent un cercle vicieux aussi. Evidemment l’homophobie est insupportable, d'où qu'elle vienne. Pour autant, avant de lyncher les idiots de Sexion d'Assaut (à l’univers très homophiles soit dit en passant), peut-être faudrait-il se questionner sur l'homophobie d’Etat: le jour où il y aura l'égalité des droits et ou l'Education nationale abordera les questions d'orientations sexuelles dans les programmes scolaires, les choses seront moins évidentes pour les rappeurs en mal de publicité. A ce titre il faudrait aussi questionner la responsabilité des stratégies marketing des maisons de disques, je pense qu'ils sont au moins autant responsables du dérapage homophobe que les gosses « la casquette à l'envers ». Ah bon, il n’y a pas un attaché de presse qui relit les interviews ? Allo?

 

C'est pour ça qu'il faut vraiment faire éclater LGBT, parce que c'est un modèle blanc et impérialiste et qu’aujourd’hui les lignes de frictions sont ailleurs. C'est bien ce que tente de faire Minorités, nan ?

 

 

Tu as écrit beaucoup sur ton cheminement, sur ce qui t’a fait tilter sur le passage de garçon à fille ? 

 

Non je suis une fille orale. Ecrire me coûte. De moins en moins, mais quand même. Tout ce que j'ai écrit est diffusé sur le net. [1]»

 

 

Tu ne crois pas, et c’est là ici ma seule question piège, que tu devrais écrire plus ? Tu comprends, moi j’ai souvent un problème sur ce sujet parce que c’est comme s’il fallait qu’on comprenne tout, alors qu’on a très peu de témoignages. Je ne te mets pas dans le même sac qu’Hélène Hazera, je vais surtout pas faire cette erreur, mais moi ça fait plus de 10 ans que je lui dis « Ben si t’es pas contente qu’on pige pas, explique nous, bordel, prends ton stylo ! ». On est des journalistes, toi, moi, Hélène, on sait écrire, non ? Alors, pourquoi ne pas le faire ? 

 

Haha. Non, je suis pas journaliste, j'ai jamais demandé ma carte de presse, en vérité je suis très passive et je préfère qu’on me pose des questions. Tu vois, tu me demandais si j’étais une leader. OK soit, je veux bien, mais alors un peu une Catherine Deneuve mêlée à Isabelle Adjani: refaite du visage, qui a pris du poids, dont il faut se méfier des colères et dont on sait bien qu'elle est un peu folle.


Didier Lestrade

Notes

 [1] Lalla sur le net...

Facebook: http://www.facebook.com/lalla.kowska

Interview sur Yagghttp://www.youtube.com/watch?v=gSQnxuInhwQ

Interview sur Poptronicshttp://www.poptronics.fr/Lalla-Etre-trans-c-est-etre-soi-et

JC à Canalhttp://www.dailymotion.com/video/xc8lkl_jicé-régnier-à-canal_news

En anglais... http://jaysennett.com/2006/06/femininst-mutations-trans-feminism-or-transinisms/

Dans Minoritéshttp://www.minorites.org/index.php/2-la-revue/375-trans-feminisme-ou-transinisme.html

Sur LMSIhttp://lmsi.net/Notre-corps-nous-appartient

 

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